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Full text of "La jeunesse de La Fayette, 1757-1792"

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in  2009  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.arcliive.org/details/lajeunessedelafaOObarduoft 


LA    JEUNESSE 


DE 


LA    FAYETTE 


CALMANN    LÉVY,   ÉDITEUR 


DU    MÊME    AUTEUR 

Format  in-S" 

LE  COMTE  DE  MONTLOSIER  ET  LE  GALLICANISME 
LA  COMTESSE  PAULINE  DE  BEAUMONT  ...... 

LA  BOURGEOISIE  FRANÇAISE 

MADAME  DE  CUSTINE 

ÉTUDES  d'un  AUTRE  TEMPS 


vol. 


Droits  de  reproduc  ion  et  de  traduction  réservés  pour  tous  paye, 
y  compris  la  Suède  et  la  Norvège. 


IMPRIMERIE  CHAIX,    RLE   BER'îÈRE,    20,    PARIS.  —   20Ï6-Î-&Î. 

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ÉTUDES  SOCIALES  ET  POLITIQUES 


LA  JEUNESSE 


DE 


LA  FAYETTE 


1757-1792 


PAR 


A.     BARDOtiX 


DE     LI>STITUT 


rcT}^ 


PARIS 

CALMANN   LÉVY,  ÉDITEUR 

ANCIENNE    MAISON    MICHEL    LÉVY    FBÈRES 

3,    RUE    AUBBR,    3 

1892 


AVANT-PROPOS 


Ce  n'est  pas  un  panégyrique  que  nous  avons 
voulu  écrire. 

En  étudiant  de  près  La  Fayette,  nous  n'obéis- 
sons pas  à  la  manie,  qu'on  a  toujours  eue,  de 
grossir  les  mérites  des  hommes  appartenant  à 
une  école  ou  à  un  parti.  Nous  avons  voulu 
clore  nos  études  sur  le  xvin^  siècle  par  un 
travail  sur  les  idées  politiques,  en  pénétrant 
plus  profondément  dans  l'àme  d'un  des  repré- 
sentants les  plus  vrais  de  cette  époque  inou- 
bliable. 

Jusqu'à  la  dernière  heure,  La  Fayette  avait 
gardé  la  marque  de  son  temps  et  le  tour  d'es- 


II  AVANT-PROPOS. 

prit  de  sa  génération.  Si  notre  cœur  ramène 
ou  fixe  notre  sensibilité  à  un  jour  heureux 
entre  tous  qu'on  revoit,  lorsqu'on  rêve  ou 
qu'on  rentre  en  soi-même,  ce  jour  pour  La 
Fayette  a  été  celui  où  le  souffle  généreux  du 
xvm«  siècle  l'emporta  vers  l'Amérique.  Durant 
toute  une  existence,  traversée  par  des  orages, 
des  malheurs  et  des  incidents  sans  nombre,  il 
resta  ce  qu'il  avait  été  à  vingt  ans. 

Ce  premier  volume,  consacré  à  sa  jeunesse, 
suit  La  Fayette  jusqu'à  l'heure  oîi,  fuyant  de- 
vant la  guillotine,  il  quitta  la  patrie,  non  pas 
comme  un  émigré,  mais  en  déclarant  haute- 
ment qu'il  était  le  représentant  de  la  Révolu- 
tion. Son  rôle  pendant  cette  tragique  époque  est 
aussi  curieux  à  connaître  que  celui  qu'il  joua 
dans  la  guerre  de  l'Indépendance  américaine. 

Un  autre  volume,  qui  sera  publié  peu  de  mois 
après  celui-ci,  conduira  La  Fayette  d'abord 
dans  sa  prison  d'Olmiitz  et,  après  sa  libéra- 
tion, dans  sa  retraite  de  Lagrange,  où  la  Res- 
tauration le  trouva  prêt  pour  toutes  les  luttes 


AVANT-PROPOS.  IH 

et  toutes  les  conspirations,  et  où  la  Révo- 
lution de  Juillet  le  prit  à  son  tour  pour  en 
faire  un  héros. 

Caractère,  tempérament,  sentiments,  idées, 
s'accusent  dans  les  diverses  crises  politiques 
où  il  fut  mêlé,  jusqu'à  ce  que  la  mort  arrêtât 
cette  activité  qui  ne  se  lassa  jamais. 

L'histoire  de  La  Fayette  est  l'histoire  des 
origines  de  la  France  libérale.  Il  présente,  en 
effet,  ce  spectacle  attachant  qu'ayant  vécu 
longtemps,  ayant  connu  bien  des  régimes,  et 
ayant  toujours  eu  la  passion  de  la  politique, 
il  vit  la  moisson,  après  avoir  été  de  ceux  qui 
jetèrent  la  semence.  Il  nous  permet  donc  de 
juger  les  résultats  de  la  Révolution  française 
et  de  comparer  deux  sociétés. 

Madame  de  La  Fayette  occupe  une  place  im- 
portante dans  ces  études  :  c'est  qu'elle  est  encore 
plus  intéressante  que  son  mari,  plus  touchante 
et  plus  oublieuse  d'elle-même.  La  louange  est 
au-dessous  de  cette  àme  simple  et  forte. 

Pour  écrire  ce  livre,  nous  avons  surtout  puisé 


IV  AVANT-PROPOS. 

dans  cet  amas  de  notes,  de  lettres,  de  docu- 
ments de  toute  nature  qu'on  appelle  les  Mé- 
moires de  La  Fayette,  ouvrage  précieux  à  con- 
sulter, mais  indéchiffrable,  si  on  ne  l'éclairé 
avec  les  principales  publications  historiques 
qui  se  sont  multipliées  depuis  vingt  ans  et 
qui  touchent  à  tous  les  événements  au  milieu 
desquels  vécut  le  général.  Il  en  est  une  sur- 
tout qui,  par  son  importance,  par  l'accumu- 
lation des  dépêches  diplomatiques,  doit  être 
signalée  au  premier  rang.  Nous  voulons  parler 
de  la  remarquable  histoire  de  la  Participation 
de  la  France  à  V établissement  des  Etats-Unis 
d'Amérique  par  M.  Henry  Doniol. 

Nous  ne  pouvons  pas  aussi  oublier  combien 
un  des  petits-fils  de  La  Fayette,  M.  Paul  de 
Rémusat,  a  mis  de  bonne  grâce  à  nous  ren- 
seigner, particulièrement  sur  les  dernières  an- 
nées de  son  grand-père. 

Mars  1892. 


INTRODUCTION 


Il  eût  manqué  quelque  chose  à  la  haute 
société  du  xviii*^  siècle,  on  ne  connaîtrait  pas 
les  conséquences  logiques  de  ses  lectures  et  de 
son  éducation  d'esprit  ;  on  ne  saurait  pas  da- 
vantage jusqu'où  pouvaient  aller,  dans  le  mi- 
lieu aristocratique  le  plus  élevé,  chez  les 
jeunes  nobles  qui  vivaient  le  plus  près  du 
trône,  la  liberté  de  la  pensée,  la  hardiesse  du 
jugement,  le  détachement  des  vanités  du  rang, 
si  le  marquis  de  La  Fayette  n'eût  pas  existé. 

Que  leur  instruction  politique  eût  été  faite, 
que  leur  libéralisme  n'eût  pas  été  dans  leur 
imagination  ou,  dans  leur  cœur  plus  que  dans 


VI  INTRODUCTION. 

leur  raison,  et  un  certain  nombre  de  ces  grands 
seigneurs,  une  minorité,  nous  le  reconnaissons, 
aurait  pu,  avec  l'aide  des  circonstances,  cons- 
tituer en  France  une  chambre  des  lords.  Mais 
le  pays  n'était  pas  préparé  à  les  comprendre. 
Ce  rêve  devait  donc  s'évanouir  bien  vite,  aux 
premiers  raj^ons  du  soleil  de  la  Révolution. 
Les  hobereaux  de  province,  si  peu  éclairés, 
devaient,  de  leurs  propres  mains,  détruire  tout 
projet  d'imitation  de  la  constitution  anglaise. 
On  peut  même  affirmer  que  c'est  l'idée  qui 
a  soulevé  en  eux  le  plus  d'antipathies  ;  et 
de  tous  les  hommes  de  1789,  les  premiers 
qu'ils  ont  poursuivis  de  leurs  sarcasmes  et  de 
leurs  haines  ont  été  ceux  qui  voulaient  essaj^er 
d'acclimater  dans  notre  nation  les  institutions 
d'au  delà  de  la  Manche. 

L'influence  de  l'événement  considérable  qui 
doit  jouer  un  rôle  si  important  dans  ces 
études,  l'indépendance  des  États-Unis  de  l'Amé- 
rique du  Nord,  ne  fut  pas  moins  grande  sur 
le  tour  d'esprit  de  nos  jeunes  patriciens  ;  les 


INTRODUCTION.  Vil 

salons  qu'ils  fréquentaient,  à  Paris,  virent 
leur  langage  et  leurs  goûts  transformés,  et, 
pendant  les  dix  années  qui  précédèrent  le  choc 
inévitable  de  deux  sociétés  en  hostilité  sourde, 
l'insurrection  des  Bostoniens,  comme  on  les  ap- 
pelait, fut  un  point  d'appui  pour  cette  pous- 
sée d'idées  généreuses  qui  n'avait  d'égale,  dans 
sa  vigueur,  que  la  confiance  aveugle  dans 
l'avenir  et  dans  la  bonté  humaine. 

Celui  qui  représente  le  mieux,  en  face  de 
l'école  anglaise,  le  groupe  de  l'école  américaine, 
par  la  simplicité  et  la  chevalerie,  par  le  cou- 
rage et  le  désintéressement,  par  la  probité  et  la 
volonté,  par  l'unité  des  lignes,  par  l'ignorance 
des  hommes  poussée  jusqu'à  la  crédulité  et  la 
candeur,  en  même  temps  que  par  l'amour, 
nouveau  jusqu'alors,  de  la  popularité,  mérite 
d'être  étudié  de  près  :  des  documents  nou- 
vellement publiés  et  les  communications  qui 
nous  ont  été  faites  permettent  de  juger  équi- 
tablement  cette  honnête  et  noble  figure. 

Los  historiens  les  plus  austères,  M.  le  duc 


VIII  INTUODUCTION. 

Victor  de  Broglie,  qui  l'avait  connu,  et  M.  Gui- 
zot,  qui  l'avait  approché,  ont  parlé  de  lui  avec 
une  secrète  estime  et  une  liberté  d'apprécia- 
tion mêlée  de  bienveillance;  mais  ils  ont  sur- 
tout jugé  le  La  Fayette  de  la  restauration  et 
des  journées  de  Juillet,  celui  qui  «  était  en- 
touré de  gens  qui  le  flattaient  et  le  pillaient  ». 
Les  quatre  révolutions  auxquelles  il  a  assisté 
Font  vu  jouer  un  rôle  considérable,  sinon  le 
premier,  dans  toutes  apportant  une  ardeur 
d'esprit  que  les  années  n'amortissaient  pas, 
une  rectitude  de  conduite  dont  il  ne  dévia  ja- 
mais, une  sincérité  et  une  absence  de  calculs 
que  ses  ennemis  les  plus  acharnés  n'ont  ja- 
mais songé  à  contester,  et  un  amour  du  pays 
qui  fut  pour  lui  une  religion. 

Si  les  années  avaient  un  peu  affaibli  ses 
facultés,  lorsque  la  mort  l'atteignit,  elles  n'a- 
vaient pas  modifié  son  caractère.  Et  cepen- 
dant, pourquoi  ne  le  dirions-nous  pas?  On  s'est 
habitué  à  ne  voir  en  lui  que  le  côté  extérieur; 
on   se  le  représente  toujours  habillé  en  garde 


INTRODUCTION.  IX 

national,  avec  la  cocarde  aux  trois  couleurs 
et  dans  la  banalité  des  accolades  patriotiques. 
De  l'esprit  fin,  du  grand  seigneur,  simple 
de  manières,  du  causeur  charmant,  du  cœur 
généreux,  du  patriarche  se  faisant  aimer  de 
tous  ceux  qui  l'approchaient,  de  l'âme  in- 
domptable, désintéressée,  avec  l'unité  de  la  vie, 
il  n'en  est  presque  plus  question.  C'est  de  l'in- 
justice. 

Voir  à  travers  un  homme  pareil,  tant  d'évé- 
nements si  divers,  si  intéressants,  si  drama- 
tiques, est  un  sérieux  attrait  pour  ceux  qui  ne 
se  lassent  pas  de  réfléchir  sur  les  suites  de 
la  Révolution  française.  Mais  si  ce  n'était  pas 
assez  d'être  attiré  vers  La  Fayette  par  le  rôle 
historique  qu'il  a  joué,  il  se  trouve  à  côté  de 
lui,  le  soutenant  dans  toutes  ses  épreuves, 
partageant  sa  captivité,  une  femme  qui  a  eu 
tous  les  héroïsmes  avec  toutes  les  modesties,  et 
qui  reste  le  modèle  accompli  de  l'amour  con- 
jugal. On  peut  dire  de  madame  de  La  Fayette 
que  son  dévouement  s'est  élevé  au-dessus  de 


X  INTRODUCTION. 

tous  les  genres  d'épreuves.  Née  d'une  des 
plus  illustres  familles  de  France,  ayant  vu  de 
près  les  grandeurs  en  même  temps  que  les  ex- 
trémités de  toutes  les  calamités  humaines,  elle 
n'avait  gardé  aucune  vanité  de  ses  joies  mon- 
daines comme  de  ses  souffrances  incompa- 
rables. Son  cœur  n'avait  jamais  aspiré  qu'à  la 
liberté  de  se  consacrer  en  paix  aux  saintes 
affections  qui  remplissaient  son  âme,  à  celle 
surtout  qui  les  dominait  toutes.  Les  senti- 
ments et  les  devoirs  faciles  d'une  obscure  des- 
tinée eussent  suffi  à  la  fdle  des  Noailles.  Elle 
était  surtout,  suivant  sa  touchante  expression, 
une  fayettiste. 

Son  mari  et  Dieu  occupèrent  sa  vie.  «  Sa 
dévotion,  comme  lui  disait  en  riant  sa  tante, 
madame  de  Tessé,  était  un  mélange  du  caté- 
chisme et  de  la  Déclaration  des  droits.  »  —  Et 
sa  dernière  parole  devait  être,  en  s'adressant 
à  La  Fayette  :  «  Je  suis  toute  à  vous.  »  Elle 
l'avait  bien  prouvé  depuis  l'heure  où  il  la 
quitta,  après  quelques  mois  de  mariage,  pour 


INTRODUCTION.  XI 

aller  se  battre  en  Amérique,  et  pendant  les 
premières  années  de  la  Révolution,  où  elle  avait 
accepté  les  opinions  libérales,  sans  redouter  le 
blâme  de  la  société  aristocratique  dans  laquelle 
elle  vivait,  mais  aussi  avec  un  tact  qui  l'em- 
pêchait de  devenir  une  femme  de  parti  ;  jusque 
pendant  les  mois  terribles  de  la  Terreur,  le 
cou  sous  la  hache,  elle  persistait  à  signer  ses 
lettres  :  Femme  La  Fayette. 

Quelle  vie  héroïque  et  sainte  !  Quelle  âme 
forte  et  tendre!  Y  a-t-il  dans  notre  histoire 
un  plus  noble  exemple  des  vertus  domestiques? 
Et  pour  les  révéler  au  monde,  peut-on  lire 
un  livre  plus  touchant  que  celui  consacré  par 
madame  de  Lasteyrie  à  sa  mère? 

Nous  étudierons  La  Fayette  à  côté  de  l'âme 
de  sa  femme.  Quand  elle  mourut  et  quand  il 
eut  écrit  à  M.  de  Latour-Maubourg  l'admirable 
lettre  de  janvier  1808,  il  n'y  eut  plus  pour 
lui  de  bonheur.  Dans  les  luttes  de  la  Restau- 
ration, ainsi  que  dans  les  premières  années 
de  la  monarchie  de  Juillet,  n'ayant  plus  à  côté 


XII  INTRODUCTION. 

de  lui  celle  dont  l'élévation,  la  délicatesse,  la 
tolérance  honoraient  et  charmaient  sa  vie^  on 
sent  que  quelque  chose  lui  manque.  Il  eut 
raison  d'écrire  au  meilleur  de  ses  amis  :  «  Je 
ne  m'en  relèverai  jamais.  » 

Il  semble  donc  que  l'heure  de  l'Histoire  soit 
venue  pour  l'honnête  homme  qui  a  joué  un 
rôle  si  considérable  pendant  cinquante  ans.  Si 
les  passions  ne  sont  pas  éteintes,  tous  les  do- 
cuments ont  du  moins  été  mis  au  jour  et  per- 
mettent aux  esprits  éclairés  et  calmes  d'asseoir 
un  jugement  sans  craindre  d'être  accusés  de 
faiblesse  ou  d'injustice. 


LA    JEUNESSE 


DE 


LA    FAYETTE 


Marie-Paul-Joseph-Roch- Yves-Gilbert  de  Mo- 
tier,  marquis  de  La  Fayette,  appartenait  à 
une  ancienne  et  illustre  maison.  Elle  se  par- 
tagea, au  XVI®  siècle,  en  deux  branches  :  l'aînée, 
la  branche  des  Gilbert-Motier  de  La  Fayette, 
dont  était  issu  Gilbert,  troisième  du  nom,  le 
vaillant  maréchal  dont  les  chroniques  nous  ont 
gardé  le  nom  ;  et  la  cadette,  la  branche  des 
Roch-Motier  de  Ghampetières,  qui  n'avait 
qu'une  importance  provinciale.  La  branche 
aînée  fut  attirée,  en  1472,  du  côté  de  Velay 
par  le  mariage  d'un  de  ses  membres  avec  une 
Polignac. 


2  LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Madame  de  La  Fayette,  de  la  branche  aînée, 
l'auteur  de  Zaïde  et  de  la  Princesse  de  Clèves, 
avait  laissé  deux  fils.  L'un  était  abbé,  l'autre 
eut  une  fille  mariée  à  M.  de  La  Trémoille.  Hé- 
ritière d'une  partie  des  domaines  des  La  Fayette, 
elle  se  prêta  à  faire  rentrer  dans  les  mains  de 
ses  cousins  ceux  de  ses  biens  que  les  héritiers 
du  nom  pouvaient  tenir  à  conserver.  La 
branche  à  laquelle  appartenait  le  marquis  de 
La  Fayette  réunissait  donc,  au  xvni^  siècle, 
toutes  les  terres  de  la  famille  en  Auvergne  et 
possédait  jusqu'au  manoir  du  maréchal  de 
La  Fayette,  qui  s'appelait  Saint-Romain. 

Notre  héros  était  venu  au  monde,  le  6  sep- 
tembre 1757,  dans  un  vieux  manoir  du  xiv*' siè- 
cle, à  Chavaniac,  en  Auvergne.  Son  père, 
colonel  aux  grenadiers  de  France,  chevalier  de 
Saint-Louis,  avait  été  tué  à  la  bataille  de 
Minden,  avant  l'âge  de  vingt-cinq  ans.  Il  lais- 
sait sa  femme,  Marie-Louise-Julie  de  la  Rivière, 
enceinte  de  Gilbert,  le  dernier  représentant  de 
la  seule  branche  qui  restait  de  la  famille. 

Cet  enfant  fut  élevé  en  Auvergne,  auprès  de 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.  S 

sa  mère  et  de  ses  tantes,  madame  de  Gha- 
vaniac  et  madame  de  Motier,  sœurs  de  son 
père,  et  remis  aux  soins  de  l'abbé  Fayon,  un 
prêtre  fort  instruit.  De  cette  enfance,  re- 
cueillie et  solitaire,  il  ne  gardait  le  souvenir 
que  d'une  hyène  qui,  échappée  d'une  ména- 
gerie, terrifiait  le  voisinage.  Au  grand  dé- 
sespoir de  sa  mère  et  de  ses  tantes,  le  jeune 
La  Fayette  n'avait  qu'un  désir,  celui  de  la 
rencontrer,  et  cet  espoir  animait  ses  prome- 
nades dans  les  bois. 

A  l'âge  de  onze  ans,  il  fut  envoyé  à  Paris  et 
entra  au  collège  du  Plessis.  Il  perdit  presque 
aussitôt  sa  mère,  et  se  trouva,  encore  enfant, 
à  la  tête  d'une  fortune  considérable,  plus  de 
cent  vingt  mille  livres  de  rente.  Son  grand-père 
maternel,  le  comte  de  la  Rivière,  capitaine- 
lieutenant  des  mousquetaires  noirs,  devint  son 
curateur  et  le  confia,  pour  son  éducation  mili- 
taire, à  un  officier  de  mérite,  M.  de  Margelay. 
A  douze  ans,  il  entrait  donc  aux  mousque- 
taires et  sortait  du  collège  pour  prendre  part  à 
toutes  les  revues.  A  quatorze  ans,  pour  com- 


4  LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

pléter  son  éducation  d'officier,  il  passa,  comme 
tous  les  jeunes  gentilshommes,  une  année  à 
l'académie  de  Versailles. 

Ceux  qui  l'ont  connu  dans  son  adolescence, 
le  comte  de  La  Marck,  le  comte  de  Ségur,  le 
représentent  comme  un  peu  gauche,  un  peu 
embarrassé  de  sa  personne,  fuyant  le  monde, 
sérieux,  d'un  excellent  caractère,  d'une  grande 
bonté  et  d'une  bravoure  à  toute  épreuve.  Sa 
taille  était  très  élevée,  ses  cheveux  roux.  Il 
recherchait  néanmoins  avec  soin  ce  qu'on  ap- 
pelait alors  le  bon  air,  mais  il  montait  mal  à 
cheval  ;  et,  à  cause  de  sa  taille,  il  dansait  sans 
grâce. 

Les  jeunes  nobles  avec  lesquels  il  vivait 
se  montraient  plus  adroits  que  lui  aux  exer- 
cices alors  à  la  mode,  au  jeu  de  paume  ;  mais 
tous  l'aimaient.  Comme  le  jeune  La  Fayette 
avait  la  libre  disposition  de  ses  revenus,  «  il 
avait  beaucoup  de  chevaux  et  les  prêtait  avec 
obligeance  à  ses  amis  » . 

Il  avait  quatorze  ans  à  peine,  et  l'on  s'oc- 
cupait   déjà    à    le    marier  ;    celle    qu'on    lui 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.  0 

choisissait  était  l'une  des  petites-filles  de  la 
maison  de  Noailles,  Adrienne  d'Ayen. 

M.  le  duc  d'Ayen,  fils  aîné  du  dernier  ma- 
réchal de  Noailles,  avait  cinq  filles  qu'on 
appelait,  avant  leur  mariage  :  Louise,  made- 
moiselle de  Noailles  ;  Adrienne,  mademoiselle 
d'Ayen  ;  Clotilde,  mademoiselle  d'Épernon  ; 
Pauline,  mademoiselle  de  Maintenon  ;  et  Ro- 
salie, mademoiselle  de  Montclar.  Leur  mère, 
née  d'Aguesseau,  était  la  petite-fille  du  chan- 
celier. 

Il  était  impossible  de  rencontrer  plus  de 
contrastes  entre  les  deux  époux.  Le  duc  d'Ayen 
était  partout  ailleurs  que  dans  son  ménage. 
Occupé  à  la  fois  de  chimie  et  des  nouveaux 
opéras,  de  philosophie  et  des  affaires  de  cour, 
il  parlait  de  tout  cela  légèrement,  mais  avec 
élégance,  comme  des  seules  choses  impor- 
tantes ici-bas.  La  duchesse  d'Ayen,  au  con- 
traire, élevée  d'abord  au  couvent,  puis  dans 
la  maison  de  son  père,  «  non  moins  grave  et 
non  moins  réglée  qu'un  couvent  »,  n'aimait 
que  la  retraite  et  portait  dans  sa  piété  quelque 


b  LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

chose  de  l'austérité  janséniste.  Elle  surveillait 
elle-même  l'éducation  de  ses  filles  ^ 

C'est  toujours  un  problème  que  de  savoir 
comment  avait  été  élevée  cette  admirable  gé- 
nération de  grandes  dames  qui  surent  si  bien 
monter  à  Féchafaud,  Nous  trouvons  dans  deux 
documents  d'une  valeur  morale  inappréciable, 
la  vie  de  madame  d'Ayen  et  la  vie  de  madame 
de  La  Fayette,   la  réponse  à  cette    question. 

Il  n'y  avait  rien  d'absolu  dans  la  manière 
d'éduquer,  de  corriger  ou  de  conduire  de  ma- 
dame d'Ayen.  Elle  croyait  n'avoir  rien  fait 
quand  elle  n'avait  pas  convaincu  l'enfant  à  qui 
elle  parlait,  et  elle  écoutait  tous  les  raisonne- 
ments de  ses  filles  avec  une  bonté  persévé- 
rante. Il  en  résultait  peut-être  quelques  incon- 
vénients, comme  le  manque  de  docilité.  «  Cela 
peut  bien  être,  maman,  lui  répondait  un  jour 
Adrienne,  celle  qui  fut  madame  de  La  Fayette, 
parce  que  vous  nous  permettez  les  raisonne- 

l.  Correspondance  entre  Mirabeau  et  le  comte  de  La  Marck, 
introduction.  —  Vie  de  la  duchesse  d'Ayen,  par  madame  de  La 
Fayette.  Mémoires  de  la  marquise  de  Montagu,  publiés  par 
M.  Callet 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.  7 

ments  et  les  objections;  mais  vous  verrez  qu'à 
quinze  ans  nous  serons  plus  dociles  que  les 
autres.  » 

On  leur  enseignait  d'abord  le  petit  catéchisme 
de  Fleury,  puis  le  grand  catéchisme  du  même 
auteur,  ensuite  l'Évangile.  Les  lectures  étaient 
l'Ancien  Testament  abrégé  de  Mesenguy,  le 
Magasin  des  enfants,  les  Éléments  de  Géographie, 
V Histoire  ancienne  de  Rollin.  La  conversation 
était  un  important  moj^en  d'éducation.  Madame 
d'Ayen  lisait  aussi  avec  ses  filles  les  plus  beaux 
morceaux  de  la  poésie  française,  les  plus  belles 
pièces  de  Corneille,  de  Racine  et  de  Voltaire. 
Elle  leur  apprenait  à  dicter  des  lettres,  même 
avant  qu'elles  sussent  elles-mêmes  écrire. 

Pauline,  mademoiselle  de  Maintenon,  celle 
qui  fut  madame  de  Montagu,  raconte  dans  ses 
Mémoires  qu'à  trois  heures,  tous  les  jours, 
leur  mère  dînait  avec  elles  et  les  emmenait, 
après  le  repas,  dans  sa  chambre  à  coucher, 
La  duchesse  s'asseyait  dans  une  bergère,  près 
de  la  cheminée,  ayant  sous  la  main  sa  tabatière, 
ses  livres,  ses  aiguilles.  Ses  cinq  filles  se  grou- 


8  ;.A  JEUNESSE   DE   LA    FAYETTE 

paient  alors  autour  d'elle  :  les  plus  grandes 
sur  des  chaises,  les  plus  petites  sur  des  ta- 
bourets, se  disputant  doucement  à  qui  serait 
le  plus  près  de  la  bergère.  Tout  en  chiffon- 
nant, on  causait  des  leçons  de  la  veille  et  des 
petits  événements  du  jour.  Cela  n'avait  pas 
l'air  d'une  leçon,  et  à  la  fin  c'en  était  une,  et 
de  celles  qu'on  retenait  le  mieux.  On  com- 
parait la  duchesse  d'Ayen  pour  le  tour 
d'esprit,  l'élévation  des  sentiments,  la  force 
d'àme,  à  la  mère  Angélique  du  Port-Royal, 
si  la  mère  Angélique  eût  vécu  dans  le  monde. 
^  Cette  méthode  d'éducation  avait  développé 
chez  Adrienne  l'habitude  de  tout  discuter.  Elle 
saisissait  toujours  les  difficultés  et  voulait  les 
approfondir.  «  Elle  fut,  dans  sa  jeunesse,  fort 
troublée  par  ses  doutes  sur  la  religion.  Ses 
inquiétudes  était  loin  de  la  détourner  des  pra- 
tiques de  piété  ;  au  contraire,  le  désir  de  con- 
naître la  vérité  animait  sa  ferveur.  Elle  éprou- 
vait un  tel  tourment  de  ses  incertitudes,  qu'elle 
l'a  depuis  comparé  aux  plus  grandes  peines 
qu'elle  ait  ressenties  dans  une  vie  si  remplie 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.  9 

de  douleurs  et  d'anxiétés.  Cette  disposition 
commença  vers  l'âge  de  douze  ans  et  dura 
plusieurs  années.  On  la  préparait  alors  à  sa 
première  communion;  mais  son  caractère  si 
sincère  ne  lui  permettait  pas  d'approcher  de 
Jésus-Christ  avec  une  foi  chancelante.  » 

Madame  la  duchesse  d'Ayen  jugeait  ces 
troubles,  et  ils  ne  lui  déplaisaient  pas.  Elle  en 
distinguait  la  source  et  y  trouvait  des  motifs 
de  consolation.  Elle  crut  devoir  différer  la  pre- 
mière communion  d'Adrienne  jusqu'à  l'époque 
où  elle  serait  calmée  et  raffermie. 
-  C'est  vers  ce  temps  qu'elle  reçut  des  pro- 
positions de  mariage  pour  ses  deux  filles 
aînées.  L'union  de  Louise  et  de  son  cousin  le 
vicomte  de  Noailles  fut  rapidement  résolue; 
mais  il  n'en  fut  pas  de  même  du  mariage 
d'Adrienne  avec  le  marquis  de  La  Fayette. 
La  future  avait  à  peine  douze  ans  et  le  futur 
quatorze.  Nous  lisons  dans  la  Vie  de  la  duchesse 
d'Ayen  que  l'extrême  jeunesse  de  M.  de  La 
Fayette,  l'isolement  où  il  se  trouvait,  n'ayant 
aucun  guide  qui  pût  avoir  sa  confiance,  une 


10         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

grande  fortune  et  tout  acquise,  ce  que  madame 
d'Ayen  regardait  comme  un  danger  de  plus, 
toutes  ces  considérations  la  décidèrent  d'abord 
à  le  refuser,  malgré  la  bonne  opinion  qui  était 
donnée  de  sa  personne.  Ce  refus  persista 
pendant  une  année;  le  consentement  était 
au  contraire  vivement  désiré  par  le  duc 
d'Ayen. 

La  froideur  qui  existait  entre  les  deux 
époux  s'en  accrut.  Enfin,  rassurée  par  la  cer- 
titude que  sa  fille  ne  la  quitterait  pas  pendant 
les  premières  années,  et  sur  la  promesse  de 
différer  le  mariage  jusqu'au  moment  où  l'édu- 
cation de  M.  de  La  Fa^^ette  serait  achevée,  elle 
consentit.  «  Elle  accepta,  dit  sa  fille,  celui  que 
depuis  elle  a  toujours  chéri  comme  le  fils  le 
plus  tendrement  aimé,  celui  dont  elle  a  senti 
le  prix  dès  le  premier  moment  qu'elle  l'a 
connu,  celui  qui  seul,  de  tous  les  appuis 
humains,  pouvait  soutenir  les  forces  de  mon 
cœur  après  l'avoir  perdue.  Son  consentement 
la  raccommoda  avec  mon  père,  qui,  pendant 
quelque   temps,  avait  été  réellement  brouillé 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         11 

avec  elle^  »  L'attrait  avait  devancé,  chez 
Adrienne  d'Ayen,  ce  sentiment  si  profond  qui 
l'unit  à  La  Fayette  d'une  manière  encore  plus 
étroite  et  plus  tendre,  au  milieu  de  toutes  les 
vicissitudes  de  la  vie  la  plus  agitée  qui  fut 
jamais,  au  milieu  des  alternatives  de  joies  et 
de  douleurs  qui  devaient  la  remplir  pendant 
plus  de  trente  années. 

Le  mariage  se  célébra  le  11  avril  1774.  La 
petite  femme  avait  quatorze  ans  et  demi;  le 
jeune  mari  n'en  avait  pas  dix-sept.  Quelques 
voyages,  comme  capitaine,  à  Metz,  où  le  régi- 
ment de  Noailles  tenait  garnison,  et  dont  le 
colonel  était  le  prince  de  Poix,  fils  du  maréchal 
de  Mouchy,  occupèrent  une  partie  de  l'été 
de  1774.  La  Fayette  revint  du  régiment  au 
mois  de  septembre,  et,  grande  nouveauté  de 
ce  temps-là,  il  résolut  de  se  faire  inoculer.  On 
loua  à  cet  effet  une  maison  à  Chaillot,  et  le 
jeune  ménage  s'y  enferma  avec  la  duchesse 
d'Ayen,  qui  voulut  donner  à  son  gendre  tous 

1.  Vie  de  madame  la  dudiesse  d'Ayeu,  par  madame  de  La 
Fayette. 


12  LA    JELNESSE    DE    LA    FAYETTE. 

les  soins  que  sa  vigilance  et  sa  tendresse 
savaient  multiplier.  L'hiver  suivant,  elle  pré- 
senta les  jeunes  époux  à  la  cour.  Le  duc  d'Ayen 
était  capitaine  des  gardes  du  corps.  Le  marquis 
et  la  marquise  de  La  Fayette  furent  chaque 
semaine  du  bal  de  la  reine.  Il  ne  semble  pas 
que  ce  grand  monde  ait  plu  à  La  Fajette. 
Ses  fragments  de  Mémoires  sont,  sur  ce  point, 
très  sobres  de  détails.  Il  était  silencieux, 
«  parce  qu'il  n'entendait  guère  de  choses  qui 
lui  parussent  mériter  d'être  dites ^  ».  C'était  le 
résultat  d'un  amour-propre  déguisé  et  d'un 
penchant  observateur.  Il  constate  du  reste  le 
jugement  défavorable  que  lui  attiraient  cette 
attitude  et  surtout  la  gaucherie  de  ses  manières, 
«  qui,  sans  être  déplacées  dans  les  grandes 
circonstances,  ne  se  plièrent  jamais  aux  grâces 
de  la  cour,  ni  aux  agréments  d'un  souper  de 
la  capitale  ». 

Les   Mémoires    du   temps  complètent  celte 
confession   très  sincère.   Le   comte  de  Ségur, 

1.  Mémoires,  p.  7,  t.  I". 


LA    JEUNESSE    DE    LA    FAYETTE.  13 

qui  avait  épousé  une  sœur  d'un  second  lit  de 
la  duchesse  d'Ayen  et  qui  vivait  dans  l'inti- 
mité de  son  neveu,  dit  «  qu'à  dix-huit  ans, 
La  Fayette  avait  un  maintien  grave,  froid  et 
qui  annonçait  très  faussement  de  l'embarras 
et  de  la  timidité.  Ce  froid  extérieur  et  ce  peu 
d'empressement  à  parler  faisaient  un  singulier 
contraste  avec  la  pétulance,  la  légèreté  et  la 
loquacité  brillante  des  personnes  de  son  âge  ; 
mais  cette  enveloppe,  si  froide  aux  regards, 
cachait  l'esprit  le  plus  actif,  le  caractère  le 
plus  ferme  et  l'âme  la  plus  brûlante.  »  Le 
comte  de  Ségur  avait  été  mieux  que  personne 
à  portée  de  l'apprécier.  A  peine  adolescent,  La 
Fayette  avait  été  amoureux.  Il  avait  cru  mal 
à  propos  que  Ségur  était  son  rival,  et,  malgré 
son  amitié,  dans  un  accès  de  jalousie,  il  avait 
passé  presque  toute  une  nuit  chez  son  ami 
pour  lui  persuader  de  disputer,  l'épée  à  la 
main,  le  cœur  de  la  belle'. 

Cependant,    un    souffle   novateur  se   faisait 

1.  Mémoires  de  Ségur,  t.  1°'. 


14         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

sentir  même  dans  les  fantaisies.  En  attendant 
les  batailles  d'idées,  la  cour  assistait  à  une 
querelle  entre  les  jeunes  et  les  vieux  courtisans 
relativement  à  la  mode.  Les  costumes  pa- 
raissaient surannés  à  la  nouvelle  génération 
de  gentilshommes.  Le  comte  de  Provence  et 
le  comte  d'Artois  avaient  levé  l'étendard  de  la 
révolte  ^  Le  triomphe  fut  d'abord  dans  le 
camp  des  novateurs.  Ils  eurent  un  brillant 
succès;  mais  il  ne  dépassa  pas  la  durée 
d'un  carnaval.  Dès  qu'il  fut  fini,  les  vieux 
usages  reprirent  leur  puissance  ;  et  les  jeunes 
beaux,  y  compris  La  Fayette,  allèrent  oublier 
dans  leurs  garnisons  respectives  leurs  rêves 
trop  courts  de  paladins. 

Cet  essai  d'innovation  avait  commencé  fort 
gaîment  par  des  parties  de  plaisir  et  des  ballets. 
Une  société  de  jeunes  gens  et  de  jeunes  dames 
s'était  formée.  La  Fayette  et  sa  femme  y  figu- 
raient avec  MM.  d'Havre,  de  Guémené,  de 
Durfort,  de  Goigny,  les  deux  Dillon,  les  deux 

1.  Voir    Ségur,  Mémoires,   t.    1",  et  Correspondance  de  La 
Fayette,  t.  I",  p.  96.  —  Voir  La  Marcli,  introduction,  t.  I". 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         15 

Ségur,  la  comtesse  Auguste  d'Arenberg,  la 
duchesse  de  Fronsac,  belle-fille  du  maréchal 
de  Richelieu.  Cette  société  tenait  d'abord  ses 
assises  à  Versailles  ;  elle  prit  ensuite  ses  rendez- 
vous  près  des  Porcherons,  dans  l'auberge 
A  rÉpée  de  bois,  qui  donna  son  nom  à  la  so- 
ciété elle-même.  Elle  y  venait  déjeuner  et 
souper. 

La  nécessité  de  faire  des  répétitions,  avant 
d'exécuter  des  ballets  devant  Marie-Antoinette, 
avait  permis  à  cette  folle  jeunesse,  heureuse  de 
vivre,  un  libre  et  fréquent  accès  chez  la  reine 
et  dans  les  appartements  des  princes.  La  Fayette 
y  vit  de  très  près  le  comte  d'Artois.  Il  était 
admis  dans  les  quadrilles  arrangés  à  Trianon, 
Il  n'était  pas  élégant  danseur,  et  la  reine,  qui 
ne  devait  jamais  l'aimer,  ne  le  trouvait  pas 
déjà  à  son  gré. 

Quoi  qu'il  eût  plus  d'esprit  que  son  beau- 
frère,  le  vicomte  de  Noailles,  il  était  loin  d'a- 
voir sa  grâce  :  «  Mais  aussi  il  ne  possédait  pas 
comme  lui  la  malheureuse  passion  de  vouloir 
toujours  se  signaler  dans  tout  ce  qui  produisait 


16         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

de  l'effet.  »  —  Ainsi,  depuis  que  le  duc  d'Or- 
léans avait  introduit  à  Mousseau  les  habitudes 
anglaises,  on  buvait  beaucoup  dans  le  grand 
monde;  et  le  jeune  vicomte  de  Noailles  passait 
pour  un  buveur  émérite,  pouvant  tenir  tête 
aux  seigneurs  anglais  qui  venaient  sur  le  con- 
tinent. Un  jour,  dans  un  dîner  auquel  il  n'as- 
sistait pas,  mais  dont  le  comte  de  La  Marck 
faisait  partie,  La  Fajette  (n'oublions  pas  qu'il 
avait  à  peine  dix-sept  ans)  avait  bu  plus  de 
Champagne  qu'à  l'ordinaire,  et,  comme  il  était 
indisposé,  il  fallut  le  mettre  dans  sa  voiture 
et  le  ramener  chez  lui.  Pendant  le  trajet,  il 
répétait  à  ceux  qui  l'entouraient  ce  mot 
.d'enfant  :  «  —  N'oubliez  pas  de  dire  à  Noailles 
combien  j'ai  bu  !  »  —  C'est  à  peu  près  tout  ce 
que  le  comte  de  La  Marck,  qui  n'est  pas  bien- 
veillant pour  La  Fayette,  a  pu  raconter  de 
lui  dans  ces  années  si  renommées  pour  la 
douceur  de  vivre. 

Au  milieu  des  soupers  et  des  bals,  la  poli- 
tique osait  pénétrer  en  riant.  Le  rappel  des 
parlements  occupait  alors  les  esprits.  La  société 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         Il 

de  VEpée  de  bois  s'avisa  de  parodier  les  séances 
de  ces  graves  assemblées.  Le  comte  d'Artois 
jouait  le  rôle  de  premier  président;  et,  ce  qui 
peut  sembler  assez  piquant,  La  Fayette,  dans 
une  de  ces  joyeuses  audiences,  remplit  les 
fonctions  de  procureur  général. 

Le  mécontentement  que  l'intimité,  accordée 
parles  princes  à  quelques  jeunes  gentilshommes, 
inspirait  aux  représentants  de  la  vieille  cour, 
éclata  brusquement.  On  prit  prétexte  d'une 
étourderie  et  l'on  fit  sentir  à  M,  de  Mau repas 
l'inconvénient  de  laisser  les  princes  entourés 
de  légers  courtisans  qui  s'étaient  permis  de 
tourner  en  dérision  la  haute  magistrature. 
Brid'oison  n'était  pas  loin.  —  Pour  détourner 
l'orage,  le  comte  de  Ségur,  un  des  grands 
coupables,  se  trouvant  au  coucher  du  roi, 
s'approcha  d'un  de  ses  amis,  fit  le  récit  d'une 
de  leurs  folles  séances  et  prit  soin  de  rire  avec 
une  indiscrétion  qui  le  lit  remarquer  de 
Louis  XVL  Venant  alors  au  comte  de  Ségur, 
il  lui  demanda  le  sujet  de  cette  bruyante 
gaieté.  Après  s'être  défendu  quelques  moments 


18         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

de  pouvoir  en  avouer  tout  haut  le  motif,  le 
roi  lui  dit  de  le  suivre,  et,  s'approchant  d'une 
fenêtre,  il  se  fit  conter  tout  ce  qui  s'était  passé 
dans  une  des  séances  pseudo-parlementaires. 
Ségur  donna  à  son  récit  la  forme,  la  couleur, 
l'esprit,  qui  pouvaient  le  rendre  amusant. 
Louis  XVI  l'écouta  et  rit  beaucoup.  Le  lende- 
main, au  moment  où  Maurepas  tentait  de  pro- 
voquer contre  la  jeune  cour  les  sévérités 
royales  et  s'efforçait  de  grandir  les  consé- 
quences d'un  travestissement  qui,  disait-il,  li- 
vrait au  ridicule  la  dignité  du  Parlement  : 
«  Cela  suffit,  répondit  le  roi,  on  y  songera 
pour  l'avenir;  mais,  pour  le  présent,  il  n'3^  a 
rien  à  faire,  car  je  suis  presque  moi-même  au 
nombre  des  coupables  *.  » 

Ainsi  se  passa  la  première  année  du  ma- 
riage de  La  Fayette.  On  peut  le  croire,  quand 
il  écrit  qu'il  ne  se  plia  jamais  aux  grâces  de 
la  cour.  11  donna,  du  reste,  en  ce  temps-là, 
une  preuve   éclatante  de  ses   goûts  modestes 

1.  Mémoires  de  ma  main,  p.  8. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         19 

et  de  sa  volonté  en  n'hésitant  pas  à  déplaire 
à  ses  nouveaux  parents  pour  sauvegarder  son 
indépendance.  Il  s'agissait  d'un  titre  dans  la 
maison  du  comte  de  Provence.  Le  maréchal 
de  Noailles  désirait  cet  arrangement.  Pour 
l'empêcher,  sans  résister  à  ceux  qu'il  aimait, 
La  Fayette  fit  en  sorte  de  mécontenter  par  un 
mot  le  prince,  à  la  personne  duquel  on  voulait 
l'attacher!  Toute  négociation  fut  à  jamais 
rompue.  On  sentait  déjà  dans  l'air  les  effluves 
de  1789. 

Une  vie  de  dissipation  n'était  pas  non  plus 
de  l'éducation  de  madame  de  La  Fayette.  Elle 
était  obligée  d'aller,  ainsi  que  sa  sœur,  la 
vicomtesse  de  Noailles,  au  spectacle  et  au  bal 
de  la  cour.  Mais  jamais,  même  dans  sa  plus 
grande  jeunesse,  elle  n'avait  cru  pouvoir  goûter 
un  seul  des  amusements  du  monde  sans 
quelque  motif  de  devoir  :  «  Elle  ne  s'y  déci- 
dait pas  légèrement;  mais,  après  cela,  elle  s'y 
livrait  franchement  et  sans  scrupule.  »  Son 
sentiment  pour  son  mari  était  au-dessus  de 
toutes   ses  autres  affections;  et  ce  sentiment, 


20         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

au  dire  de  madame  de  Lasteyrie,  s'accordait 
avec  une  délicatesse  qui  l' éloignait  de  toute 
espèce  de  jalousie,  «  ou  du  moins  des  mau- 
vais mouvements  qui  en  sont  d'ordinaire  la 
suite  »- 

Ses  doutes  sur  la  religion,  qui  avaient  vio- 
lemment agité  sa  conscience,  s'étaient  dissipés. 
En  pleine  connaissance  d'elle-même,  elle  lit  sa 
première  communion  le  dimanche  de  Quasi- 
modo  qui  suivit  l'hiver  de  1776.  Elle  devint 
grosse  cette  même  année  et  mit  au  monde  une 
fille  qu'elle  appela  Henriette  et  qui  ne  devait 
pas  vivre  plus  de  vingt-deux  mois. 

Des  événements  se  préparaient  qui  allaient 
à  jamais  entraîner  La  Fayette  loin  du  monde 
où  son  beau-père,  le  duc  d'Ayen,  eût  voulu  le 
retenir. 


Il 


C'est  à  Spa ,  le  café  de  l'Europe  au 
xviii*^  siècle,  le  lieu  de  plaisir  où  Ton  jouissait 
d'une  liberlé  plus  étendue  que  dans  aucune 
contrée  du  monde,  grâce  au  souverain  de  ce 
petit  pays,  l'évêque  de  Liège,  c'est  à  Spa  que 
le  comte  de  Ségur,  l'ami  et  l'oncle  de  La 
Fayette,  apprit  les  événeaients  qui  annonçaient 
en  Amérique  une  prochaine  révolution.  On 
était  dans  l'été  de  177(3,  La  Fayette  était  alors 
en  garnison  à  Metz.  Le  duc  de  Glocester,  frère 
du  roi  d'Angleterre,  vint  dans  cette  ville,  et 
un  dîner  lui  fut  donné  chez  le  gouverneur,  le 
comte  de    Broglie,   personnage    de    beaucoup 


22  LA    JEUNESSE    DE    LA    FAYETTE. 

d'esprit  et  de  talent,  dont  la  correspondance 
secrète  avec  le  roi  Louis  XV  tient  une  place 
considérable  dans  l'histoire  du  xtoi^  siècle.  Le 
comte  de  Broglie  attirait  à  lui  la  jeunesse  par 
sa  bienveillance  et  par  sa  perspicacité.  Il  avait 
invité  le  jeune  La  Fayette  à  ce  dîner;  le  duc 
de  Glocester  venait  de  recevoir  des  lettres  d'An- 
gleterre et  il  mit  la  conversation  sur  ce  qu'elles 
contenaient,  c'est-à-dire  la  nouvelle  de  la  dé- 
claration d'indépendance  de  l'Amérique.  Tout 
cela  était  nouveau  pour  La  Fayette.  Il  écoutait 
avec  une  ardente  curiosité.  Il  pressait  le  duc 
de  questions.  Les  réponses  ajoutaient  à  son 
intérêt  ou  plutôt  à  son  enthousiasme.  Avant 
la  fin  du  repas,  il  avait  conçu  le  projet  de 
partir  pour  l'Amérique*. 

A  compter  de  ce  moment,  il  n'eut  plus 
d'autre  pensée.  Pour  réaliser  son  dessein,  il  se 
rendit  presque  aussitôt  à  Paris.  Le  premier 
coup  de  canon  qui  avait  été  tiré  dans  l'autre 
hémisphère  avait  retenti  dans  toute  l'Europe 

1.   Writings  of  George    Washington,  t.  V,  appendice,  n"  1, 
p.  A45. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         23 

avec  la  rapidité  de  la  foudre.  On  appelait  alors 
les  Américains  «  insurgens  »  et  «  Bosto- 
niens ».  Leur  courageuse  audace  électrisait  les 
esprits,  particulièrement  à  Paris.  Dans  cette 
société  encore  aristocratique  par  ses  formes, 
La  Fayette  fut  frappé  de  voir  éclater  un  si  vif 
et  si  général  intérêt  pour  la  révolte  d'un  peuple 
contre  un  roi.  La  mode  elle-même  montra  bien 
la  rapidité  de  l'engouement.  Dans  les  salons, 
le  jeu  anglais,  le  ichist,  se  vit  tout  à  coup 
remplacé  par  un  jeu  non  moins  grave  qu'on 
nomma  le  boslon.  «  Ce  mouvement,  remarque 
M.  de  Ségur,  quoiqu'il  semble  bien  léger,  est 
un  notable  présage  des  grandes  conversions 
auxquelles  le  monde  entier  ne  devait  pas  tarder 
à  être  livré  *.  »  Personne  à  Paris  ne  se  mon- 
trait favorable  à  la  cause  de  l'Angleterre,  et 
chacun  y  faisait  publiquement  des  vœux  pour 
celle  des  Bostoniens. 

Quoiqu'il    eût    à    peine    dix-neuf  ans,    La 
Fayette  vit  clairement  que  jamais  si  belle  cause 

1.  Mémoires  de  Ségur,  t.  l". 


24  LA    JEUNESSE    DE    LA    FAYETTE. 

n'avait  attiré  Tattention  des  hommes.  Avec  un 
sens  politique  très  juste,  il  jugea  en  même 
temps  que,  dans  cette  question  de  liberté  des 
colonies  anglaises,  les  destins  de  la  France  et 
ceux  de  sa  rivale  allaient  se  décider.  La 
Grande-Bretagne  se  voyait  enlever,  avec  les 
nouveaux  États,  un  important  commerce,  un 
quart  de  ses  sujets,  augmentant  sans  cesse  par 
une  incessante  émigration.  Les  treize  colonies 
retombaient-elles,  au  contraire,  sous  le  joug 
de  la  métropole,  c'en  était  fait  de  nos  Antilles, 
de  nos  possessions  d'Afrique  et  d'Asie,  de 
noire  commerce  maritime  et,  par  conséquent, 
de  notre  marine. 

Le  comte  de  Ségur  était  aussi  accouru  à 
Paris  et  il  avait  rejoint  La  Fayette  et  le  vi- 
comte de  Noailles,  tous  les  trois  unis  par  les 
liens  du  sang,  et,  ce  qui  les  serre  mieux,  par 
des  idées  et  des  passions  communes.  Ils  de- 
vaient s'embarquer  ensemble,  et  en  attendant 
l'organisation  de  leur  expédition,  le  secret  de- 
vait être  par  eux  fidèlement  gardé.  Il  le  fut 
aussi  par  le  comte  de  Broglie,  qui,  ayant  reçu 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         23 

la  confidence  de  La  Fayette,  essaya  d'abord  de 
le  détourner  de  son  dessein. 

«  J'ai  vu  mourir  votre  oncle  dans  la  guerre 
d'Italie,  lui  disait-il.  J'étais  présent  à  la  mort 
de  votre  père  à  la  bataille  de  Minden,  et  je 
ne  veux  pas  contribuer  à  la  ruine  de  la  seule 
branche  qui  reste  de  la  famille.  » 

Cependant,  reconnaissant  une  résolution 
inébranlable,  il  sut  la  comprendre,  et  son 
cœur,  après  de  vains  efforts  pour  arrêter  La 
Fayette,  le  suivit  «.<  avec  une  tendresse  pater- 
nelle^ ». 

Si  le  comte  de  Broglie  voulut  être  son  guide, 
il  n'en  fut  pas  de  même  du  duc  d'Ayen.  Sa 
colère  fut  violente  contre  son  gendre,  dès  qu'il 
connut  sa  résolution.  L'opinion  du  grand 
monde,  au  contraire,  fut  hostile  aux  Noailles. 

«  Les  dames  françaises,  écrivait  lord  Stor- 
mont,  ambassadeur  d'Angleterre,  à  son  gou- 
vernement, blâment  les  parents  de  M.  de  La 
Fayette  d'avoir  tâché  de  l'arrêter  dans  une  si 

1.  Mémoires  de  ma  main,  p.  9. 


26         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

noble  entreprise.  Si  le  duc  d'Ayen,  disait  l'une 
d'elles,  traversait  un  tel  gendre  dans  une  telle 
tentative,  il  ne  devrait  plus  espérer  de  marier 
ses  filles  ^  » 

Le  vieux  maréchal  de  Noailles,  qui  naguère 
priait  le  comte  de  Ségur  d'user  de  son  in- 
fluence sur  son  ami  pour  échauffer  sa  froideur, 
le  réveiller  de  son  indolence,  et  pour  commu- 
niquer un  peu  de  flamme  à  son  caractère, 
n'en  revenait  pas  lorsqu'il  apprit  tout  à  coup 
que  ce  jeune  sage  de  dix-neuf  ans,  emporté 
par  la  passion  de  la  gloire,  voulait  franchir 
l'océan  pour  combattre  en  faveur  de  la  liberté 
américaine. 

Le  gouvernement  français,  qui  désirait  l'affai- 
blissement de  la  puissance  de  l'Angleterre, 
allait  être  insensiblement  entraîné  par  cette 
opinion  libérale  qui  se  déclarait  avec  tant  de 
vivacité.  11  laissait  donner  par  la  marine  mar- 
chande des  secours  en  armes,  en  munitions  et 
en  argent  aux    insurgens.  Il  laissait  Beaumar- 

1.  Voir  Vie  de  Madame  de  La  Fayette  ei  Mémoires  de  Ségur, 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         27 

chais  faire  ses  envois  de  fusils,  et  quand  l'am- 
bassadeur d'Angleterre  se  plaignait  à  notre 
cour,  elle  niait  les  faits,  ordonnait  le  déchar- 
gement des  objets  de  contrebande  et  chassait 
de  ses  ports  les  corsaires  américains.  Notre 
gouvernement  s'aveuglait  au  point  de  croire 
que  ses  démarches  secrètes  ne  seraient  pas 
aperçues.  Les  voiles  dont  il  se  couvrait  deve- 
naient de  jour  en  jour  plus  transparents. 

Bientôt  on  vit  arriver  à  Paris  les  députés 
américains,  Sileas  Deane  et  Arthur  Lee.  Le 
docteur  Franklin  vint  les  rejoindre  peu  de 
temps  après. 

Il  serait  difficile  d'exprimer  avec  quelle  fa- 
veur furent  accueillis  en  France,  au  sein  d'une 
vieille  monarchie,  ces  envoyés  d'un  peuple  en 
insurrection.  Tous  les  Mémoires  du  temps  en 
font  foi.  Les  commissaires  du  congrès  n'étaient 
pas  encore  reconnus  officiellement  comme  agents 
diplomatiques.  Ils  n'avaient  pas  obtenu  d'au- 
dience de  Louis  XVI,  et  cependant  on  voyait 
chaque  jour  accourir  dans  leur  demeure,  les 
hommes  les  plus  distingués  et  les  plus  en  re- 


28         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

nom,  philosophes,  savants,  httérateurs.  Nos 
jeunes  officiers  s'empressaient,  de  leur  côté,  de 
questionner  les  commissaires  américains  sur  la 
situation  de  leurs  affaires  et  sur  leurs  moyens 
de  défense.  Leurs  milices  encore  inexpérimen- 
tées, novices  dans  le  métier  des  armes,  ve- 
naient d'éprouver  des  revers  successifs,  devant 
la  solidité  et  la  tactique  des  troupes  anglaises. 
Sileas  Deane  et  Arthur  Lee  ne  dissimulaient 
pas  que  le  secours  de  quelques  officiers  instruits 
leur  était  indispensable.  Sans  doute,  l'attrait 
des  périls  et  l'amour  de  l'indépendance  avaient 
déjà  attiré  en  Amérique  plusieurs  volontaires 
européens,  entre  autres  deux  Polonais  dont 
l'histoire  a  conservé  les  noms,  Pulawski  et 
Kosciusko,  mais  on  juge  de  quelle  importance 
eût  été  pour  la  cause  américaine  l'adhésion 
franche  et  complète  de  vrais  officiers  français 
appartenant  aux  premières  familles  du  royaume. 
Cette  adhésion,  le  marquis  de  La  Fayette,  le 
comte  de  Ségur  et  le  vicomte  de  Noailles  la 
donnèrent.  La  conformité  de  leurs  sentiments, 
de  leurs  opinions,  de  leurs  désirs,  ne  s'étendait 


LA    JEUNESSE    DE    LAFAYETTE.  29 

pas  alors  à  leur  fortune.  Le  vicomte  de  Noaiiles 
et  le  comte  de  Ségur  ne  jouissaient  que  de  la 
pension  payée  par  leurs  parents.  La  Fayette, 
au  contraire,  quoique  plus  jeune  et  moins 
avancé  en  grade,  se  trouvait,  à  l'âge  de  dix- 
neuf  ans,  maître  de  ses  biens,  de  sa  personne 
et  possesseur  de  plus  de  cent  vingt  milUe 
livres  de  rente. 

Voulant  s'adresser  à  M.  Deane,  il  eut  re- 
cours au  comte  de  Broglie,  qui  le  mit  en  rela- 
tions avec  le  baron  de  Kalb,  officier  allemand 
au  service  de  la  France,  cherchant  de  l'emploi 
chez  les  insurgens,  suivant  l'expression  du 
temps.  Kalb  savait  l'anglais,  il  servit  d'inter- 
prète à  La  Fayette,  et  l'accompagna  chez 
M.  Deane. 

«  En  présentant  à  M.  Deane  ma  figure  à 
peine  âgée  de  dix-neuf  ans  (c'est  La  Fayette 
qui  le  raconte),  je  parlai  plus  de  mon  zèle 
que  de  mon  expérience;  mais  je  lui  fis  valoir 
le  petit  éclat  de  mon  départ,  et  il  signa  l'ar- 
rangement. » 

Le  secret  de  cette  négociation  et  des  prépa- 


30         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

ratifs   qui   la   suivirent    fut    miraculeusement 
gardé. 

Le  comte  de  Broglie  trouva  aisément  des 
officiers  sans  place  et  sans  fortune,  parmi 
lesquels  il  en  choisit  plusieurs  destinés  à  ser- 
vir d'escorte  à  La  Fayette.  Celui-ci  les  prit  à 
sa  solde.  Ce  n'est  pas  le  seul  service  que  lui 
rendit  le  comte  de  Broglie.  Il  envoya  son 
secrétaire,  M.  du  Boismartin,  à  Bordeaux  pour 
assurer  l'achat  et  l'équipement  du  vaisseau 
dont  La  Fayette  avait  besoin.  La  défense  du 
duc  d'Aven  n'avait  fait  qu'irriter  son  gendre. 
Cependant  il  dissimula  et  parut  d'abord  obéir 
aux  ordres  qu'il  avait  reçus. 

Pendant  qu'on  s'occupait  d'armer  le  navire, 
de  funestes  nouvelles  arrivaient  d'Amérique. 
Les  forces  de  Washington  étaient  anéanties. 
Trois  mille  hommes  seuls  restaient  en  armes, 
et  le  général  Howe  les  poursuivait.  L'envoi 
d'un  bâtiment  devenait  presque  impossible. 
Deane  et  Lee  eux-mêmes  crurent  devoir  faire 
témoigner  à  La  Fayette  leur  découragement  et 
le  détourner  de  son  projet.  C'était  bien  peu  le 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         31 

connaître.  Il  se  rendit  chez  M.  Deane,  et  le 
remerciant  de  sa  franchise  : 

«  Jusqu'ici,  monsieur,  dit-il,  vous  n'avez  vu 
que  mon  zèle!  Il  va  peut-être  devenir  utile  ; 
j'achète  un  bâtiment  qui  portera  vos  ofïiciers. 
Il  faut  montrer  de  la  confiance,  et  c'est  dans 
le  danger  que  j'aime  à  partager  votre  for- 
tune*. » 

Ainsi,  dans  le  même  temps  où  le  général 
"Washington,  réduit  à  un  corps  de  deux  à 
trois  mille  hommes,  ne  désespérait  pas  de  la 
chose  publique,  le  même  sentiment  animait  à 
mille  lieues  de  là  un  jeune  homme  de  dix- 
neuf  ans,  destiné  à  devenir  son  intime  ami  et 
à  participer  avec  lui  à  l'heureux  résultat  de 
cette  lutte.  Les  commissaires  américains  lui 
promirent  le  grade  de  major  général. 

Pour  mieux  couvrir  ses  préparatifs,  il  réalisa 
un  voyage  en  Angleterre,  depuis  longtemps 
projeté.  Il  séjourna  à  Londres  trois  semaines, 
avec  son  parent  le  prince  de  Poix.  Il  y  vit  le 

1.  Mémoires  de  ma  main,  p.  12. 


32         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

docteur  Edouard  Bancroft  et  fut  présenté  au 
roi  George,  par  l'ambassadeur  de  France,  le 
marquis  de  Noailles,  frère  du  duc  d'Ayen, 
oncle  de  madame  de  La  Fayette.  Il  alla  même 
danser  chez  lord  Germain,  ministre  des  colo- 
nies, et  rencontra  à  l'Opéra  le  général  Clinton, 
qu'il  devait  retrouver  sur  le  champ  de  bataille 
de  Monmouth.  Il  affichait  ses  sentiments  pour 
les  Américains,  et  son  attitude  le  fit  recher- 
cher par  lord  Shelburne,  qui  l'invita  à  dé- 
jeuner. 

La  résolution  de  La  Fayette  étant  inébran- 
lable, il  écrivit  de  Londres  le  7  mars  1777  à 
son  beau-père  : 

«  Vous  allez  être  étonné,  mon  cher  papa, 
de  ce  que  je  vais  vous  mander;  il  m'en  a 
plus  coûté  que  je  ne  puis  vous  l'exprimer 
pour  ne  pas  vous  consulter.  Mon  respect,  ma 
tendresse,  ma  confiance  en  vous,  doivent  vous 
en  assurer  ;  mais  ma  parole  était  engagée, 
et  vous  ne  m'auriez  pas  estimé  si  j'y  avais 
manqué. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE  33 

»  J'ai  trouvé  une  occasion  unique  de  me 
distinguer  et  d'apprendre  mon  métier.  Je  suis 
officier  général  dans  l'armée  des  États-Unis 
d'Amérique.  Mon  zèle  pour  leur  cause  et  ma 
franchise  ont  gagné  leur  confiance.  De  mon 
côté,  j'ai  fait  ce  que  j'ai  pu  pour  eux,  et  leurs 
intérêts  me  seront  un  jour  plus  chers  que  les 
miens.  Enfin,  mon  cher  papa,  pour  le  mo- 
ment je  suis  à  Londres,  attendant  toujours  des 
nouvelles  de  mes  amis  :  dès  que  j'en  aurai,  je 
partirai  d'ici,  et  sans  m'arrêter  à  Paris  j'irai 
m'embarquer  sur  un  vaisseau  que  j'ai  frété  et 
qui  m'appartient...  Je  suis  au  comble  de  la 
joie  d'avoir  trouvé  une  si  belle  occasion  de 
faire  quelque  chose  et  de  m'instruire.  Je  sais 
bien  que  je  fais  des  sacrifices  énormes,  et 
qu'il  m'en  coûtera  plus  qu'à  personne  pour 
quitter  ma  famille,  mes  amis,  vous,  mon  cher 
papa,  parce  que  je  les  aime  plus  tendrement 
qu'on  n'a  jamais  aimé;  mais  ce  voyage  n'est 
pas  bien  long;  on  en  fait  tous  les  jours  de 
plus  considérables  pour  son  seul  plaisir,  et 
d'ailleurs  j'espère  en   revenir   plus   digne  de 

3 


3$.         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

tout  ce  qui  aura  la  bonté  de  me  regretter. 
Adieu,  mon  cher  papa,  j'espère  vous  revoir 
bientôt  ;  conservez-moi  votre  tendresse.  J'ai 
bien  envie  de  la  mériter,  et  je  la  mérite  déjà 
par  celle  que  je  sens  pour  vous  et  le  res- 
pect que  conservera  toute  sa  vie  votre  tendre 
fils.  » 

Après  avoir  écrit  cette  lettre  si  digne,  si 
chevaleresque,  qui  le  met  hors  de  son  milieu, 
et  au-dessus  des  ambitions  vulgaires,  il  se 
rembarque  pour  Paris,  y  arrive  incognito, 
descend  chez  M.  de  Kalb  et  se  cache  trois  jours 
à  Chaillot. 

Un  matin,  à  sept  heures,  il  entre  brusque- 
ment dans  la  chambre  de  son  ami,  le  comte 
de  Ségur,  ferme  hermétiquement  la  porte  et 
s'asseyant  près  de  son  lit,  lui  dit  :  «  Je  pars 
pour  l'Amérique  ^,  tout  le  monde  l'ignore  ; 
mais  je  t'aime  trop  pour  avoir  voulu  partir 
sans  te  confier  mon  secret.  —  Et  quel  moyen 

1.  Voir  Ségur,  Mémoires,  t.  I". 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         35 

as-tu  pris,  lui  répondit  Ségur,  pour  assurer 
ton  embarquement?»  La  Fayette  lui  fit  alors 
un  récit  complet  de  son  plan,  lui  donna  même 
le  nom  des  officiers  qui  consentaient  à  parta- 
ger son  sort  et  qui  lui  avaient  été  recommandés 
par  le  comte  de  Broglie.  Il  lui  cita  particu- 
lièrement M.  de  Ternant,  militaire  aussi  brave 
qu'instruit,  M,  de  Valfort,  dont  la  science 
profonde  le  fit  désigner  quelques  années  plus 
tard  pour  la  direction  de  l'école  militaire. 

La  Fayette  alla  faire  les  mômes  confidences 
à  son  beau-frère,  le  vicomte  de  Noailles. 

Le  point  le  plus  pénible  était  la  séparation 
de  sa  jeune  femme.  Elle  était  au  milieu  d'une 
seconde  grossesse.  On  juge  de  sa  douleur  ! 
Outre  ce  qu'elle  souffrait  elle-même,  elle  avait 
encore  le  chagrin  de  voir  la  colère  de  son  père. 
Elle  mit  toute  sa  volonté  en  œuvre  pour  dissi- 
muler les  tortures  de  son  cœur.  Les  soins  de 
sa  vaillante  mère  furent  pour  elle  une  vraie  con- 
solation. La  duchesse  d'Ayen,  alarmée  pour  son 
propre  compte  de  l'éloignement  et  des  dangers 
du   gendre   qu'elle  chérissait  comme   un  fils, 


36         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

ayant,  moins  que  personne  au  monde,  le  goût 
de  l'ambition,  la  soif  de  la  gloire  humaine, 
jugea  cependant  l'entreprise  «  comme  elle  a 
été  jugée  par  le  reste  du  monde  '  ».  Retran- 
chant absolument  des  torts  apparents  de  cette 
entreprise  ce  qu'elle  pouvait  coûter  à  la  fortune 
de  son  gendre,  madame  d'Ayen  trouva,  dès 
le  premier  moment,  un  motif  de  la  distinguer 
de  ce  qu'on  appelle  une  folie  de  jeune  homme. 
«  Les  sentiments  de  son  cœur  pour  mon  mari, 
écrivait  madame  de  La  Fayette,  la  rendaient 
propre  à  adoucir  les  déchirements  du  mien. 
Elle  m'apprit  elle-même  le  cruel  départ  et  s'oc- 
cupa de  me  consoler  en  cherchant  les  moyens 
de  servir  M.  de  La  Fayette  avec  cette  ten- 
dresse généreuse,  cette  supériorité  de  vues  et 
de  caractère  qui  la  développaient  tout  entière.» 
Le  départ  et  le  voyage  furent  toute  un  série 
d'aventures.  A  peine  La  Fayette  était-il  en 
route  pour  Bordeaux,  que  le  duc  d'Ayen  lui- 
même  courut  informer   Maurepas.   Des  ordres 

1.  Voir  Vie  de  la  duchesse^d'Ayer.,  —    Vie  de   madame  de 
La  Fayette. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         37 

furent  immédiatement  expédiés  à  M.  de  Frenel, 
commandant  en  Guyenne,  pour  qu'il  retînt 
La  Fayette.  Il  fut  en  même  temps  convenu  que 
Maurepas  lui  enverrait  l'ordre  de  se  rendre 
à  Avignon,  où  il  trouverait  son  beau-père  et 
sa  tante,  la  comtesse  de  Tessé,  et  que  de  là  on 
partirait  pour  visiter  l'Italie. 

Après  avoir  conduit  son  vaisseau  au  port  du 
Passage,  La  Fayette,  au  risque  de  se  faire 
arrêter,  était  revenu  à  Bordeaux,  et  par  une 
déclaration  remise  à  M.  de  Frenel,  il  assumait 
sur  lui  seul  les  suites  de  son  évasion.  Il  écri- 
vit aux  ministres,  à  ses  amis.  Parmi  ces  der- 
niers était  M.  de  Coigny,  qui  l'avertit  aussitôt 
de  ne  pas  concevoir  aucune  espérance  d'obtenir 
l'autorisation  de  partir.  Ce  "^fut  le  comte  de 
Broglie  qui  le  tira  encore  d'embarras.  Il  l'en- 
gagea à  se  rendre  en  Espagne  et  à  ne  pas  re- 
venir à  Paris,  où  l'avortement  de  ses  projets 
l'exposerait  au  ridicule.  Feignant  alors  de  se 
rendre  à  Marseille,  La  Fayette  partit  en  chaise 
de  poste  avec  un  otficier  nommé  Monroy. 
A  quelques  heures   de   Bordeaux,  il  monta  à 


38         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

cheval,  déguisé  en  courrier  et  courut  devant  la 
voiture  qui  prit  la  route  de  Bayonne  K  Là  ils 
restèrent  deux  ou  trois  heures,  et  pendant  que 
Monroy  y  faisait  quelques  affaires  indipensables 
La  Fayette  resta  couché  sur  la  paille  de  l'écurie. 
Ce  fut  la  fille  du  maître  de  poste  qui  reconnut 
le  faux  courrier  à  Saint- Jean- de-Luz  pour  l'a- 
voir vu,  quand  il  revenait  du  port  du  Passage 
à  Bordeaux.  Mais  un  signe  la  fit  taire . 

C'est  ainsi  que  La  Fayette  rejoignit  son 
vaisseau,  qu'il  nomma  la  Victoire,  le  26  avril 
1777,  et,  le  même  jour,  après  six  mois  d'efforts 
et  d'impuissance,  il  mit  à  la  voile  pour  le 
continent  américain.  La  cour  de  France  dépê- 
cha des  ordres  aux  îles  Sous-le-Vent  pour 
l'arrêter  s'il  relâchait.  La  Fayette  déclara  au 
capitaine  que,  le  vaisseau  lui  appartenant,  il 
le  destituerait  à  la  moindre  résistance  et  don- 
nerait le  commandement  à  son  second.  S'étant 
aperçu  que  le  motif  de  cette  résistance  était  la 
crainte  pour  le  capitaine  de  perdre  une  car- 

1.  Sparks  et  Mémoires  de  ma  main. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         39 

gaison  de  huit  mille  dollars,  La  Fayette  en 
garantit  la  valeur  sur  sa  caisse  personnelle,  et 
le  bon  accord  fut  rétabli  '. 

Un  autre  péril  menaçait  le  bâtiment  qui 
portait  La  Faj^ette  et  sa  fortune,  c'étaient 
les  corsaires  anglais.  Ce  lourd  navire,  armé 
seulement  de  deux  canons  et  de  quelques  fusils, 
n'eût  pas  échappé.  La  Fayette  avait  pris  la 
résolution  de  sauter  plutôt  que  de  se  rendre. 
Les  mesures  furent  prises  en  conséquence, 
avec  un  brave  marin  hollandais  nommé 
Bedaux.  Le  capitaine  insista  sur  une  re- 
lâche aux  îles  Sous-le-Vent  ;  mais,  comme 
le  prévoyait  La  Fayette,  on  y  eût  trouvé 
des  lettres  de  cachet,  et,  moins  de  gré  que 
de  force,  le  capitaine  dut  suivre  une  route 
directe. 

A  quarante  lieues  des  côtes,  on  fut  atteint 
par  un  petit  bâtiment.  On  se  prépara  pour  la 
défense.  Par  bonheur  c'était  un  vaisseau  amé- 
ricain, qu'on   s'efforça  vainement  d'accompa- 

1.  Washington's  writings. 


40         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

gner.  A  peine  fut-il  perdu  de  vue  qu'on  ren- 
contra deux  frégates  anglaises.  On  put  encore 
leur  échapper. 

Les  longues  heures  de  la  traversée,  notre 
héros  les  remplissait  en  pensant  à  madame  de 
La  Fayette.  11  est  impossible  de  ne  pas  être 
charmé  par  ses  lettres  si  sincères,  si  jeunes,  si 
tendres  : 

«  A  bord  de  la  Victoire,  ce  30  mai  1777. 

»  C'est  de  bien  loin  que  je  vous  écris,  mon 
cher  cœur,  et  à  ce  cruel  éloignement  se  joint 
l'incertitude  encore  plus  affreuse  du  temps  où 
je  pourrai  savoir  de  vos  nouvelles  ..  Que  de 
craintes,  que  de  troubles  j'ai  à  joindre  au  cha- 
grin déjà  si  vif  de  me  séparer  de  tout  ce  que 
j'ai  de  plus  cher  !  Gomment  aurez-vous  pris 
mon  second  départ?  (Le  premier  était  le 
voyage  à  Londres.)  M'en  aurez-vous  moins 
aimé?  M'aurez-vous  pardonné?  Aurez-vous 
songé  que,  dans  tous  les  cas,  il  fallait  être 
séparé   de   vous,  errant   en  Italie  et  traînant 


LA    JEUNESSE    DE    LA    FAYETTE.  41 

une  vie  sans  gloire,  au  milieu  des  personnes 
les  plus  opposées  à  mes  projets  et  à  ma  fa- 
çon de  penser?  Toutes  ces  réflexions  ne  m'ont 
pas  empêché  d'éprouver  un  mouvement  affreux 
dans  ces  terribles  moments  qui  me  séparaient 
du  rivage. 

»  Vos  regrets,  ceux  de  mes  amis,  Henriette 
(son  premier  enfant,  qu'il  perdit  pendant  son 
voyage),  tout  s'est  représenté  à  mon  âme  d'une 
manière  déchirante.  C'est  bien  alors  que  je  ne 
me  trouvais  plus  d'excuse.  Si  vous  saviez  tout 
ce  que  j'ai  souffert,  les  tristes  journées  que 
j'ai  passées  en  fuyant  tout  ce  que  j'aime 
au  monde  I  Joindrai-je  à  ce  malheur  celui 
d'apprendre  que  vous  ne  me  pardonnez 
pas?  En  vérité,  mon  cœur,  je  serais  trop  à 
plaindre. 

»  Mais  je  ne  vous  parle  pas  de  moi,  de  ma 
santé,  et  je  sais  que  ces  détails  vous  intéressent. 
Je  suis  dans  le  plus  ennuyeux  des  pays.  La 
mer  est  si  triste  !  et  nous  nous  attristons,  je 
crois,  mutuellement,  elle  et  moi...  Je  devrais 
être  arrivé  ;  mais  les  vents  m'ont  cruellement 


^         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

contrarié.  Je  ne  me  verrai  pas  avant  huit  ou 
dix  jours  à  Gharlestown... 

»  Pourvu  que  j'apprenne  que  vous  vous 
portez  bien,  que  vous  m'aimez  toujours  et 
qu'un  certain  nombre  d'amis  sont  dans  le 
même  cas,  je  serai  d'une  philosophie  parfaite 
sur  tout  le  reste,  de  quelque  espèce  et  de 
quelque  pays  qu'il  puisse  être.  Mais  aussi,  si 
mon  cœur  était  attaqué  dans  un  endroit  bien 
sensible,  si  vous  ne  m'aimiez  plus  tant,  je  serais 
trop  malheureux.  Mais  je  ne  dois  pas  le  craindre, 
n'est-ce  pas,  mon  cher  cœur?  J'ai  été  bien 
malade  dans  les  premiers  temps  de  mon  voyage, 
et  j'aurais  pu  me  donner  la  consolation  amu- 
sante qui  est  de  souffrir  en  nombreuse  com- 
pagnie. Je  me  suis  traité  à  ma  manière.  J'ai 
été  plus  tôt  guéri  que  les  autres  ;  à  présent, 
je  suis  à  peu  près  comme  à  terre...  Vous  voyez 
que  je  vous  dis  tout,  mon  cher  cœur;  aussi 
ayez-y  confiance  et  ne  soyez  pas  inquiète  sans 
sujet...  Parlons  de  choses  plus  importantes! 
Parlons  de  vous,  de  la  chère  Henriette,  de 
son   frère   ou   de    sa   sœur  !   (madame  de  La 


LA    JEUNESSE    DE    LA    FAYETTE.  43 

Fayette  était  grosse.)  Henriette  est  si  aimable 
qu'elle  donne  le  goût  des  filles.  Quel  que  soit 
notre  nouvel  enfant,  je  le  recevrai  avec  une 
joie  bien  vive.  Ne  perdez  pas  un  moment  pour 
hâter  mon  bonheur,  en  m'apprenant  sa  nais- 
sance. Je  ne  sais  pas  si  c'est  parce  que  je  suis 
deux  fois  père,  mais  je  me  sens  plus  père  que 
jamais...  » 

a  7  juin. 

»  Je  suis  encore  dans  cette  triste  plaine. 
Pour  me  consoler  un  peu,  je  pense  à  vous,  à 
mes  amis  !  Je  pense  au  plaisir  de  vous  re- 
trouver. Quel  charmant  moment,  quand  j'ar- 
riverai, que  je  viendrai  vous  embrasser  tout 
de  suite,  sans  être  attendu  1  Vous  serez  peut- 
être  avec  vos  enfants.  J'ai  même,  à  penser  à 
cet  heureux  instant,  un  plaisir  délicieux  !  Ne 
croyez  pas  qu'il  soit  éloigné;  il  me  paraîtra 
bien  long,  sûrement;  mais,  dans  le  fait,  il  ne 
sera  pas  aussi  long  que  vous  allez  vous  l'ima- 
giner... 


H  LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

»  Vous  avouerez,  mon  cœur,  que  l'occupa- 
tion et  l'existence  que  je  vais  avoir  sont  bien 
différentes  de  celles  qu'on  me  gardait  dans 
ce  futile  voyage  (en  Italie).  Défenseur  de  cette 
liberté  que  j'idolâtre,  libre  moi-même  plus 
que  personne,  en  venant,  comme  ami,  offrir 
mes  services  à  cette  république  si  intéressante, 
je  n'y  porte  que  ma  franchise  et  ma  bonne 
volonté,  nulle  ambition,  nul  intérêt  particu- 
lier ;  en  travaillant  pour  ma  gloire,  je  travaille 
pour  leur  bonheur.  J'espère  qu'en  ma  faveur, 
vous  deviendrez  bonne  Américaine;  c'est  un 
sentiment  fait  pour  les  cœurs  vertueux.  Le 
bonheur  de  l'Amérique  est  intimement  lié  au 
bonheur  de  toute  l'humanité  ;  elle  va  devenir 
le  respectable  et  sûr  asile  de  la  liberté. 

»  Adieu,  la  nuit  ne  me  permet  pas  de  con- 
tinuer, car  j'ai  interdit  toute  lumière  dans  mon 
vaisseau  depuis  quelques  jours.  Voyez  comme 
je  suis  prudent  !  Adieu  donc  !  Si  mes  doigts 
sont  un  peu  conduits  par  mon  cœur,  je  n'ai 
pas  besoin  de  voir  clair  pour  vous  dire  que  je 
vous  aime  et  que  je  vous  aimerai  toujours.  » 


LA    JEUNESSE    DE    LA    FAYETTE.  4o 

Tout  La  Fayetto  est  déjà  dans  cette  lettre 
sensible,  héroïque,  avec  le  grain  de  chimère 
et  d'optimisme  généreux  qui  sent  Ioxydi"^  siècle. 

Ce  ne  fut  que  le  16  juin  1777,  après  sept 
semaines  de  navigation  et  d'incidents  de  toute 
sorte,  que  La  Fayette  eut  la  bonne  chance 
d'aborder  en  (Caroline  et  de  mouiller  devant 
Georgetown.  Remontant  en  canot  la  rivière,  il 
sentit  enfin  sous  ses  pieds  le  sol  américain, 
«  et  son  premier  mot  fut  un  serment  de  vaincre 
ou  de  périr  pour  la  cause  de  l'indépendance  *  ». 


1.  Nous  renvoyons  nos  lecteurs  pour  l'ensemble  des  faits  à  la 
remarquable  Histoire  de  la  pcuiicipution  de  la  France  à  l'indé- 
pendance des  États-Unis.  L'auteur,  M.  Henry  Don'ol,  a  été  le 
premier  éditeur  de  tous  ces  documents.  Personne  ne  les  avait 
jusqu'à  ce  jour  mis  enorJre  et  agencés  dans  l'histoire  générale. 
Ce  beau  travail  a  mérité  le  pi'ix  Gobert. 


III 


Il  descendit  chez  le  major  Huger,  le  père 
de  celui  qui  devait  si  vaillamment  se  dévouer 
pour  le  sauver  des  prisons  d'Olmûtz. 

Sa  pensée  va  trouver  madame  de  La  Fayette, 
et  il  lui  écrit  aussitôt  ce  billet  tout  pimpant  : 

«  J'arrive,  mon  cher  cœur,  en  très  bonne 
santé,  dans  la  maison  d'un  officier  américain, 
et,  par  le  plus  grand  bonheur  du  monde,  un 
vaisseau  français  met  à  la  voile  ;  jugez  comme 
j'en  suis  aise.  Je  vais  ce  soir  à  Charleslown, 
Je  vous  y  écrirai.  Il  n'y  a  point  de  nouvelles 
intéressantes.  La  campagne  est  ouverte  ;  mais 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         47 

on  ne  se  bat  point,  très  peu  du  moins.  Les 
manières  de  ce  monde-ci  sont  simples,  hon- 
nêtes et  dignes  en  tout  du  pays  où  tout  retentit 
du  beau  nom  de  liberté.  Je  comptais  écrire  à 
madame  d'Ayen.  Mais  c'est  impossible.  Adieu, 
adieu,  mon  cœur.  —  De  Charlestown,  je  me 
rendrai  par  terre  à  Philadelphie  et  à  l'armée. 
N'est-il  pas  vrai  que  vous  m'aimerez  tou- 
jours? » 

La  nouveauté  de  toutes  choses  autour  de  lui, 
la  chambre  même,  le  lit  entouré  de  mousti- 
quaires, les  domestiques  noirs  qui  venaient 
lui  demander  ses  ordres,  la  beauté  et  l'aspect 
étrange  de  la  campagne,  qu'il  voyait  de  ses 
fenêtres  et  que  couvrait  une  riche  végétation, 
tout  se  réunissait  pour  produire  sur  La  Fayette 
un  effet  magique  et  pour  éveiller  en  lui  des 
sensations  inexprimables. 

Jamais  il  ne  fut  un  désillusionné,  et,  du 
commencement  à  la  fin  de  sa  vie,  il  resta  pro- 
fondément attaché  à  l'Amérique.  A  son  arri- 
vée, beaucoup  d'aventuriers  voulurent  en  vain 


48         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

se  lier  avec  lui  et  lui  iuspirer  leurs  préven- 
tions. Sa  parfaite  droiture  le  garantit  de  toute 
intrigue.  Son  objectif  était  d'être  admis  le 
plus  tôt  possible,  comme  officier,  par  le  con- 
grès et  d'être  reçu  par  Washington. 

Après  s'être  procuré  des  chevaux,  il  partit 
avec  six  officiers  pour  Philadelphie.  Il  fit  ainsi 
près  de  neuf  cents  milles. 

Les  circonstances  dans  lesquelles  se  présen- 
tait La  Fayette  étaient  peu  favorables  aux 
étrangers.  Dégoûtés  par  la  conduite  de  plu- 
sieurs aventuriers  français,  les  Américains 
élaient  révoltés  des  prétentions  des  impudents. 
La  honte  des  premiers  choix,  les  jalousies  de 
l'armée,  les  préjugés  nationaux,  «  tout  servait 
à  confondre  le  zèle  avec  l'intérêt,  les  talents 
avec  le  charlatanisme  '  ».  La  froideur  du  pre- 
mier accueil  que  reçut  La  Fayette  avait  tout 
l'air  d'un  congé. 

Dès  son  arrivée  à  Philadelphie,  il  avait 
remis  les  lettres   de  Franklin  et  de   Deane  à 

1.  Voir  Sparks  tt  les  Mémoires  de  ma  main,  t.  l"'. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         49 

M.  Lowel,  président  du  comité  des  affaires 
étrangères.  Le  lendemain,  il  se  rendit  au  con- 
grès. M.  Lowel  sortit  et  lui  fit  connaître  qu'il 
n'y  avait  pas  d'espoir  que  sa  demande  fût 
accueillie.  Sans  être  déconcerté  par  le  langage 
des  députés  qui  vinrent  ensuite  lui  parler,  La 
Fayette  les  pria  de  rentrer  dans  la  salle  du 
congrès,  et,  soupçonnant  que  ses  papiers 
n'avaient  pas  été  lus,  il  écrivit  le  billet  sui- 
vant, avec  prière  au  speaker  d'en  donner  lec- 
ture publiquement  :  «  D'après  mes  sacrifices, 
j'ai  le  droit  d'exiger  deux  grâces  :  Tune  est 
de  servir  à  mes  dépens,  l'autre  est  de  com- 
mencer à  servir  comme  volontaire.  »  Un  style 
aussi  nouveau  réveilla  l'attention  ;  on  ouvrit 
les  dépèches  de  Deane  et  de  Franklin,  et,  le 
31  juillet,  le  congrès  des  États-Unis  prit  une 
résolution  conçue  en  ces  termes  : 

«  Attendu  que  le  marquis  de  La  Fayette, 
par  suite  de  son  grand  zèle  pour  la  cause  de 
la  liberté,  dans  laquelle  les  États-Unis  sont 
engagés,  a  quitté  sa  famille  et  les  siens  et  est 


50         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

venu  à  ses  frais  offrir  ses  services  aux  Etats- 
Unis  sans  réclamer  ni  traitement  ni  indemnité 
particulière,  et  qu'il  a  à  cœur  d'exposer  sa 
vie  pour  notre  cause  ; 

»  Résolu  :  que  ses  services  sont  acceptés,  et 
que,  en  considération  de  son  zèle,  de  l'illus- 
tration de  sa  famille  et  de  ses  alliances,  il 
aura  le  rang  et  la  commission  de  major-général 
dans  l'armée  des  États-Unis.  » 


Il  lui  restait  à  voir  Washington.  Les  combi- 
naisons militaires  avaient  contraint  le  général 
à  se  rapprocher  du  siège  du  gouvernement  : 
l'armée  anglaise,  forte  de  dix-huit  mille  hommes 
environ,  avait  fait  voile  de  New- York  ;  les 
deux  Hovve  s'étaient  réunis  pour  une  opération 
secrète,  tandis  que  Clinton,  resté  à  New- York, 
y  préparait  de  son  côté  une  attaque.  Toutes 
les  forces  britanniques  étaient  donc  en  mouve- 
ment. Pour  parer  tant  de  coups,  Washington, 
laissant  Putnam,  son  lieutenant,  sur  la  Ri- 
vière du  Nord,  avait  passé  le  Delaware  avec 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         51 

onze    mille  hommes  et  était  venu   camper  à 
portée  de  Philadelphie. 

La  Fayette  lui  fut  pour  la  première  fois 
présenté  à  un  dîner  où  assistaient  plusieurs 
membres  du  congrès.  Au  moment  où  l'on  allait 
se  séparer,  Washington  prit  La  Fayette  à 
part,  lui  témoigna  beaucoup  de  bienveillance, 
le  complimenta  sur  son  zèle  et  sur  ses  sacri- 
fices, et  l'invita  à  regarder  le  quartier  général 
comme  sa  maison.  Il  ajouta,  en  souriant,  qu'il 
ne  lui  promettait  pas  le  luxe  d'une  cour;  mais 
que,  devenu  soldat  américain,  il  se  soumet- 
trait, sans  nul  doute,  de  bonne  grâce  aux 
mœurs  et  aux  privations  de  l'armée  d'une  ré- 
publique ^ 

Le  lendemain,  Washington  fit  l'inspection 
des  forts  du  Delaware  et  invita  La  Fayette  à 
l'accompagner.  Il  resta  auprès  de  lui  jusqu'à 
ce  qu'il  eût  le  commandement  d'une  division. 
La  cour  de  France,  dont  l'embarras,  feint  ou 
réel,  était  grand,  avait  exigé  que  les  envoyés 

1.  Voir  Fragments  extraits  de  divers  manuscrits,  t.  !•'. 


52         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

américains  à  Paris  écrivissent  en  Amérique 
pour  empêcher  que  La  Fayette  ne  fût  employé 
dans  leur  armée.  Ils  ne  pressèrent  pas  l'envoi 
de  cette  lettre,  et,  quand  on  en  eut  connais- 
sance, la  popularité  du  jeune  Français,  comme 
on  l'appelait,  était  déjà  trop  grande  pour  que 
cette  missive  pût  produire  aucun  efïet.  Il  n'est 
donc  aucun  genre  d'obstacles  qui,  dès  les  pre- 
miers temps,  n'ait  été  bravé  et  surmonté  par 
La  Fayette  pour  embrasser  et  servir  la  cause 
américaine. 

Cette  cause  semblait  alors  très  compromise. 
Les  onze  mille  hommes  réunis  autour  de  Phila- 
delphie offraient  un  spectacle  singulier.  Médio- 
crement armés,  plus  mal  vêtus  encore,  leurs 
meilleurs  vêlements  étaient  des  chemises  de 
chasse,  larges  vestes  de  toile  grise  usitées  en 
Caroline.  Quant  à  la  tactique,  elle  n'existait 
pas.  Malgré  ces  désavantages,  c'étaient  de  solides 
soldats,  conduits  par  des  officiers  zélés.  La 
vertu  tenait  lieu  de  science  militaire,  et  chaque 
jour  ajoutait  à  l'expérience  et  à  la  discipline. 
Stirling,   plus   brave  que  judicieux,   un  autre 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         53 

général,  quoique  souvent  ivre,  Greene,  dont  les 
talents  n'étaient  encore  connus  que  de  ses  amis, 
commandaient  en  qualité  de  majors  généraux. 
L'artillerie  était  sous  les  ordres  du  général 
Knox,  qui  de  libraire  s'était  fait  artilleur  : 
«  Nous  devons  être  embarrassés,  dit  le  général 
Washington,  de  nous  montrer  à  un  officier  qui 
quitte  les  troupes  françaises.  —  C'est  pour  ap- 
prendre et  non  pour  enseigner  que  je  suis  ici,  « 
répondit  La  Fayette,  et  ce  ton  modeste  réussit, 
parce  qu'il  n'était  pas  commun  aux  Européens, 
Jusqu'alors  les  Américains  avaient  eu  à 
livrer  des  combats  et  non  des  batailles.  Au  lieu 
de  harasser  une  armée,  disputer  des  gorges,  il 
fallut  protéger  une  capitale  ouverte,  manœu- 
vrer en  plaine,  près  d'un  ennemi  habile.  S'il 
eût  écouté  les  avis  de  l'opinion  publique, 
Washington  aurait  enfermé  dans  Philadelphie 
et  son  armée  et  les  destinées  américaines  ; 
mais,  en  évitant  cette  folie,  il  fallait  qu'une 
bataille  dédommageât  la  nation.  C'est  alors 
qu'eut  lieu,  à  vingt-six  milles  de  Philadelphie, 
la   bataille  de   Brandy wine.  La  division  cen- 


54  LA   JEUNESSE   DE    LA    FAYETTE. 

traie,  que  commandaient  les  généraux  Sullivan 
et  Stirling,  et  où  combattait  La  Fayette,  fut 
débordée  par  les  troupes  du  commandant  de 
l'armée  anglaise,  lord  Cornwallis.  La  confusion 
devint  extrême,  et  c'est  en  ralliant  ses  soldats 
que  La  Fayette  eut  la  jambe  traversée  d'une 
balle.  Il  dut  à  Gimat,  son  aide  de  camp,  de 
pouvoir  remonter  à  cheval.  AVashington  arrivait 
de  loin  avec  des  troupes  fraîches  ;  La  Fayette 
allait  le  joindre,  lorsque  la  perte  de  son  sang 
l'arrêta;  on  dut  bander  sa  blessure.  Il  faillit 
encore  être  fait  prisonnier.  A  Chester,  à  douze 
milles  du  champ  de  bataille,  on  trouva  un  pont 
qu'il  fallait  passer.  La  Fayette  s'occupa  d'y  re- 
tenir les  fuyards.  Un  peu  d'ordre  se  rétablit  ; 
les  généraux  et  le  commandant  en  chef  arri- 
vèrent, et  le  jeune  blessé  eut  le  loisir  de  se 
faire  soigner.  Transporté  par  eau  à  Philadel- 
phie, il  donna  de  ses  nouvelles  à  madame  de 
La  Fayette  dans  cette  lettre  sans  fanfaronnades 
et  pleine  de  tendresse  : 

«  Ce  12  septembre,  je  vous  écris  deux  mots, 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         o5 

mon  cher  cœur,  par  des  officiers  français  de 
mes  amis  qui  étaient  venus  avec  moi,  et  qui, 
n'ayant  pas  été  placés,  s'en  retournent  en 
France.  Je  commence  par  vous  dire  que  nous 
nous  sommes  battus  hier  tout  de  bon,  et  nous 
n'avons  pas  été  les  plus  forts.  Nos  Américains, 
après  avoir  tenu  ferme  pendant  assez  long- 
temps, ont  fini  par  être  mis  en  déroute  ;  en 
tâchant  de  les  rallier,  MM.  les  Anglais  m'ont 
gratifié  d'un  coup  de  fusil  qui  m'a  un  peu 
blessé  à  la  jambe  ;  mais  cela  n'est  rien,  mon 
cher  cœur,  la  balle  n'a  touché  ni  os  ni  nerf, 
et  j'en  suis  quitte  pour  être  couché  sur  le 
dos  pour  quelque  temps,  ce  qui  me  met  de 
fort  mauvaise  humeur.  J'espère,  mon  cher 
cœur,  que  vous  ne  serez  pas  inquiète.  C'est  au 
contraire  une  raison  de  l'être  moins,  parce  que 
me  voilà  hors  de  combat  pour  quelque  temps. 
Cette  affaire  aura,  je  crains,  de  bien  fâcheuses 
suites  pour  l'Amérique.  Il  faudra  tâcher  de  la 
réparer,  si  nous  pouvons. 

»  Vous  devez  avoir  reçu  bien  des  lettres  de 
moi,  à  moins  que  les  Anglais  n'en  veuillent  à 


56         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

mes  épîtres  autant  qu'à  mes  jambes.  Je  n'en 
ai  encore  reçu  qu'une  de  vous,  et  je  soupire 
après  des  nouvelles. 

»  Adieu,  on  me  défend  d'écrire  plus  long- 
temps. Depuis  plusieurs  jours,  je  n'ai  pas  eu 
celui  de  dormir.  La  nuit  dernière  a  été  em- 
ployée à  notre  retraite  et  à  mon  voyage  ici,  où 
je  suis  fort  bien  soigné.  Faites  savoir  à  mes 
amis  que  je  me  porte  bien.  Mille  tendres  res- 
pects à  madame  d'Ayen,  à  la  vicomtesse  (de 
Noailles)  et  à  mes  sœurs.  Ces  officiers  partiront 
bientôt.  Ils  vous  verront  ;  qu'ils  sont  heureux! 

»  Bonsoir,  mon  cher  cœur,  je  vous  aime 
plus  que  jamais.  » 

Cependant  le  bruit  de  la  mort  de  La  Fayette 
s'était  répandu  à  Paris.  La  duchesse  d'Ayen 
put  dérober  à  sa  fille  cette  nouvelle  émotion. 
Elle  venait  en  effet  de  mettre  au  monde  son 
second  enfant,  Anastasie,  celle  qui  fut  la  com- 
tesse de  Latour-Maubourg,  et  sa  santé  était 
fort  ébranlée.  Pour  l'éloigner  de  toutes  les 
fausses   nouvelles,    madame   d'Ayen  conduisit 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         57 

madame  de  La  Fayette  chez  M.  d'Aguesseau, 
en  Bourgogne,  et  de  là  chez  la  comtesse  Au- 
guste de  La  Marck,  à  Raismes^ 

Une  autre  lettre  de  son  mari  (l^""  octobre) 
vint  la  rassurer.  Le  congrès  avait  quitté  Phila- 
delphie pour  se  rassembler  derrière  la  Susque- 
hannah.  Lord  Cornwallis  allait  entrer  dans  la 
capitale.  Un  bateau  porta  La  Fayette  à  Bristol. 
De  là,  il  fut  conduit  à  Bethléem,  chez  les 
frères  Moraves.  C'est  de  cet  asile  de  paix  qu'il 
avait  écrit  à  sa  femme.  Toutes  ces  lettres  font 
aimer  l'homme,  toutes  sont  intéressantes  : 

a  Je  vous  ai  écrit,  mon  cher  cœur,  le 
12  septembre,  c'est  que  le  12  est  le  lende- 
main du  11,  et  pour  ce  11  là,  j'ai  une  petite 
histoire  à  vous  raconter.  A  la  voir  du  beau 
côté,  je  pourrais  vous  dire  que  des  réflexions 
sages  m'ont  engagé  à  rester  plusieurs  semaines 
dans  mon  lit  à  l'abri  du  danger.  Mais  il  faut 
vous  avouer  que  j'y  ai  été  invité  par  une  lé- 

1.  Vie  de  la  duchesse  d'Ayen,  p.  60. 


58         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

gère  blessure  que  j'ai  attrapée  je  ne  sais  com- 
ment. C'était  la  première  affaire  où  je  me 
trouvais;  ainsi  voyez  comme  elles  sont  rares. 
C'est  la  dernière  de  la  campagne,  du  moins 
la  dernière  grande  bataille,  suivant  toute  appa- 
rence, et  s'il  y  avait  quelque  autre  chose,  vous 
voyez  bien  que  je  n'y  serais  pas.  En  consé- 
quence, mon  cher  cœur,  vous  pouvez  être  bien 
tranquille.  J'ai  du  plaisir  à  vous  rassurer,  en 
vous  disant  de  ne  pas  craindre  pour  moi,  je 
me  dis  à  moi-même  que  vous  m'aimez,  et 
cette  petite  conversation  avec  mon  cœur  lui 
plaît  fort,  car  il  vous  aime  plus  tendrement 
qu'il  n'a  jamais  fait. 

»  Je  n'eus  rien  de  plus  pressé  que  de  vous 
écrire  le  lendemain  de  cette  affaire.  Je  vous 
disais  bien  que  ce  n'est  rien,  et  j'avais  raison I 
Tout  ce  que  je  crains,  c'est  que  vous  n'ayez 
pas  reçu  ma  lettre... 

»  Mais  parlons  donc  de  cette  blessure,  elle 
passe  dans  les  chairs,  ne  touche  ni  os  ni 
nerfs.  Les  chirurgiens  sont  étonnés  de  la 
promptitude  avec  laquelle  elle  guérit.  Ils  tom- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         S9 

bent  en  extase  toutes  les  fois  qu'ils  me 
pansent  et  prétendent  que  c'est  la  plus  belle 
chose  du  monde... 

»  Voilà,  mon  cher  cœur,  l'histoire  de  ce  que 
j'appelle  pompeusement  ma  blessure  pour  me 
donner  des  airs  et  me  rendre  intéressant. 

»  A  présent,  comme  femme  d'un  officier 
général  américain,  il  faut  que  je  vous  fasse 
votre  leçon.  On  vous  dira  :  «  Ils  ont  été  bat- 
»  tus.  »  Vous  répondrez  :  —  C'est  vrai  ;  mais 
»  entre  deux  armées  égales  en  nombre  et  en 
»  plaine,  de  vieux  soldats  ont  toujours  de 
»  l'avantage  sur  des  neufs  ;  d'ailleurs,  ils  ont 
»  eu  le  plaisir  de  tuer  beaucoup,  mais  beau- 
»  coup  plus  de  monde  aux  ennemis  qu'ils 
»  n'en  ont  perdu.  »  Après  cela,  on  ajoutera  : 

—  C'est  fort  bien,  mais  Philadelphie  est  prise, 
»  la  capitale  de  l'Amérique,  le  boulevard  de 
»  la   liberté  1   »    Vous    repartirez    poliment  : 

—  Vous  êtes  des  imbéciles.  Philadelphie  est 
»  une  triste  ville,  ouverte  de  tous  côtés,  dont 
»  le  port  était  déjà  fermé,  que  la  résidence  du 
»  congrès  a  rendu  fameuse,  je  ne  sais  pour- 


60         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

»  quoi.  Voilà  ce  que  c'est  que  cette  fameuse 
»  ville,  laquelle,  par  parenthèse,  nous  leur 
«  ferons  bien  rendre  tôt  ou  tard.  »  S'ils  con- 
tinuent à  vous  pousser  de  questions,  vous  les 
enverrez  promener  en  termes  que  vous  dira  le 
vicomte  de  Noailles,  parce  que  je  ne  veux  pas 
perdre  le  temps  de  vous  écrire  à  vous  parler 
politique... 

»  Soyez  tranquille  sur  le  soin  de  ma  bles- 
sure, tous  les  docteurs  de  l'Amérique  sont  en 
l'air  pour  moi.  J'ai  un  ami  qui  leur  a  parlé 
de  façon  à  ce  que  je  sois  bien  soigné,  c'est  le 
général  Washington.  Cet  homme  respectable 
dont  j'admirais  les  talents,  les  vertus,  que  je 
vénère  à  mesure  que  je  le  connais  davantage, 
a  bien  voulu  être  mon  ami  intime... 

»  Tous  les  étrangers  employés  ici  sont  mé- 
contents, se  plaignent,  sont  détestants  et  dé- 
testés. Moi,  je  ne  comprends  pas  comment  ils 
y  sont  si  haïs.  Pour  ma  part,  moi  qui  suis  un 
bonhomme,  je  suis  assez  heureux  pour  être 
aimé  par  tout  le  monde!... 

»  Je   suis   à   présent   dans    la    solitude   de 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         61 

Bethléem  dont  l'abbé  Raynal  parle  tant.  Cet 
établissement  est  vraiment  touchant  et  fort 
intéressant... 

»  Nous  causerons  de  tout  cela  à  mon  retour, 
et  je  compte  bien  ennuyer  les  gens  que  j'aime, 
car  vous  savez  que  je  suis  un  bavard.  Soyez-le, 
je  vous  en  prie,  mon  cher  cœur,  dans  tout  ce 
que  vous  direz  pour  moi  à  Henriette,  ma 
pauvre  petite  Henriette!  Embrassez-la  mille 
fois!  Parlez-lui  de  moi!  Mais  ne  lui  dites  pas 
tout  le  mal  que  je  mérite,  ma  punition  sera 
de  ne  pas  être  reconnu  par  elle  en  arrivant. 
A-t-elle  une  sœur  ou  un  frère?  Le  choix  m'est 
égal,  pourvu  que  j'aie  une  seconde  fois  le 
plaisir  d'être  père  et  que  je  l'apprenne  bientôt. 
Si  j'ai  un  fils,  je  lui  dirai  de  bien  connaître 
son  cœur,  et  s'il  a  un  cœur  tendre,  s'il  a  une 
femme  qu'il  aime,  comme  je  vous  aime,  alors 
je  l'avertirai  de  ne  pas  se  livrer  à  un  enthou- 
siasme qui  réloigne  de  Vobjet  de  son  sentiment... 

»  Mille  tendresses  à  mes  sœurs.  Je  leur 
permets  de  me  mépriser  comme  un  infâme 
déserteur,  mais  il  faut  qu'elles  m'aiment  en 


62         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

même  temps.  Mes  respects  à  madame  la  com- 
tesse Auguste  et  à  madame  de  Fronsac.  Si  la 
lettre  de  mon  grand-père  ne  lui  parvient  pas, 
présentez-lui  mes  tendres  hommages.  Adieu, 
mon  cher  cœur  I  Aimez-moi  toujours!  Je  vous 
aime  si  tendrement. 

«  Faites  mes  compliments  au  docteur  Fran- 
klin et  à  M.  Deane.  Je  voulais  leur  écrire, 
mais  le  temps  me  manque.  » 

C'est  ainsi  que  s'exprimait  ce  général  de 
vingt  ans,  ayant  de  bonne  heure  le  sentiment 
de  la  responsabilité,  et  se  conduisant  avec  au- 
tant de  tact  que  de  discernement  au  milieu 
des  difficultés  de  toute  nature. 

Condamné  à  l'inaction  pendant  plus  de  six 
semaines,  il  écrivait  tantôt  au  gouverneur  de 
la  Martinique  pour  lui  proposer,  sous  pavillon 
américain,  un  coup  de  main  sur  les  îles  an- 
glaises, tantôt  à  M.  de  Maurepas,  pour  lui 
exposer  un  projet  d'entreprise  plus  considé- 
rable dans  l'Inde.  Le  vieux  ministre,  par  des 
considérations  de  prudence,  n'adopta  pas  cette 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         63 

idée;  mais  il  en  fit  publiquement  l'éloge.  «  Il 
finira  quelque  jour,  disait-il  de  La  Fayette,  par 
démeubler  Versailles  pour  le  service  de  sa  cause 
américaine  ;  car  lorsqu'il  a  mis  quelque  chose 
dans  sa  tête,  il  est  impossible  de  lui  résister.   » 

N'attendant  pas  que  sa  blessure  fût  fermée, 
La  Fayette  avait  rejoint  le  quartier  général. 
C'est  là  qu'il  apprit  la  capitulation  de  Burgoyne 
à  Saratoga.  Réduit  à  cinq  mille  hommes, 
n'ayant  pu  parvenir  à  forcer  ni  à  touraer  les 
troupes  de  Gates,  Burgoyne  voulut  trop  tard 
se  retirer  ;  ses  communications  n'étaient  plus 
libres.  La  convention  qu'il  signa  eut  en  Europe 
un  immense  retentissement  et  contribua  à  faire 
cesser  les  irrésolutions  deMaurepas.  La  Fayette 
s'empressa  de  célébrer  les  mérites  de  Gates, 
mais  il  le  blâma  de  s'être  rendu  ensuite  indé- 
pendant de  Washington  et  d'avoir  retenu  les 
troupes  qu'il  devait  lui  renvoyer. 

Pour  effacer  le  mauvais  effet  de  la  journée 
de  Saratoga,  Cornwallis  s'était  empressé  de  se 
porter  avec  cinq  mille  hommes  dans  les  Jer- 
seys. Le  général  Greene  en  nombre    égal  lui 


64  LA    JELNESSE    DE    LA    FAYETTE. 

fut  opposé,  et  La  Fayette  accompagna  Greene. 
Détaché  pour  une  reconnaissance,  il  rencontra 
les  ennemis  à  Gloucester  en  face  de  Philadel- 
phie. N'ayant  que  trois  cent  cinquante  hommes, 
la  plupart  miliciens,  La  Fayette  attaqua  brus- 
quement un  poste  de  quatre  cents  Hessois, 
Gornwallis  accourut  avec  ses  grenadiers  :  étant 
au  milieu  des  bois,  il  crut  avoir  affaire  au 
corps  entier  de  Greene  et  se  laissa  repousser 
avec  une  perte  d'une  soixantaine  d'hommes. 
Ce  petit  succès  de  Gloucester  plut  à  l'armée  et 
surtout  aux  milices. 

Le  congrès  vota  :  «  Qu'il  lui  serait  extrême- 
ment agréable  de  voir  le  marquis  de  La  Fayette 
à  la  tête  d'une  division  »  Il  quitta  alors  son 
état  de  volontaire  et  remplaça  Stéphen  dans  le 
commandement  des  Virginiens  ^ 

Il  fut  obligé  d'équiper  ses  soldats  à  ses  frais. 
Jamais  la  situation  des  Américains  ne  fut  si 
critique.  Le  papier-monnaie,  contrefait  par  les 
Anglais,  était  discrédité.  On  ciaignait  d'établir 

1.  Journal  du  Congres  du  1"  décembre  1777  et  Mémoires  de 
ma  main,  p.  35. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         65 

des  taxes.  On  pouvait  encore  moins  les  lever. 
Habits,  shakos,  chemises,  tout  manquait  aux 
malheureux  soldats.  Les  provisions  de  l'armée 
faisaient  défaut  des  jours  entiers,  et  la  patiente 
vertu  des  officiers  et  de  leurs  hommes  était  un 
miracle,  à  chaque  instant  renouvelé.  Plus  la 
situation  était  critique,  plus  la  discipline  de- 
vint nécessaire.  Dans  ses  surveillances  de  nuit, 
au  milieu  des  neiges,  La  Fayette  eut  à  faire 
casser  quelques  officiers  négligents. 

Il  voulut  être  plus  simple,  plus  frugal,  plus 
austère  qu'aucun  autre.  Élevé  mollement,  il 
changea  tout  à  coup  de  vie,  et  son  tempéra- 
ment se  plia  aux  privations  comme  aux 
fatigues.  Pour  surcroît  de  malheur  pour  les 
États-Unis,  tout  un  parti  était  hostile  à  Wa- 
shington. Très  attaché  au  général  en  chef,  La 
Fayette  ne  balança  pas.  Il  repoussa  les  avances 
des  ennemis  de  ce  grand  citoyen.  Il  le  voyait 
souvent.  «  Je  n'ai  pas  cherché  cette  place, 
disait-il  à  La  Fayette  ;  si  je  déplais  au  peuple, 
je  m'en  irai,  mais  jusque-là,  je  résisterai  à 
fintrigne.   « 

5 


66         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Il  passait  l'hiver  près  de  lui,  au  camp  de 
Valley-Forge,  et  le  6  janvier  1778,  il  écrivait  à 
madame  de  La  Fayette  : 

v(  Quelle  date,  mon  cher  cœur,  et  quel  pays 
pour  écrire  au  mois  de  janvier  1  C'est  dans  un 
camp,  c'est  au  milieu  des  bois,  c'est  à  quinze 
cents  lieues  de  vous  que  je  me  vois  enchaîné 
au  milieu  de  l'hiver.  Il  n'y  a  pas  encore  bien 
longtemps  que  nous  n'étions  séparés  des  enne- 
mis que  par  une  petite  rivière  ;  à  présent 
même,  nous  en  sommes  à  sept  lieues,  et  c'est 
là  que  l'armée  américaine  passera  l'hiver  sous 
de  petites  baraques  qui  ne  sont  guère  plus 
gaies  qu'un  cachot...  De  bonne  foi,  mon  cher 
cœur,  croyez-vous  qu'il  ne  faille  pas  de  fortes 
raisons  pour  se  déterminer  à  ce  sacrifice  ?  Tout 
me  disait  de  partir,  l'honneur  m'a  dit  de 
rester  et  vraiment  quand  vous  connaîtrez  en 
détail  les  circonstances  où  je  me  trouve,  où  se 
trouve  l'armée,  mon  ami  qui  la  commande, 
toute  la  cause  américaine,  vous  me  pardonne- 
rez, mon  cher  cœur,  vous  m'excuserez  même, 


LA  JEUNESSE  DE  I,A  FAYETTE.         67 

et  jose  presque  dire  que  vous  m'approuverez... 
Outre  la  raison  que  je  vous  ai  dite,  j'en  ai 
encore  une  autre  que  je  ne  voudrais  pas  ra- 
conter à  tout  le  monde,  parce  que  cela  aurait 
l'air  de  me  donner  une  ridicule  importance. 
Ma  présence  est  nécessaire  dans  ce  moment-ci 
à  la  cause  américaine  plus  que  vous  ne  le 
pouvez  penser  :  tant  d'étrangers  qu'on  n'a  pas 
voulu  employer,  ou  dont  on  n'a  pas  voulu 
ensuite  servir  l'ambition,  ont  fait  des  cabales 
puissantes.  Ils  ont  essayé,  par  toute  sorte  de 
pièges  de  me  dégoûter  de  cette  révolution  et 
de  celui  qui  en  est  le  chef;  ils  ont  répandu 
tant  qu'ils  ont  pu  que  je  quittais  le  continent. 
D'un  autre  côté,  les  Anglais  l'ont  dit  haute- 
ment, je  ne  peux  pas  en  conscience  donner 
raison  à  tout  ce  monde-là.  Si  je  pars,  beaucoup 
de  Français  utiles  ici  suivront  mon  exemple. 
Le  général  Washington  serait  vraiment  mal- 
heureux si  je  lui  parlais  de  partir.  Sa  con- 
fiance en  moi  est  plus  grande  que  je  n'ose 
l'avouer  à  cause  de  mon  âge  ;  dans  la  place 
qu'il  occupe,  on  peut  être  environné  de  flatteurs 


08         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

OU  d'ennemis  secrets  ;  il  trouve  en  moi  un  ami 
sur  dans  le  sein  duquel  il  peut  épancher  son 
cœur  et  qui  lui  dira  toujours  la  vérité... 
D'ailleurs,  après  un  petit  succès  dans  le  Jersey, 
le  général,  par  le  vœu  unanime  du  congrès, 
m'a  engagé  à  prendre  une  division  dans  l'ar- 
mée et  à  la  former  à  ma  guise,  autant  que 
mes  faibles  moyens  le  pourraient  permettre. 
Je  ne  devais  pas  répondre  à  ces  marques  de 
confiance  en  lui  demandant  ses  commissions 
pour  l'Europe.  Voilà  une  partie  des  raisons 
que  je  vous  confie  sous  le  secret...  Je  vous  ai 
écrit,  il  y  a  peu  de  jours,  par  le  célèbre 
M.  Adams.  Il  vous  facilitera  les  occasions  de 
me  donner  de  vos  nouvelles.  Vous  en  aurez 
reçu  auparavant  que  je  vous  envoyai  dès  que 
j'eus  appris  vos  couches.  Que  cet  événement 
m'a  rendu  heureux,  mon  cher  cœur!  j'aime  à 
vous  en  parler  dans  toutes  mes  lettres,  parce 
que  j'aime  à  m'en  occuper  à  tous  moments. 
Quel  plaisir  j'aurai  à  embrasser  mes  deux 
pauvres  petites  filles  et  à  leur  faire  demander 
mon  pardon  à  leur  mère!  Vous  ne  me  croyez 


LA    JEL.NESSE    DE    LA    FAYETTE.  69 

pas  assez  insensible  et  en  même  temps  assez 
ridicule  pour  que  le  sexe  de  notre  nouvel 
enfant  ait  diminué  en  rien  la  joie  de  sa  nais- 
nance.  Notre  caducité  n'est  pas  au  point  de 
vous  empêcher  d'en  avoir  un  autre  sans  mi- 
racle. Celui-là,  il  faudra  absolument  que  ce 
soit  un  garçon.  Au  reste,  si  c'est  pour  le  nom 
qu'il  fallait  êlre  fâché,  je  déclare  que  j'ai 
formé  le  projet  de  vivre  assez  longtemps  pour 
le  porter  bien  des  années  moi-même  avant 
d'être  obligé  d'en  faire  part  à  un  autre.  C'est 
à  M.  le  maréchal  de  Noailles  que  je  dois  cette 
nouvelle.  J'ai  une  vive  impatience  d'en  re- 
cevoir de  vous... 

»  Plusieurs  officiers  généraux  font  venir  leurs 
femmes  au  camp.  Je  suis  bien  envieux,  non  de 
leurs  femmes,  mais  du  bonheur  qu'ils  ont  d'être 
à  portée  de  les  voir.  Le  général  Washing- 
ton va  se  déterminer  à  envoyer  chercher  la 
sienne.  Quant  à  MM.  es  Anglais,  il  leur  est 
arrivé  un  renfort  de  (rois  cents  demoiselles 
de  New- York,  et  nous  leur  avons  pris  un 
vaisseau   plein   de    chastes  épouses   d'officiers 


70         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

qui  viennent  rejoindre  leurs  maris.  Elles 
avaient  grand'peur  qu'on  ne  voulût  les  garder 
pour  l'armée  américaine. 

»  Ne  pensez-vous  pas  qu'après  mon  retour 
nous  serons  assez  grands  pour  nous  établir 
dans  notre  maison,  y  vivre  heureux  ensemble, 
y  recevoir  nos  amis,  y  établir  une  douce  li- 
berté et  lire  les  gazettes  des  pays  étrangers 
sans  avoir  la  curiosité  d'aller  voir  nous-mêmes 
ce  qui  s'y  passe?  J'aime  à  faire  des  châteaux 
en  France  de  bonheur  et  de  plaisir.  Vous  y 
êtes  toujours  de  moitié,  moucher  cœur,  et  une 
fois  que  nous  serons  réunis,  on  ne  pourra 
plus  nous  séparer  et  nous  empêcher  de  goûter 
ensemble,  et  l'un  par  l'autre,  la  douceur  d'ai- 
mer et  la  plus  délicieuse  et  la  plus  tranquille 
félicité.  Adieu,  mon  cher  cœur,  je  voudrais 
bien  que  ce  plan  pût  commencer  dès  aujour- 
d'hui. Ne  vous  conviendra-t-il  pas?  Présentez 
mes  plus  tendres  respects  à  madame  d'Ayen; 
embrassez  mille  fois  la  vicomtesse  et  mes 
sœurs.  Adieu!  adieu I  Aime-moi  toujours  et 
n'oublie  pas  un   instant  le  malheureux   exilé 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         71 

qui  pense  toujours   à  toi   avec  une   nouvelle 
tendresse.  » 

On  nous  pardonnera  d'avoir  reproduit  cette 
lettre  un  peu  longue;  nous  n'avons  pas  résisté 
au  désir  de  faire  connaître  chez  La  Fayette 
cette  âme  pleine  d'amour  contenu,  de  gaîté 
française,  de  santé  morale  et  de  bon  sens.  La 
maturité  d'esprit  est  déjà  complète  dans  ce 
jeune  homme  que  les  événements  et  l'élévation 
des  sentiments  transforment  jour  par  jour. 

Sa  correspondance  militaire  avec  Washington, 
dans  cette  année  1878,  est  remarquable  de 
fermeté  et  de  caractère  et  aussi  de  sagesse 
précoce. 

Sa  lettre  à  madame  de  La  Fayette  arrivait  à 
propos  :  le  premier  fruit  de  leur  union,  cette 
petite  Henriette  tant  aimée,  mourait,  et  la 
santé  de  la  mère  donnait  à  madame  d'Ayen 
de  cruelles  préoccupations. 

Le  22  janvier,  il  fut  résolu  par  le  congrès 
qu'on  entrerait  dans  le  Canada;  La  Fayette 
fut   choisi  pour  commander  l'expédition.    On 


72         LA  JEUNESSE  DE  I,A  FAYETTE. 

voulait  tenter  son  ambition.  En  effet,  Washing- 
ton reçut  un  pli  du  ministre  de  la  guerre 
renfermant  pour  La  Fayette  un  diplôme  de 
commandant  en  chef,  avec  ordre  d'aller  à 
Albany  recevoir  les  instructions  du  congrès. 
Washington  le  lui  remit  sans  se  permettre 
une  réflexion.  L'occasion  était  solennelle.  La 
Fayette  n'hésita  pas  :  il  déclara  sur-le-champ 
aux  commissaires  du  congrès  qui  se  trouvaient 
en  ce  moment  au  camp  :  «  Qu'il  n'accepterait 
jamais  aucun  commandement  indépendant  du 
général  et  que  le  titre  de  son  aide  de  camp 
lui  paraissait  préférable  à  tous  ceux  qu'on 
pourrait  lui  donner*.  » 

Il  écrivit  ensuite  au  président  dans  le  même 
sens,  ajoutant  qu'il  ne  voulait  être  qu'un 
officier  détaché  par  Washington;  qu'il  lui 
adresserait  ses  rapports,  et  que  les  lettres 
reçues  par  le  bureau  de  la  guerre  ne  seraient 
que  des  duplicata.  Ces  conditions,  qui  firent 
le  plus   grand  honneur   au  caractère   de    La 

1.  Fragments   de  divers  manuscrits.  —  Lettre  du  10  mars 
1778.  ~  Mémoires,  t.  I". 


LA  JEINESSE  DE  LA  FAYETTE.         73 

Fayette,  furent  acceptées.  Quant  à  l'expédition 
du  Canada,  entreprise  en  plein  hiver,  sans 
vivres,  sans  magasins,  sans  traîneaux,  il  eut 
la  sagesse  d'y  renoncer.  On  fut  inquiet  à  Geor- 
getown, résidence  momentanée  du  congrès, 
parce  qu'on  craignait  que  La  Fayette  ne  se  fût 
engagé  sur  les  lacs  dans  la  saison  où  les 
glaces  commençaient  à  fondre.  Les  conlre- 
ordres  seraient  arrivés  trop  lard,  et  il  reçut 
pour  sa  clairvoyance  des  compliments  tant  du 
ministre  de  la  guerre,  le  général  Gates,  que 
de  Washington. 

A  son  retour  du  camp,  on  lui  confia  la 
mission  de  faire  prêter  entre  ses  mains,  dans 
toute  la  région  des  États-Unis  du  Nord,  le 
serment  solennel  «  de  reconnaissance  de  l'in- 
dépendance et  d'éternelle  renonciation  à 
George  III,  à  ses  successeurs  et  à  tout  roi 
d'Angleterre  ».  Peu  de  temps  après,  Siméon 
Deane  apportait  enfin  le  traité  de  commerce 
entre  la  France  et  les  États-Unis  d'Amérique. 

C'était  un  grand  événement.  Le  docteur 
Franklin,  Silas  Deane  et  John  Adams,  accom- 


74         I.A  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

pagnés  de  tous  les  Américains  présents  à  Paris, 
avaient  été  présentés  au  roi  et  à  la  famille 
royale.  Ils  s'étaient  rendus  ensuite  chez  la  jeune 
madame  de  La  Fayette,  qui  se  trouvait  à  Ver- 
sailles, voulant  par  cet  acte  solennel  témoigner 
combien  ils  se  croyaient  redevables  à  son  mari 
de  l'heureuse  tournure  que  leurs  affaires 
avaient  prisée 

La  nouvelle  du  traité  fît  une  grande  sen- 
sation en  Amérique  et  surtout  à  l'armée. 
La  Fayette  était,  depuis  quelques  jours,  revenu 
de  son  commandement  du  Nord  au  quartier 
général  de  Washington.  En  apprenant  cette 
heureuse  nouvelle  de  Talliance  française,  il 
avait  embrassé  avec  des  larmes  de  joie  son 
illustre  ami.  En  notifiant  le  traité  au  cabinet 
britannique,  les  ministres  de  la  cour  de  Ver- 
sailles se  servaient  de  cette  expression  : 

<<  —  Les  Américains  étant  devenus  indé- 
pendants par  leur  déclaration  de  tel  jour.  » 

«  —  Voilà,  dit  en  souriant  La  Fayette,  un 

1.  History  of  the  American  RevolitUon,  by  doctor  Ramsay. 
Philadelphie,  1789. 


LA  JEUNESSE  DE  1,  A  FAYETTE.         75 

principe  de  souveraineté  nationale  qui  leur 
sera  rappelé  un  jour  chez  eux.   » 

La  Révolution  française  et  la  part  qu'il  y 
a  prise  devaient  vérifier  celte  prédiction.  Il 
pouvait  être  fier,  du  reste,  de  ce  résultat  ;  il 
était  pour  beaucoup  dans  l'enthousiasme  qui 
avait  éleclrisé  en  France  l'opinion  publique, 
avait  eu  raison  de  la  ténacité  de  Maurepas  et 
encouragé  l'esprit  politique  de  M.  de  Ver- 
gennes.  Le  tort  du  gouvernement  de  Louis  XVI 
avait  été  de  ne  pas  prévoir  assez  la  guerre, 
ou  du  moins  de  s'y  préparer  fort  mal'. 

Le  2  mai  1778,  l'armée  américaine  fit  un 
feu  de  joie,  et  La  Fayette,  ceint  d'une  écharpe 
blanche,  passa  dans  les  rangs,  accompagné  de 
tous  les  Français.  De  leur  côté,  les  troupes 
anglaises,  prévoyant  une  coopération  des  nou- 
veaux alliés  des  États-Unis,  se  préparèrent  à 
abandonner  Philadelphie. 

1.  Mémoires  de  ma  main,  p.  46. 


IV 


Une  reconnaissance,  destinée  à  l'assurer  des 
desseins  de  l'armée  anglaise,  faillit  coûter 
cher  à  La  Fayette.  Il  s'était  porté  le  18  mai 
jusqu'à  Barren-Hill,  avec  deux  mille  hommes 
choisis.  Le  général  Howe  qu'on  allait  rappeler 
à  Londres,  Clinton  qui  le  remplaçait,  combi- 
nèrent si  bien  leurs  mouvements,  que  la  cap- 
ture de  La  Fayette  parut  certaine.  Le  com- 
mandant en  chef  avait  déjà  invité  «  les  dames 
à  souper  avec  le  jeune  Français  ».  L'amiral 
Howe,  le  frère  du  général,  avait  préparé  une 
frégate  pour  conduire  le  «  Boy  »,  comme  on 
disait,  en   Angleterre.   S'il    n'avait,   en    etîet, 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.  77 

manœuvré  mieux  que  les  Anglais,  la  petite 
armée  était  perdue.  On  tira  le  canon  d'alarme. 
Washington  fut  dans  une  inquiétude  d'autant 
plus  vive  que  les  troupes  confiées  à  La  Fayette 
étaient  une  élite.  Mais  ce  dernier  prit  son 
parti  sur-le-champ  :  il  lit  de  feintes  attaques 
en  montrant  des  têtes  de  colonne,  et  pendant 
que  les  généraux  anglais  s'arrêtaient  pour  le 
recevoir,  il  faisait  filer  son  détachement  par  le 
gué  de  Matson.  Il  le  passa  en  présence  des 
ennemis  et  sans  perdre  un  seul  homme.  Deux 
lignes  anglaises  se  rencontrèrent  et  furent  au 
moment  de  s'attaquer;  il  n'y  avait  plus  rien 
entre  elles.  Les  Américains  étaient  déjà  de 
l'autre  côté  du  Schu^dkill. 

Cependant,  le  d7  juin,  Philadelphie  avait  été 
évacuée  et  l'armée  anglaise  sur  deux  colonnes 
se  dirigeait  vers  New- York.  L'indigne  conduite 
du  général  Lee  avait  compromis  la  journée  de 
Monmouth.  La  Fayette,  avec  deux  bataillons 
formés  par  Washington  lui-même,  arrêta 
l'ennemi.  L'affaire,  mal  préparée,  fut  bien 
finie  :  jamais  Washington   n'avait  été    aussi 


78         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

grand  à  la  guerre  que  clans  cette  action.  Sa 
présence  avait  fait  cesser  la  retraite,  et  ses 
dispositions  fixé  la  victoire.  Lee,  suspendu  de 
ses  fonctions  par  un  conseil  de  guerre,  quitta 
le  service,  et  l'armée  américaine  marcha  vers 
White-Plain,  la  seconde  ligne,  sous  les  ordres 
de  La  Fayette,  formant  la  colonne  de  droite. 
On  avait  atteint  Brunswick,  après  avoir  célébré 
la  fête  de  l'indépendance,  le  4  juillet,  lorsqu'on 
apprit  l'arrivée  de  l'amiral  d'Eslaing  et  de 
l'escadre  française  devant  New-York. 

Une  lettre  de  La  Fayette  au  duc  d'Ayen  du 
11  septembre  1778,  et  un  extrait  de  l'histoire 
du  docteur  Gordon  et  de  celle  de  Ramsay, 
annexé  aux  Mémoires  de  ma  main,  rendent  un 
compte  détaillé  de  l'entrée  de  d'Estaing  dans 
le  Delaware  et  de  l'expédition  contre  Rhode- 
Island.  La  Fayette  y  conduisit  deux  mille 
hommes  de  troupes  continentales.  Il  fit  cette 
route  de  deux  cent  quarante  milles  très  leste- 
ment, et  arriva  avant  que  le  reste  de  l'armée, 
aux  ordres  de  Sullivan,  fût  prêt.  Son  cœur 
battait  de  pouvoir  coopérer  à  une  action  avec 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         7!) 

la  marine  française.  Se  rendant  à  l'escadre, 
il  y  fut  comblé  d'honnêtetés,  surtout  par  l'ami- 
ral, dont  il  admirait  les  rares  qualités,  l'ac- 
tivité infatigable,  jointe  à  beaucoup  d'esprit. 
Gomme  le  bailli  de  Suffren  était  placé  en  avant 
de  la  flotte,  La  Fayette  lui  apporta  l'ordre  du 
comte  d'Estaing  d'attaquer  trois  frégates  an- 
glaises, qui  furent  brûlées. 

Les  plus  grandes  espérances  étaient  fondées 
sur  la  coopération  de  la  flotte  française.  Le 
8  août,  l'armée  américaine  s'était  portée  à 
Howland's-Ferry,  tandis  que  notre  escadre 
forçait  le  passage  entre  Rhode-Island  et  Gonnec- 
ticut.  La  droite,  composée  de  cinq  mille  mili- 
ciens et  mille  continentaux,  était  commandée 
par  La  Fayette.  La  nuit  du  8  au  9,  les  An- 
glais évacuèrent  le  nord  de  l'île  et  se  renfer- 
mèrent dans  les  fortifications  de  Newport. 
«  Le  soir  de  notre  arrivée  *,  la  flotte  anglaise 
parut  devant  la  passe  avec  tous  les  vaisseaux 
que  lord  Howe  avait  pu   ramasser  et  quatre 

1.  Voir  lettre  au  duc  d'Aveu. 


80  LA    .IKUNESSE    DE    LA    FAYETTE. 

mille  hommes  de  renfort.  Heureusement  que 
le  lendemain  matin  le  vent  du  nord  souffla, 
et  la  flotte  française,  passant  fièrement  sous 
le  feu  le  plus  vif  des  batteries,  auxquelles  elle 
répondit  de  ses  bordées,  alla  accepter  la  ba- 
taille que  lord  Howe  avait  l'air  de  lui  proposer. 
L'amiral  anglais  coupa  sur-le-champ  ses  câbles 
et  s'enfuit  à  toutes  voiles,  poursuivi  vive- 
ment par  tous  nos  vaisseaux,  l'amiral  en  tète. 
Ce  spectacle  se  donnait  par  le  plus  beau 
temps  du  monde,  à  la  vue  des  armées  an- 
glaise et  américaine.  Je  n'ai  j'amais  été  si 
fier  que  ce  jour-là.  C'est  le  lendemain,  —  au 
moment  que  la  victoire  allait  se  compléter,  que 
les  canons  du  Languedoc  portaient  sur  la  flotte 
anglaise,  —  qu'un  coup  de  vent,  suivi  d'un 
orage  aiïreux,  sépara  et  dispersa  les  vaisseaux 
français.  Le  Languedoc  et  le  Marseillais  furent 
démâtés,  le  César  perdu  pour  quelque  temps  ;  il 
n'y  avait  plus  moyen  de  retrouver  la  flotte 
anglaise.  M.  d'Estaing  revint  à  Rhode  Island,  y 
resta  deux  jours,  en  cas  que  le  général  Sullivan 
voulût  se  retirer,  et  puis  relâcha  à  Boston.  » 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         81 

C'est  ce  départ  précipité  pour  Boston  qui 
faillit  tout  compromettre  K  L'affliction,  l'in- 
dignation furent  générales.  La  perte  des 
espérances,  l'embarras  de  la  position,  tout 
irritait  les  milices,  dont  le  mécontentement 
fut  contagieux.  Déjà  le  peuple,  à  Boston, 
parlait  de  refuser  son  port  ;  les  généraux 
rédigèrent  une  protestation  que  La  Fayette 
refusa  de  signer.  Emporté  par  la  passion,  Sul- 
livan mit  à  l'ordre  de  l'armée  «  que  nos  alliés 
nous  avaient  abandonnés  ».  La  P^'ayette  se 
rendit  chez  Sullivan  et  exigea  que  l'ordre  du 
matin  fût  rétracté  dans  celui  du  soir.  Plutôt 
que  de  suivre  le  torrent  de  l'opinion,  il  risqua 
sa  popularité. 

Séquestré  dans  son  quartier,  il  ne  paraissait 
qu'à  la  tranchée  et  aux  conseils  de  guerre  et 
ne  souffrait  pas  une  critique  contre  l'escadre. 
Espérant  encore  les  secours  de  d'Estaing,  les 
généraux  américains  décidèrent  une  retraite 
au  nord  de  l'île,  et  La  Fayette  fut  prié  d'aller 

1.  Mcmoires  de  ma  main,  p.  57. 


82         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

trouver  l'amiral.  Après  une  marche  forcée 
toute  la  nuit,  il  arriva  au  moment  où  d'Es- 
taing  entrait  à  Boston.  Dans  une  conférence, 
l'illustre  marin  lui  démontra  Tinsuffisance  de 
ses  forces  navales  et  justifia  sa  conduite. 

Apprenant  le  lendemain  que  les  deux  armées 
ennemies  se  touchaient  et  que  le  général  an- 
glais Clinton  était  arrivé  avec  un  renfort,  La 
Fayette  repartit  pour  Howland's-Ferry,  en  fai- 
sant près  de  quatre-vingts  milles  en  moins  de 
trente  heures.  Il  réussit  à  tirer  de  l'île  un 
millier  d'hommes  sans  perdre  une  sentinelle, 
et  le  13  septembre  1778,  le  président  Laurens 
lui  envoyait  cette  résolution  du  Congrès  : 

«  Le  président  est  chargé  d'écrire  au  mar- 
quis de  La  Fayette,  que  le  Congrès  a  jugé  que 
le  sacrifice  qu'il  a  fait  de  ses  sentiments  per- 
sonnels, lorsque  pour  l'intérêt  des  États-Unis 
il  s'est  rendu  à  Boston,  dans  le  moment  où 
l'occasion  d'acquérir  la  gloire  sur  le  champ  de 
bataille  pouvait  se  présenter  ;  son  zèle  mili- 
taire en  retournant  à  Rhode-Island,  lorsque  la 


LA    JEUNESSE    DE    LA    FAYETTE.  83 

plus  grande  partie  de  l'armée  l'avait  déjà 
quittée,  et  ses  mesures  pour  assurer  la  retraite, 
ont  droit  au  présent  témoignage  de  l'approba- 
tion du  Congrès.  » 

Ce  général  de  vingt  ans,  déjà  si  assagi,  mon- 
tra une  fois  de  plus  par  un  trait  de  bravoure 
chevaleresque  qu'il  ne  s'était  pas  désaccoutumé 
des  habitudes  et  des  mœurs  des  jeunes  pala- 
dins français. 

Dans  une  lettre  publique  signée  par  lord 
Carlisle,  l'un  des  commissaires  envoyés  de 
Londres  pour  une  tentative  de  conciliation  ^ 
la  nation  française  était  taxée  d'une  'perfidie 
trop  reconnue  pour  avoir  besoin  d'une  nouvelle 
preuve.  Avec  l'effervescence  de  la  jeunesse  et 
du  patriotisme,  La  Fayette  lui  écrivit  qu'il  ne 
daignait  pas  réfuter  cette  phrase  insultante, 
mais  qu'il  désirait  la  punir.  Il  le  provoquait 
donc.  Carlisle  refusa  le  cartel.  Washington 
n'approuva  pas  la  conduite    du  marquis  ;  La 

1.  Voir  Correspondance,  t.  I",  p.  236  et  238. 


84  LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Fayette  lui-même  écrivait  du  reste  vingt  ans 
après  :  «  Lord  Carlisle  eut  raison  ;  ce  défi  ne 
laissa  pas  d'exciter  contre  la  commission  et 
son  président  des  plaisanteries  qui,  bien  ou 
mal  fondées,  ont  toujours  quelque  inconvénient 
pour  ceux  qui  en  sont  l'objet,   » 

Il  adressa  une  dernière  lettre  à  madame  de 
La  Fayette  avant  de  solliciter  un  congé  du 
Congrès  et  d'apporter  son  épée  à  la  France,  en 
guerre  avec  l'Angleterre. 

«  Je  me  flattais,  disait-il,  que  la  déclaration 
de  guerre  me  mènerait  sur-le-champ  en  France. 
Indépendamment  de  tous  les  liens  de  cœur 
qui  m'attirent  vers  les  personnes  que  j'aime, 
l'am-our  de  ma  patrie  et  l'envie  de  la  servir 
étaient  des  motifs  puissants.  Je  craignais  même 
que  les  gens  qui  ne  me  connaissent  pas  pussent 
imaginer  qu'une  ambition  de  grades,  un 
amour  pour  le  commandement  que  j'ai  ici,  et 
la  confiance  dont  on  m'honore,  m'engageraient 
à  y  rester  quelque  temps  de  plus.  J'avoue  que 
je  trouvais  de  la  satisfaction  à  faire  ces  sacri- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.  83 

fices  à  mon  pa3^s  et  à  tout  quitter  sur-le- 
champ  pour  voler  à  son  service...  Vous  allez 
apprendre  ce  qui  m'a  retardé,  et  j'ose  dire  que 
vous  approuverez  ma  conduite. 

»  La  nouvelle  de  la  guerre  a  été  portée  par 
une  flotte  française  qui  venait  coopérer  avec 
les  troupes  américaines;  on  allait  commencer 
de  nouvelles  opérations;  on  était  au  milieu 
d'une  campagne.  Ce  n'était  pas  le  moment  de 
quitter  l'armée.  D'ailleurs,  on  m'assurait  de 
bonne  part  qu'il  n'y  aurait  rien  cette  année  en 
France...  Je  risquais,  au  contraire,  d'être  tout 
l'automne  sur  un  vaisseau,  et,  avec  le  désir  de 
me  battre  partout,  de  ne  me  battre  nulle  part. 
Ici,  j'étais  flatté  de  voir  des  entreprises  faites 
de  concert  avec  M.  d'Estaing,  et  les  personnes 
chargées  des  intérêts  de  la  France,  comme  lui, 
m'ont  dit  que  mon  départ  était  contraire  et 
mon  séjour  utile  au  service  de  ma  patrie.  Il 
m'a  fallu  sacrifier  des  espérances  charmantes, 
reculer  la  réalisation  des  plus  agréables  idées. 
Enfin,  mon  cher  cœur,  le  moment  heureux 
approche  où  je  vais  vous  rejoindre,  et  l'hiver 


86  LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

prochain  me  verra  heureusement  réuni  à  tout 
ce  que  j'aime...  Je  vous  prie,  mon  cher  cœur, 
de  présenter  mes  plus  tendres  respects  à  M.  le 
maréchal  de  ?soailles.  Il  a  dû  recevoir  les 
arbres  que  je  lui  ai  envoyés...  Embrassez  mille 
et  mille  fois  mes  sœurs...  Que  vous  écrirai-je, 
mon  cher  cœur?  Quelles  expressions  ma  ten- 
dresse pourra-t-elle  trouver  pour  ce  qu'il  faudra 
dire  à  notre  chère  Anastasie?  Vous  les  trou- 
verez bien  mieux  dans  votre  cœur.  Gouvrez-ia 
de  baisers,  apprenez-lui  à  m'aimer  en  vous 
aimant...  Cette  pauvre  petite  enfant  doit  me 
tenir  lieu  de  tout.  Elle  a  deux  places  à  occuper 
dans  mon  cœur.  C'est  une  grande  charge  que 
notre  malheur  lui  a  imposée  :  mais  mon  cœur 
me  dit  qu'elle  la  remplira  autant  qu'il  lui  est 
possible.  Je  l'aime  à  la  folie... 

»  Adieu,  mon  cher  cœur!  Quand  me  sera- 
t-il  permis  de  te  revoir,  pour  ne  plus  te  quit- 
ter, de  faire  ton  bonheur  comme  tu  fais  le 
mien,  de  demander  mon  pardon  à  tes  genoux! 
Adieu,  adieu!  Nous  ne  sommes  plus  séparés 
pour  longtemps.  » 


LA  JELNESSE  DE  LA  FAYETTE.  87 

Il  disait  vrai.  Washington,  dans  une  lettre 
du  25  septembre,  écrivait  à  La  Fayette  : 

«  Si  vous  avez  conçu  la  pensée,  mon  cher 
marquis,  de  faire  cet  hiver  une  visite  à  votre 
cour,  à  votre  femme,  à  vos  amis,  et  que  vous 
hésitiez  dans  la  crainte  de  manquer  une  expé- 
dition dans  le  Canada,  l'amitié  m'engage  à 
vous  avertir  que  je  ne  crois  pas  la  chose  assez 
probable  pour  déranger  vos  projets.  Il  faudrait 
bien  des  circonstances  et  des  événements  pour 
rendre  cette  invasion  praticable  et  raison- 
nable *.  » 

Cette  pensée  d'arracher  le  Canada  aux 
Anglais  et  de  le  rendre  à  la  France  han- 
tait toujours  le  cerveau  et  le  cœur  de  La 
Fayette. 

C'est  en  partie  pour  entretenir  de  ce  plan 
Washington,  et  plus  tard  le  cabinet  de  Ver- 
sailles, qu'il    insistait  pour  avoir  une   confé- 

1.  Voir  Correspondance  de  La  Fayette,  1. 1",  p.  238. 


o8  LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

rence  avec  le  général  en  chef  et  pour  retourner 
en  France  avant  l'hiver.  Il  lui  envoya  môme 
un  de  ses  aides  de  camp,  M.  de  la  Colombe, 
et  il  fut  invité  à  s'expliquer  sur  ce  projet  de- 
vant un  comité  du  Congrès'. 

Le  plan  fut  adopté  en  principe,  mais  on 
décida  que  Washington  serait  préalablement 
consulté.  Le  général  développa  ses  objections 
dans  un  message  au  Congrès  et  dans  une  lettre 
confidentielle  au  président  Laurens  (14  no- 
vembre 1778). 

La  décision  définitive  de  l'assemblée  se 
fit  attendre.  Ce  ne  fut  que  le  29  décembre 
qu'on  la  communiqua  à  La  Fayette,  avec 
une  lettre  du  nouveau  président,  John  Jay, 
chargé  de  lui  exposer  que  la  difficulté  de 
l'exécution,  le  manque  d'hommes  et  de  maté- 
riel, et  surtout  l'épuisement  des  finances,  ne 
permettraient  pas  de  donner  suite  au  projet; 
que  si,  cependant,  le  cabinet  de  Versailles  en 


1.  Vie  de  Washington,  par  Marshall,  t.  III,  et  Correspondance 
de  Washington,  t.  VI. 


LA  JEUNESSE  DE  [,A  FAYETTE.  89 

prenait  Tinitiative,  les  Etats-Unis  feraient  tous 
leurs  efTorts  pour  seconder  les  troupes  fran- 
çaises. 

Pendant  ces  négociations,  et  dès  le  13  oc- 
tobre, La  Fayette  demandait,  avec  l'assenti- 
ment de  Washington,  la  permission  d'aller  en 
France. 

Il  expliquait  dans  sa  lettre  :  qu'aussi  long- 
temps qu'il  avait  pu  disposer  de  lui-même, 
il  avait  mis  son  bonheur  et  son  orgueil  à  com- 
battre sous  les  drapeaux  américains;  mais 
que,  la  France  étant  engagée  dans  une  guerre, 
il  était  pressé,  par  un  sentiment  de  devoir  et 
de  patriotisme,  de  se  présenter  devant  le  roi 
et  de  savoir  de  lui  comment  il  jugeait  à  pro- 
pos d'employer  ses  services.  11  se  regardait 
comme  un  soldat  en  congé  qui  souhaitait  ar- 
demment rejoindre  ses  drapeaux  et  ses  chers 
compagnons  d'armes. 

A  la  réception  de  cette  demande,  le  Congrès, 
qui  était  rentré  à  Philadelphie,  prit  deux  réso- 
lutions qui  sont  trop  importantes  pour  que 
nous  ne  les  citions  pas  en  entier.  C'est  le  plus 


90  LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

grand  honneur  d'un  homme  de  mériter  d'une 
nation  libre  de  tels  témoignages  d'estime  : 


«  21  octobre  1778. 

Résolu  :  Qu'il  est  accordé  au  marquis  de  La 
Fayette,  major  général  au  service  des  États- 
Unis,  une  permission  d'aller  en  France,  avec 
la  liberté  de  fixer  l'époque  de  son  retour  ;  — 
que  le  président  offrira  au  marquis  de  La 
Fayette  les  remerciements  du  Congrès  pour  le 
zèle  désintéressé  qui  l'a  conduit  en  Amérique, 
les  services  qu'il  a  rendus  aux  États-Unis  par 
son  courage  et  ses  talents  dans  beaucoup  d'oc- 
casions importantes  ;  —  que  le  ministre  plé- 
nipotentiaire des  États-Unis  à  la  cour  de  Ver- 
sailles sera  chargé  d'offrir  en  leur  nom,  au 
marquis  de  La  Fayette,  une  épée  de  prix, 
ornée  d'emblèmes  convenables.  » 

Le  22  octobre,  le  lendemain,  le  Congrès 
prend  cette  autre  résolution  :  «  Qu'il  sera  écrit 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.  91 

au  roi  de  France  la  lettre  suivante  pour  re- 
commander le  marquis  de  La  Fayette  : 

A  notre  grand,  fidèle  et  cher  allié  et  ami  Louis  XVI, 
roi  de  France  et  de  Navarre  : 

«  Le  marquis  de  La  Fayette  ayant  obtenu 
notre  permission  de  retourner  dans  sa  patrie, 
nous  ne  pouvons  le  laisser  partir  sans  lui  té- 
moigner les  profonds  sentiments  que  nous  ins- 
pirent son  zèle,  son  courage  et  son  dévoû- 
ment.  Nous  l'avons  élevé  au  rang  de  major 
général  dans  nos  armées,  avancement  mani- 
festement mérité  par  sa  prudente  et  courageuse 
conduite.  Nous  recommandons  ce  noble  jeune 
homme  à  l'attention  de  Votre  Majesté,  parce 
que  nous  l'avons  vu  sage  dans  le  conseil,  brave 
sur  le  champ  de  bataille,  patient  au  milieu 
des  fatigues  de  la  guerre.  Le  dévoûment  à  son 
souverain  a  toujours  dirigé  sa  conduite,  con- 
forme à  tous  les  devoirs  d'un  Américain,  et 
c'est  ainsi  qu'il  a  acquis  la  confiance  des  États- 
Unis,    vos  bons   et  fidèles  amis   et  alliés,   et 


92  I.A  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

l'affection  de  leurs  citoyens.  Nous  prions  Dieu 
de  tenir  Votre  Majesté  dans  sa  sainte  garde. 
»  Fait  à  Philadelphie,  par  le  Congrès  des 
États-Unis  de  l'Amérique  du  Nord,  vos  bons 
amis  et  alliés. 

»  HENRI  LAURENS,  président.  » 

En  adressant  à  La  Fayette  la  copie  de  ces 
deux  résolutions  qui  recommandent  son  nom 
à  l'histoire,  le  président  ajoutait  : 

«  Je  prie  Dieu  de  vous  bénir  et  de  vous 
protéger,  monsieur,  et  de  vous  ramener  en 
sûreté  près  de  votre  prince,  au  milieu  de  votre 
famille  et  de  vos  amis.   » 

Le  plus  beau  bâtiment  des  Etats-Unis, 
V Alliance,  de  trente-six  canons,  fut  désigné 
pour  le  porter  en  Europe.  Il  recommença  un 
voyage  de  quatre  cents  milles  pour  s'embarquer 
à  Boston  ;  il  espérait  y  prendre  congé  de  l'amiral 
d'Estaing,  dont  l'amitié  et  le  malheur  le  tou- 
chaient autant  qu'il  admirait  son  patriotique 
courage. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.  93 

Échauffé  par  ses  courses  et  ses  fatigues, 
mais  plus  malade  encore  du  chagrin  conçu  à 
Rhode-Island,  La  Fa3^ette  voyageait  à  cheval 
avec  la  fièvre,  par  une  forte  pluie  d'automne 
AFeshkil,  huitmillesduquartier  général,  il  fallut 
céder  à  la  violence  d'une  maladie  inflamma- 
toire. Le  bruit  de  sa  mort  prochaine  affligea 
l'armée,  où  il  était  appelé  the  soldier''s  friend, 
l'ami  du  soldat,  et  la  nation  entière  réunit  ses 
vœux  pour  le  rétablissement  de  la  santé  du 
marquis,  nom  sous  lequel  il  était  plus  fami- 
lièrement désigné. 

A  la  première  nouvelle  de  sa  maladie,  le 
directeur  des  hôpitaux,  Cochrane,  à  qui  Wa- 
shington avait  dit,  lorsque  La  Fayette  fut  blessé 
à  Brandywine  :  —  «  Soignez-le  comme  mon 
fils,  car  je  l'aime  de  même,  »  —  Cochrane, 
quitta  tout  pour  lui.  ^  Washington  venait  tous 
les  jours  savoir  des  nouvelles  de  son  ami. 
Brûlé  par  la  fièvre,  La  Fayette  se  sentait 
mourir.  Heureusement,  la  nature  ajouta,  aux 
soins  assidus  du  docteur  Cochrane,  une  hémor- 
ragie  aussi    effrayante    que   salutaire.    11  fut 


94  LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

sauvé,  et  Washington  et  lui  purent  se  dire 
«  un  adieu  bien  tendre  et  bien  pénible.  » 
L'équipage  de  V Alliance  était  incomplet.  Le 
gouvernement  offrit  ce  qu'on  appelait  une 
presse  de  matelots.  Mais  ce  moyen  déplut  à 
La  Fayette,  et  l'on  prit  pour  compléter  l'équi- 
page des  déserteurs  anglais  et  des  volontaires. 
Ce  choix  faillit  lui  coûter  cher,  car  il  devait 
miraculeusement  échapper  pendant  la  traver- 
sée à  un  complot  qui  aurait  livré  le  navire 
aux  Anglais. 

Le  jeune  major  général  de  l'armée  améri- 
caine s'embarquait  pour  la  France,  le  11  jan- 
vier 1779.  Il  était  porteur  d'une  lettre  dans 
laquelle  Washington  disait  à  Benjamin  Fran- 
klin, ministre  d'Amérique  : 


«  Lorsque  le  marquis  de  La  Fayette 
arrive  avec  tant  de  titres  à  votre  estime,  il 
serait  inutile,  si  ce  n'était  pour  satisfaire  mes 
propres  sentiments,  d'ajouter  que  j'ai  pour  lui 
une  amitié  très  particulière.  » 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.  95 

Il  était  à  l'âge  où  l'on  est  heureux  !  Il  ac- 
complissait donc  sans  encombre  ce  premier 
voyage,  et  il  entrait  dans  le  port  de  Brest,  le 
20  février. 


Parti  de  France  en  rebelle  et  en  fugitif,  La 
Fayette  y  rentrait  acclamé  et  triomphant. 
A  peine  se  donna-t-on  le  temps  de  punir  par 
huit  jours  d'arrêts  sa  désobéissance,  encore 
ne  fut-ce  qu'après  lui  avoir  permis  de  causer 
avec  M.  de  ^laurepas.  Le  prince  de  Poix  lui 
avait  fait  connaître  tous  les  ministres. 

Ce  fut  l'enceinte  de  l'hôtel  de  Noailles  qui 
tint  lieu  de  Bastille  à  La  Fayette.  Quelques 
jours  après,  il  écrivit  à  Louis  XVI  pour  lui 
avouer  «  son  heureuse  faute,  »  et  il  reçut  la 
permission  d'aller  recevoir  à  Versailles  une 
«  douce  réprimande  ».  —   «  En   me  rendant 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.  97 

la  liberté,  on  me  conseilla  d'éviter  les  lieux  oîi 
le  public  pourrait  consacrer  ma  désobéissance.  » 
Ce  fut  surtout  parmi  les  femmes  de  la  cour 
que  son  succès  fut  grand.  «  Toutes  l'embras- 
saient. »  —  Et  Ma  rie-An  toi  nette  elle-même, 
entraînée  un  instant  par  le  tourbillon,  lui 
faisait  donner  le  régiment  du  roi-dragons. 

L'ivresse  de  madame  de  La  Fayette  fut  au 
delà  de  toute  expression.  Son  bonheur  fut 
bientôt  troublé  par  des  alarmes.  Elle  ne  put 
jouir  longtemps  en  paix  du  bien  qu'elle  avait 
retrouvé.  Le  séjour  de  son  mari  à  Paris  fut 
toujours  employé  à  préparer  de  nouvelles  en- 
treprises. Par  la  force  des  choses,  il  se  trou- 
vait, en  effet,  le  lien  entre  les  États-Unis  et  la 
France,  il  avait  la  confiance  des  deux  pa3^s.  Sa 
faveur  dans  les  salons  était  encore  plus  grande 
qu'à  la  cour.  11  l'employait  à  servir  la  cause 
des  Américains,  à  détruire  la  mauvaise  im- 
pression qu'on  cherchait  à  répandre  contre  eux  * . 

1.  Mcinoires  de  ma  main;  —  Vie  de  madame  de  La  Fayette; 
Mémoires  historiques  de  La  Fayette  et  le  tome  IV  de  l'Histoire 
de  la  participation  du  la  France  à  l'indépendance  des  Etats- 
Unis,  par  M.  Doniol.  (.Annexes,  archives  des  all'aircs  étrangères.) 

7 


98  LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Les  correspondants  du  parti  anglais  à  l'étran- 
ger imprimaient,  dans  les  gazettes  à  la  solde 
de  la  Grande-Bretagne,  que  Louis  XYl  aban- 
donnait les  rebelles  et  rappelait  La  Fayette.  Il 
fit  alors  publier  les  résolutions  du  Congrès  à 
son  sujet,  les  lettres  officielles  écrites  par  le 
président  Laurens  et  par  Washington  au  gou- 
vernement français  et  au  docteur  Franklin.  Il 
avait  donc  pris  pied.  Après  quelques  conversa- 
tions, il  s'était  convaincu  que  le  ministère, 
craignant  une  trop  grande  extension  des  États- 
Unis,  se  refuserait  à  toute  entreprise  sur  le 
Canada.  Comme  M.  Necker  redoutait  toute 
entreprise  qui  pouvait  augmenter  les  dépenses, 
La  Fayette  avait  essayé  d'organiser  une  expé- 
dition, à  la  tête  de  laquelle  il  comptait  placer  Paul 
Jones.  Le  célèbre  corsaire  aurait  transporté, 
sous  pavillon  américain,  un  corps  de  troupes 
sur  les  côtes  d'Angleterre,  pour  j  lever  des 
contributions  destinées  à  fournir  aux  États- 
Unis  l'argent  qu'on  ne  pouvait  tirer  du  trésor 
en  France.  Cette  idée  fut  bientôt  abandonnée. 
La  Fayette  lui  en  substitua  une  autre.  Grâce 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.  99 

aux  encouragements  de  l'ambassadeur  de 
Suède,  il  songea  à  faire  prêter  aux  Américains 
quatre  vaisseaux  de  ligne  suédois  avec  la  moi- 
tié de  leur  équipage,  la  France  répondant  du 
loyer  ;  mais  le  plus  sérieux  de  tous  ces  pro- 
jets fut  une  tentative  de  descente  en  Angle- 
terre. Le  grade  d'aide  maréchal  général  des 
logis  eût  été  attribué  au  jeune  marquis.  On 
réservait  à  son  audace,  mêlée  de  prudence,  le 
soulèvement  de  l'Irlande. 

Il  s'était  rendu  à  Saint-Jean-d'Angély,  où  se 
trouvaient,  avec  le  roi-dragons  qu'il  comman- 
dait, quelques  régiments  d'infanterie,  momen- 
tanément sous  ses  ordres.  Il  était  avide  d'ac- 
tion'. Il  apprend  que  le  lieutenant  général 
comte  de  Vaux  est  désigné  pour  commander 
les  troupes  destinées  à  l'expédition.  Aussitôt, 
il  écrit  à  M.  de  Vergennes  (août  1779)  : 

«  Ce  qui  me  convient  est  une  avant-garde  de 
grenadiers  et  de  chasseurs  et  un  détachement 

1.  Lettre  à  M.  de  Vergennes,  p.   293,  t.  1=',  Mémoires;  — 
lettre  à  Washington,  12  juin  1779. 


100         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

de  dragons  du  roi,  le  tout  faisant  quinze  cents  à 
deux  mille  hommes  qui  me  mettent  hors  de  la 
ligne  et  à  portée  de  m'exercer.  D'ailleurs,  je 
connais  les  Anglais  et  ils  me  connaissent  aussi, 
deux  choses  importantes  à  la  guerre...  Je  ne  suis 
point  de  la  cour.  Je  suis  encore  moins  courti- 
san, et  je  prie  le  minisire  du  roi  de  me  re- 
garder comme  sortant  d'un  corps  de  garde.   » 

Et  dans  une  autre  lettre  au  même  : 

«  Vous  me  trouverez  peut-être  bien  ardent, 
mais  puisque  vous  voulez  bien  être  mon  ami, 
songez  que  j'aime  avec  passion  le  métier  de  la 
guerre,  que  je  me  crois  particulièrement  né 
pour  ce  jeu-là,  que  j'ai  été  gâté  pendant  deux 
ans  par  l'habitude  d'avoir  de  grands  comman- 
dements et  d'obtenir  une  grande  confiance  1 
Songez  que  j'ai  besoin  de  justifier  les  bontés 
dont  ma  patrie  m'a  comblé.  Songez  que  je 
l'adore,  cette  patrie  et  que  l'idée  de  voir  l'An- 
gleterre humiliée,  écrasée,  me  fait  tressaillir 
de  joie.    Songez  que  je   suis  particulièrement 


LA  JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE,  lOl 

honoré  de  l'estime  de  mes  concitoyens  et  de  la 
haine  de  nos  ennemis.  Après  tout  cela,  mon- 
sieur le  comte  (je  ne  vous  le  dirais  pas  comme 
ministre  du  roi),  jugez  si  je  dois  être  impa- 
tient de  savoir  si  je  suis  destiné  à  arriver  le 
premier  sur  cette  côte  et  à  planter  le  premier 
drapeau  français  au  milieu  de  cette  insolente 
nation.  » 

On  sent  déjà  dans  ces  lignes  courir  cette 
flamme  qui  devait,  douze  ans  plus  tard,  échauf- 
fer dans  leurs  audacieux  faits  d'armes  nos  géné- 
raux de  vingt-cinq  ans,  prodigues  de  leur  sang 
et  sauvant  la  patrie  à  force  d'audace,  de  désin- 
téressement et  d'amour.  La  Fayette  était  de 
leur  race.  Aussi,  s'indigne- t-il  à  la  pensée 
d'une  trêve  : 

«  Je  ne  crois  pas  à  la  nouvelle  telle  qu'on 
me  la  mande.  Pour  Dieu  !  battons-les  une 
bonne  fois,  ayons  la  force  de  vouloir  être 
craints,  et  nous  penserons  alors  à  une  paix 
qui  deviendra  honorable.  » 


102         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Enfin,  dans  une  dernière  lettre  au  même 
M.  de  Vergennes,  lettre  datée  du  Havre,  son 
patriotisme  fait  explosion  : 

«  Me  voici  au  Havre,  monsieur  le  comte,  en 
face  du  port  et  dominant  surtout  les  vaisseaux 
qui  nous  conduiront  en  Angleterre.  Jugez  si 
je  suis  content  de  ma  position  et  si  mon  cœur 
appelle  les  vents  du  sud  qui  nous  amèneront 
l'amiral  d'Orvilliers  1  Je  ne  puis  être  tranquille 
que  sur  la  côte  anglaise,  et  nous  n'y  sommes 
pas  encore.  » 

Deux  mois  se  passèrent  ainsi  à  regarder  s'ils 
arrivaient,  ces  vaisseaux  qui  devaient  porter 
nos  soldats  en  Angleterre.  On  dut  bientôt 
perdre  toute  confiance  en  cette  entreprise.  Le 
projet  d'invasion  tombait  à  l'eau  ;  celui  d'en- 
voyer des  troupes  en  Amérique  était  accepté 
et  subsistait  seul.  Notre  amour-propre  y  était 
du  reste  engagé.  L'escadre  française  avait  été 
impuissante  à  enlever  Savannah  aux  Anglais 
(septembre  1779).  Les  Américains  avaient  laissé 


XA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  103 

passer,  sans  se  soucier  d'y  mettre  obstacle,  les 
troupes  qui  venaient  appuyer  l'assiégé.  L'ami- 
ral d'Estaing  avait  été  obligé  de  reprendre  la 
mer,  sans  tenter  le  sort  d'un  nouveau  combat. 
Il  nous  en  avait  coûté  sept  cents  hommes, 
tués  ou  blessés  grièvement. 

C'était  La  Fayette  qui  avait  ramené  M.  de 
Vergennes  au  plan  de  porter  des  troupes  en 
Amérique.  Mais  à  Philadelphie,  quand  il  fut 
pour  la  première  fois  question  d'associer  des 
régiments  français  aux  troupes  américaines,  les 
susceptibilités  s'éveillèrent.  Des  craintes  de 
mauvais  accueil  se  manifestèrent  dans  l'entou- 
rage de  Washington.  Déjà  La  Fayette  dans  une 
lettre  importante  à  M.  de  Vergennes,  du  18  fé- 
vrier 1779,  avait  écrit: 

«  On  dira  sûrement  que  les  Français  seront 
mal  reçus  en  Amérique  et  vus  de  mauvais  œil 
dans  son  armée.  Je  ne  peux  pas  nier  que  les 
Américains  ne  soient  un  peu  difficiles  à  ma- 
nier, surtout  par  des  caractères  français  ;  mais, 
si  j'étais  chargé  de   ce  soin,  ou  que   le  com- 


104         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

mandant  nommé  par  le  roi  s'y  prît  passable- 
ment bien,  je  répondrais  sur  ma  tète  d'évKer 
ces  inconvénients  et  de  faire  parfaitement  rece- 
voir nos  troupes.  ^^ 

Une  grande  circonspection  et  une  extrême 
bienveillance  lui  paraissaient  donc  nécessaires 
pour  ménager  l'amour-propre  en  éveil  du  pays 
de  AVashington.  Toutefois,  lorsque,  le  47  octo- 
bre, l'ordre  de  licenciement  des  troupes  du 
comte  de  Vaux  avait  été  transmis  aux  ports 
où  elles  avaient  été  rassemblées,  La  Fayette 
avait  demandé  que  l'on  y  triât  du  moins  trois 
mille  hommes  pour  les  jeter  à  propos  en 
Amérique  ^ 

Attribuerait-on  le  commandement  au  jeune 
major  général  des  logis?  Ne  ferait-on  pas  plu- 
tôt de  lui  l'introducteur  du  corps  auxiliaire  et 
ne  l'enverrait-on  pas  à  cette  fin,  reprendre 
simplement  le  commandement  d'une  division 

1.  Voir  Doniol,  Histoire  de  la  participation  de  la  France  à 
l'indépendance  des  Élats-Unis,  Annexes,  t.  IV,  p.  276,  -  et 
Correspondance  de  La  Fayette,  t.  I",  p.  328. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         405 

américaine?  Une  lettre  qu'il  écrivit  le  2  fé- 
vrier 1780  à  M.  de  Vergennes,  devenu  son 
ami,  contient  les  bases  du  plan  qui  fut  défini- 
tivement adopté.  Certes,  à  beaucoup  de  points 
de  vue,  il  eût  voulu  être  à  la  tête  d'une 
petite  arm.ée  française  : 

ft  Si  je  commande,  disait-il,  vous  pouvez 
agir  en  toute  sécurité,  parce  que  les  Améri- 
cains me  connaissent  trop  pour  que  je  puisse 
exciter  de  fausses  inquiétudes.  Je  prends,  si 
l'on  veut,  l'engagement  de  ne  demander  ni 
grade,  ni  titre  et  même  de  les  refuser  pour 
mettre  à  son  aise  le  ministère.  —  Dans  le  se- 
cond cas,  celui  où  je  reprendrais  une  division 
américaine,  il  faut  d'abord  prévenir  en  Amé- 
rique le  mauvais  effet  que  ferait  l'arrivée  d'un 
autre  commandant.  L'idée  que  je  ne  puis  pas 
mener  ce  détachement  est  la  dernière  qui  se 
présenterait  là-bas.  Je  dirai  donc  que  j'ai  pré- 
féré une  division  américaine.  Il  faut  que  je 
sois  dans  le  secret  pour  préparer  les  mo^-ens  et 
instruire  le  général  Washington.  Un  secret  que 


106         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

je  ne  saurais  pas  paraîtrait  bien  suspect  à  Phi- 
ladelphie. » 

Quelques  jours  avant,  il  avait  écrit  à  M.  de 
Maurepas,  en  soulignant  ces  mots  :  a  C'est  à  la 
fin  de  février  qu'il  faudrait  être  prêt.  » 

Les  convenances  militaires  ne  permirent  pas 
de  placer  à  la  tête  du  corps  expéditionnaire 
un  jeune  général  de  vingt-deux  ans,  ayant, 
par  nature,  trop  de  confiance  dans  les  témé- 
rités. Parmi  les  officiers  supérieurs,  à  la  tête 
des  troupes  destinées  à  une  descente  en  Angle- 
terre, Louis  XVI  choisit  un  officier  général 
nouvellement  promu,  dont  les  qualités  de  tac- 
ticien avaient  été  appréciées  durant  la  guerre 
de  sept  Ans  et  qui  avait  été  désigné  par  le 
comte  de  Vaux  pour  commander  son  avant- 
garde.  Il  se  nommait  le  comte  de  Rocham- 
beau. 

On  décida  de  mettre  sous  ses  ordres  une 
petite  armée  dont  La  Fayette  irait  d'avance  an- 
noncer aux  États-Unis  l'arrivée.   L'ordre  était 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         107 

expédié,  le  20  février  1780,  à  la  frégate  VHer- 
mione  de  le  transporter  à  Boston. 

Les  rapports  du  commandant  du  navire  au 
ministre  de  la  marine  font  juger  de  la  consi- 
dération enthousiaste  dont  jouissait  le  jeune 
gendre  de  la  maison  de  Noailles. 

«  J'aurai,  dit  le  capitaine,  pour  M.  le  mar- 
quis de  La  Fayette,  tous  les  égards  et  toutes 
les  attentions  non  seulement  que  me  pres- 
crivent vos  ordres,  mais  ceux  que  mon  cœur 
me  dicte  pour  un  homme  que  ses  actions  m'ont 
inspiré  le  plus  grand  désir  de  connaître.  Je 
regarde  comme  une  faveur  l'occasion  de  me 
trouver  à  portée  de  lui  donner  des  marques 
de  la  grande  estime  que  j'ai  conçue  pour  lui  '.  » 

La  Fayette  se  trouvait  donc  mis  au  service 
des  Étals-Unis  et  il  était  chargé  de  préparer 
les  voies  auprès  de  Washington  et  du  Congrès 
pour  que  les  troupes  françaises  que  Louis  XVI 

1.  Voir  Doniol,  t.  IV,  p.  280,  archives  de  la  marine,  annexes. 


108         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

mettait  à  la  disposition  de  ses  alliés  fussent 
engagées  dans  une  action  efficace. 

La  nomination  de  Rochambeau  ne  fut  rendue 
officielle  que  le 9  mars,  et,  dès  le  il,  La  Fayette 
était  embarqué  sur  VHermione.  Il  lui  avait  fallu 
une  année  d'.efforts  pour  amener  la  détermi- 
nation du  gouvernement. 

Madame  de  La  Fayette,  qu'il  quittait  une 
seconde  fois,  souffrait  cruellement  de  pareilles 
secousses.  Après  une  grossesse  pénible,  elle 
avait  mis  au  monde,  le  24  décembre  1779,  un 
fils,  George,  dont  Washington  fut  le  parrain. 
Cette  naissance  avait  comblé  la  famille  de  joie, 
et  il  fallait  qu'un  bonheur  si  court  fût  encore 
troublé.  La  douleur  de  la  séparation  avait  été 
plus  profonde  dans  le  cœur  de  madame  de  La 
Fayette  qu'au  premier  voyage.  Son  sentiment, 
comme  le  dit  madame  de  Lasteyrie,  s'était 
accru  par  ses  inquiétudes  et  par  le  charme  des 
moments  passés  près  de  son  mari.  Elle  avait 
alors  dix-neuf  ans.  Ses  impressions  étaient  de- 
venues plus  fortes  et  plus  intenses.  Une  con- 
fiance plus  intime,  plus  soumise,  avait  associé 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         109 

son  esprit  plus  mùr  aux  opinions  et  aux  des- 
seins de  cet  époux  si  adoré.  Elle  lui  avait 
donné  toute  sa  raison  et  tout  son  cœur.  Elle 
était  fière  de  lui.  C'avait  été  pour  elle  une  fête 
inoubliable,  le  jour  où  le  petit- fds  de  Franklin, 
celui  que  Voltaire  mourant  avait  béni  au  nom 
de  Dieu  et  de  la  liberté,  remit  solennellement 
à  La  Fayette  l'épée  d'honneur  que  les  États- 
Unis  lui  offraient  à  titre  de  reconnaissance  na- 
tionale. j\Iais  madame  de  La  Fayette  n'était  pas 
faite  pour  les  émotions  de  la  gloire  et  pour  les 
secousses  de  l'imagination.  Le  calme  de  la  vie 
domestique  et  recueillie  était  son  rêve.  Elle  ne 
put  le  réaliser  que  quelques  années  avant  de 
s'éteindre,  au  milieu  de  privations  qui  lui  pe- 
saient si  peu. 

La  Fayette  emportait  en  Amérique  de  bonnes 
nouvelles.  Son  intervention  n'avait  pas  eu  seu- 
lement pour  résultat  de  faire  porter  la  force 
de  la  petite  armée  de  Rochambeau  de  quatre 
mille  hommes  à  six  mille  hommes  ;  grâce  à 
lui,  un  prêt  de  six  millions  avait  été  mis  à  la 
disposition  de  Franklin  pour  des  achats  d'armes 


110  LA  JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE. 

et  de  vêtements.  Il  était  temps  pour  les  Fran- 
çais d'agir  *. 

Pendant  que  Florida-Blanca  demandait  notre 
intervention  auprès  du  Congrès  pour  procurer 
à  l'Espagne  les  avantages  qu'elle  souhaitait  au 
sud  des  États-Unis,  la  situation  s'y  montrait 
sous  les  aspects  les  plus  graves.  Les  suites  de 
notre  échec  à  Savannah  avaient  été  funestes. 
Lord  Cornwallis  s'était  emparé  de  la  Géorgie 
et  des  deux  Carolines.  Le  parti  des  tories,  les 
royalistes,  relevait  la  tète.  Les  patriotes  sem- 
blaient consternés.  Heureusement,  le  courage 
et  l'héroïsme  des  femmes  américaines  relevèrent 
leurs  époux,  leurs  pères,  leurs  fils  de  leur  abat- 
tement. Bientôt,  de  toutes  parts,  on  courut  aux 
armes,  et  les  républicains,  par  un  redouble- 
ment d'ardeur  et  de  fermeté,  se  montrèrent 
dignes  du  secours  que  la  France  leur  envoyait. 

Dans  le  nord,  AYashington,  inébranlable  au 
milieu  des  revers,  rassurait  le  Congrès  et  con- 
tenait, sans  se  compromettre,  les  forces  redou- 

1.  Voir  lettre  à  M.  de  Maurepas,  25  janvier  1880. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         111 

tables  de  Clinton.  Enfin,  la  fortune  allait  secon- 
der son  génie.  Le  27  avriH780,  il  recevait  de  La 
Fayette  ce  billet  daté  de  Ventrée  du  port  de  Boston  : 

«  Je  suis  ici,  mon  cher  général,  et  au  milieu 
de  la  joie  que  j'éprouve  de  me  retrouver  un 
de  vos  fidèles  soldats,  je  ne  prends  que  le 
temps  de  vous  dire  que  je  suis  venu  de  France 
à  bord  d'une  frégate  que  le  roi  m'a  donnée 
pour  mon  passage.  J'ai  des  affaires  de  la  der- 
nière importance  que  je  dois  d'abord  commu- 
niquer à  vous  seul.  En  cas  que  ma  lettre  vous 
trouve  de  ce  côté-ci  de  Philadelphie,  je  vous 
supplie  de  m'attendre  et  vous  assure  qu'il 
pourra  en  résulter  un  avantage  public.  Adieu, 
vous  reconnaîtrez  aisément  la  main  de  votre 
jeune  soldat.  » 

Le  retour  de  La  Fayette  produisit  la  plus  vive 
sensation.  Toute  la  population  de  Boston  courut 
au  rivage  pour  le  recevoir.  11  fut  conduit  en 
triomphe  chez  le  gouverneur  Hancock,  d'où  il 
partit  sur-le-champ  pour  le  quartier  général. 


112         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Washington  apprit  avec  une  vive  émotion 
l'arrivée  de  son  jeune  ami.  A  la  réception  du 
courrier  qui  lui  apporta  cette  nouvelle,  des 
larmes  coulèrent  de  ses  yeux. 

La  Fayette  fut  reçu  avec  les  manifestations 
les  plus  joyeuses  par  l'armée  américaine.  Il 
apprit  alors  au  commandant  en  chef  ce  qui 
avait  été  résolu  par  le  cabinet  de  Versailles  et 
l'arrivée  du  secours  si  attendu.  L'histoire  doit 
l'enregistrer  avec  satisfaction  :  Louis  XVI,  avec 
un  grand  sens  de  la  politique  extérieure,  n'a- 
vait pas  eu  besoin  d'être  stimulé  par  ses  mi- 
nistres. Il  avait  dû  souvent  prendre  les  devants. 
Les  documents  publiés  font  ressortir  de  la 
façon  la  plus  honorable  son  rôle  personnel 
dans  la  question  américaine.  Washington  sentit 
toute  1  importance  de  ces  communications  et 
regarda  cette  heureuse  nouvelle  comme  déci- 
sive pour  les  affaires  de  son  pays*. 

L'amour-propre  des  Américains  était  sauve- 
gardé par   les  instructions  confidentielles    de 


1.  Instructions  remises  à  La  Fayette,  le  5  mars  1780;  annexes, 
p.  314,  t.  IV.  Doniol. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         113 

M.  de  Vergennes.  Il  avait  été  réglé  que  le 
corps  commandé  par  le  lieutenant  général  de 
Rochambeau  serait  entièrement  aux  ordres  de 
Washington  et  ne  ferait  qu'une  division  de 
son  armée.  Les  Français  ne  seraient  jamais 
regardés  que  comme  auxiliaires,  prenant  la 
gauche  des  troupes  des  États-Unis,  et  le  com- 
mandement devait  appartenir,  à  parité  de 
grade  et  de  date,  au  commandant  américain. 
Le  secret  fut  bien  gardé.  Mais  les  préparatifs 
furent  longs,  et  le  vent  fut  contraire  au  dé- 
part de  Brest  pendant  presque  autant  de  se- 
maines encore  qu'il  en  avait  fallu  pour  effec- 
tuer l'embarquement.  Le  2  mai  seulement,  le 
chevalier  de  Ternay,  commandant  l'escadre, 
prit  le  large  avec  six  vaisseaux,  cinq  frégates 
et  son  convoi.  Dans  la  lettre  adressée  le  3  juin 
à  La  Fayette  par  le  ministre  de  la  marine,  il 
est  dit  : 

«  Le  convoi  vous  mène  cinq  mille  hommes 
effectifs;  le  défaut  de  bâtiments  de  transport 
n'a  pas  permis  d'embarquer  plus  de  monde, 

8 


114         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

et  la  saison  est  bien  avancée  pour  envoyer  tout 
de  suite  le  reste.  Il  est  probable  qu'on  ne 
pourra  faire  partir  qu'en  automne  les  deux 
autres  régiments.  Peut-être  est-ce  un  bien? 
Nous  saurons  comment  les  premiers  auront 
été  accueillis  et  si  on  en  désire  plus.  » 

Les  deux  régiments  ne  furent  pas  envoyés. 

L'escadre  du  chevalier  de  Ternay  entra  le 
17  juillet  dans  le  port  de  Rliode-Island,  après 
soixante-dix  jours  de  navigation.  La  petite 
armée  de  Rochambeau  campa  près  de  New- 
York.  Le  général  anglais  Clinton  s'embarqua 
aussitôt  avec  dix  mille  hommes  pour  descendre 
à  Rhode-Island,  mais  le  corps  expéditionnaire 
renforcé  par  trois  mille  Américains  que  La 
Fayette  et  le  général  Heats  amenèrent  s'était 
mis  en  telle  mesure  de  défense,  que  Clinton  ne 
persista  pas  clans  son  projet.  Il  en  fut  d'ailleurs 
détourné,  en  apprenant  la  marche  de  Wa- 
shington qui  se  rapprochait  de  New- York. 


VI 


Les  troupes  françaises  étaient  remplies  d'ar- 
deur, et  le  bon  accord  des  deux  alliés  justifiait 
les  prévisions  et  la  conduite  politique  de  La 
Fayette.  Jamais  il  n'avait  cependant  trouvé 
Washington  plus  victime  de  l'âpre  rivalité  des 
intérêts  de  son  pays  et  des  jalousies  démocra- 
tiques. Ce  grand  citoyen  voyait  l'armée,  avec 
laquelle,  depuis  cinq  ans,  il  défendait  l'indé- 
pendance nationale,  toucher  aux  derniers  sa- 
crifices. 

Comme  l'écrivait  La  Fayette  à  M.  de  Ver- 
gennes,  le  23  juillet,  le  Congrès  n'avait  ni 
argent,  ni  papier. 


116  LA   JEUNESSE   DE   LA    FAYETTE. 

«  Les  officiers  et  soldats  de  l'armée  améri- 
caine n'ont  pas  un  schelling.  Les  premiers  ne 
reçoivent  qu'une  ration  et  n'ont  point  d'ha- 
bits, sans  avoir,  comme  les  soldats,  l'espé- 
rance d'en  recevoir  de  France*.  » 

Les  Français  s'étant  fortifiés  à  Newport 
et  Clinton  ayant  renoncé  à  les  attaquer,  La 
Fayette  put  entretenir  Rochambeau  et  son  état- 
major  du  projet  d'opérations  offensives,  com- 
biné par  Washington  pour  la  réduction  de  la 
ville  et  de  la  garnison  de  New- York.  La  Fayette 
en  désirait  l'accomplissement  avec  beaucoup 
d'ardeur,  et  le  général  en  chef  y  ajoutait  un 
grand  prix.  Cependant  la  chose  était  difficile. 
Quoique  la  prise  de  Ne v^- York  eût  toujours  été 
dans  les  vues  du  ministère  français,  les  ins- 
tructions de  Rochambeau  lui  prescrivaient 
d'attacher  une  importance  capitale  au  poste 
de  Rhode-Island  et  d'en  faire  sa  base  d'opé- 
rations. Il  répugnait  donc  à  s'en  éloigner  pour 
marcher  sur  New- York  ^. 

1.  Archives  des  affaires  étrangères,  annexes;  Doniol. 

2.  Correspondance  de  La  Fayette,  t.  I",  p.  346,  357   et  365. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         Il" 

D'autre  part,  le  chevalier  de  Ternay  ne 
pouvait  avoir  la  supériorité  maritime  qu'après 
l'arrivée  de  la  seconde  division  de  la  flotte 
impatiemment  attendue  de  France,  ou  par  la 
jonction  avec  l'escadre  de  M.  de  Guichen,  alors 
dans  les  Antilles.  Plusieurs  conférences  se 
tinrent  vers  la  fin  de  juillet  et  le  commen- 
cement d'avril  entre  Ternay,  Rochambeau 
et  La  Faj'ette.  Ce  dernier,  dans  une  longue 
lettre  officielle,  datée  du  9  août  1780,  avait 
résumé,  comme  dans  un  procès-verbal,  toutes 
les  questions,  afin  d'en  présenter  un  compte 
rendu  à  Washington.  Le  12,  Rochambeau  fait 
connaître  au  marquis  qu'il  a  sollicité  direc- 
tement du  général  en  chef  un  rendez-vous, 
pour  que  l'amiral  et  lui  discutent  verbalement 
un  plan  définitif. 

<i  On  fera  plus  en  un  quart  d'heure  de  con- 
versation que  par  des  dépêches  multipliées... 
Sur  ce  que  vous  me  mandez,  mon  cher  mar- 
quis, que  la  position  des  Français  à  Rhode- 
Island  n'est  d'aucune  utilité,  je  vous  observerai 


118         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

que  je  n'ai  encore  ouï  dire  qu'elle  ait  nui  à 
aucun  d'entre  eux.  Je  crains  les  Savannah  et 
autres  avertissements  de  cette  espèce,  dont  j'ai 
tant  vu  dans  ma  vie.  Il  est  un  principe  en 
guerre  comme  en  géométrie,  Vis  imita  fortior. 
Au  surplus,  j'attends  les  ordres  de  mon  géné- 
ralissime... Je  vous  embrasse,  mon  cher  mar- 
quis, du  meilleur  de  mon  cœur.  » 

Cette  ardeur  naturelle  de  La  Fayette  ne 
faisait  actuellement  que  correspondre  aux  dis- 
positions de  Washington,  désireux  de  sortir 
d'une  inaction  fatale  à  sa  cause. 

Dans  ses  Mémoires  \  Rochambeau  dit,  pour 
la  justification  de  La  Fayette,  qu'il  rendait 
(c  substantiellement  »  les  sentiments  du  gé- 
néral en  chef,  et  que  ce  dernier  se  servait  de 
la  jeunesse  et  de  l'ardeur  de  son  lieutenant 
pour  les  exprimer  avec  plus  d'énergie.  La 
Fayette,  en  effet,  insiste.  Il  a  rendu  compte  à 
Washington  des  conférences,  et  il  a  reçu  de 

1.  Voir  Mémoires  de  Rochambeau,  p.  248  et  249. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         119 

pleins  pouvoirs  pour  arrêter  définitivement  le 
plan  de  campagne.  On  avait  du  reste  créé 
exprès  pour  lui  un  corps  d'élite  destiaéàêtre 
l'avant-garde  de  l'armée.  Le  marquis  parlait 
donc  avec  l'autorité  d'un  général  des  États- 
Unis. 

Cette  insistance,  qu'il  ne  tenait  pas  seule- 
ment de  sa  jeunesse,  mais  aussi  de  son  opti- 
misme, de  cette  confiance  heureuse  faite 
d'enthousiasme  et  de  persistance,  qui  était  le 
fonds  de  sa  nature,  cette  insistance  auprès  d'un 
officier  supérieur  plus  expérimenté  que  lui, 
aurait  fini  par  tourner  en  acrimonie,  et  aurait 
pu  amener  entre  les  deux  armées  des  divisions 
fâcheuses.  La  Fayette  le  comprit,  et  avec  une 
spontanéité  qui  tenait  à  la  fois  de  sa  modestie 
et  de  sa  bonté,  il  écrivit  au  général  Rocham- 
beau  : 

«  Si  je  vous  ai  offensé,  je  vous  en  demande 
pardon,  pour  deux  raisons;  la  première  que 
je  vous  aime,  la  seconde  que  mon  intention 
est  de  faire  ici  tout  ce  qui  pourra  vous  plaire. 


120         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Partout  où  je  ne  suis  que  particulier,  vos 
ordres  seront  pour  moi  des  lois,  et  pour  le 
dernier  des  Français  qui  sont  ici,  je  ferais 
tous  les  sacrifices  plutôt  que  de  ne  pas  con- 
tribuer à  leur  gloire,  à  leur  agrément,  à  leur 
union  avec  les  Américains.  Tels  sont,  mon- 
sieur le  comte,  mes  sentiments,  et  quoique 
vous  m'en  supposiez  de  bien  contraires  à  mon 
cœur,  j'oublie  cette  injustice  pour  ne  penser 
qu'à  mon  attachement  pour  vous...  Mon  tort 
a  été  d'écrire  avec  chaleur,  officiellement,  ce 
que  vous  auriez  pardonné  à  ma  jeunesse,  si 
je  vous  l'avais  écrit  en  ami,  et  à  vous  seul  ; 
mais  j'étais  tellement  dans  la  bonne  foi,  que 
votre  lettre  m'a  surpris  autant  qu'elle  m'a 
affligé,  et  c'est  beaucoup  dire.  » 

La  réponse  de  Rochambeau  mérite  d'être 
citée.  Elle  montre  bien  ce  que  l'amabilité  et 
la  politesse  ajoutaient  à  la  vaillance  de  la 
vieille  armée  française,  et  comme  la  géné- 
rosité d'âme  s'y  mêlait  à  toutes  les  vertus 
militaires  : 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         121 

a  New- York,  le  27  août  1780. 

«  Permettez,  mon  cher  marquis,  à  un  vieux 
père  de  vous  répondre  comme  à  un  fils 
tendre,  qu'il  vous  aime  et  vous  estime  infini- 
ment. Vous  me  connaissez  assez  pour  croire 
que  je  n'ai  pas  besoin  d'être  excité,  qu'à  mon 
âge,  quand  on  a  pris  un  parti  fondé  sur  la 
raison  militaire  et  d'état,  forcé  par  les  cir- 
constances, toutes  les  instigations  possibles  ne 
peuvent  rien  faire  changer  sans  un  ordre 
positif  de  mon  général.  Je  suis  assez  heureux, 
au  contraire,  pour  qu'il  me  dise  dans  ses 
dépêches  que  mes  idées  s'accordent  substan- 
tiellement avec  les  siennes,  sur  toutes  les  bases 
qui  permettront  de  tourner  ceci  en  offensive, 
et  que  nous  ne  différons  que  sur  quelques 
détails,  sur  lesquels  la  plus  petite  explication 
et  certainement  ses  ordres  trancheront  toute 
difficulté.  —  Vous  êtes  humilié,  mon  cher 
ami,  dans  votre  qualité  de  Français,  de  voir 
une   escadre    anglaise    bloquer    ici,   par    une 


122         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

supériorité  marquée  de  vaisseaux  et  de  fré- 
gates, l'escadre  du  chevalier  de  Ternay;  mais 
consolez-vous,  mon  cher  marquis,  le  port  de 
Brest  est  bloqué  depuis  deux  mois  par  une 
flotte  anglaise  qui  a  empêché  de  partir  la 
seconde  division,  sous  l'escorte  de  M.  de 
Bougain  ville... 

»  C'est  toujours  bien  fait,  mon   cher  mar- 
quis, de  croire  les  Français  invincibles;   mais 
je  vais  vous  confier  un  grand  secret,  d'après 
une  expérience  de  quarante  ans  :  Il  ny  en  a 
pas  de  plus  aisé  à  battre,  quand  ils  ont  perdu  la 
confiance  en  leurs  chefs,  et  ils  la  perdent  tout 
de  suite,  quand  ils  ont  été  compromis   à   la 
suite  de  l'ambition  particulière  et  personnelle... 
Soyez  donc  bien  persuadé  de  ma  plus  tendre 
amitié,  et  que,  si  je  vous  ai  fait  observer  très 
doucement  les  choses   qui  m'ont  déplu  dans 
votre  dernière  dépêche,  j'ai  jugé  tout  de  suite 
que  la  chaleur  de  votre  âme  et  de  votre  cœur 
avait  un  peu  échauffé  le  flegme  et  la  sagesse 
de  votre  jugement;  conservez    cette  dernière 


LA  JEUNESSE  DE  LV  FAYETTE.         1:23 

qualité   dans   le    conseil,  et   réservez  toute  la 
première  pour  le  moment  de  l'exécution. 

«  C'est  toujours  le  vieux  père  Rochambeau 
qui  parle  à  son  cher  fils  La  Fayette  qu'il 
aime,  aimera,  et  estimera  jusqu'au  dernier 
soupir.  » 

Il  ne  resta  pas  trace  de  cet  incident,  entre 
le  vaillant  soldat  de  la  guerre  de  sept  Ans  et  le 
chevaleresque  ami  de  Washington. 

La  conférence,  si  désirée  par  Rochambeau 
et  longtemps  différée,  fut  enfin  accordée.  Le 
rendez-vous  fut  fixé  à  Hartford,  dans  le  Con- 
necticut.  La  Fayette  et  Washington,  pour  s'y 
rendre,  quittèrent  l'armée  le  18  septembre. 
C'est  à  la  suite  de  cette  entrevue  qu'il  fut  dé- 
cidé qu'on  enverrait  à  Paris  le  colonel  amé- 
ricain Laurens,  fils  de  l'ancien  président.  Il 
fut  choisi,  presque  unanimement,  par  le  con- 
grès. Son  dévouement  à  la  cause  de  l'indé- 
pendance, ses  longs  services  militaires,  la 
réputation  qu'il  s'était  acquise,  le  firent  hési- 
ter à  se  charger  de  cette  mission.  Il  voulait 


124         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

qu'on  donnât  la  préférence  à  M.  Hamilton, 
aille  de  camp  de  Washington.  Il  partit  néan- 
moins, muni  de  toutes  les  instructions.  Nul 
ne  voyait  plus  clairement  l'état  de  détresse  de 
son  pays  et  le  besoin  extrême  qu'il  avait  non 
pas  d'un  cordial  accueil,  mais  de  secours 
prompts  et  puissants  dans  tous  les  genres, 
qui  missent  en  état  de  prendre  New- York  et 
d'y  faire  signer  enfin  une  paix  glorieuse  ^ 

C'est  en  revenant  de  la  conférence  de  Hart- 
ford que  fut  découverte  la  conspiration  d'Ar- 
nold. Washington  aurait  encore  trouvé  ce  gé- 
néral à  son  quartier,  si  le  désir  de  montrer  à 
La  Fayette  le  fort  de  West-Point,  construit 
pendant  son  absence,  ne  l'avait  point  porté  à 
s'y  rendre  avant  d'arriver  à  Robinson's  house, 
où  logeait  le  général  Arnold.  C'est  le  seul  offi 
cier  américain  qui  ait  jamais  pensé  à  se  servir 
de  son  commandement  comme  d'un  moyen 
de  fortune.  Tous  les  autres  faisaient  la  guerre 
à  leurs  dépens.  Les  affaires  commerciales  ou 

1.  Rapport  de  M.  de  La  Luzerne,  p.  391;  dépêclies  publiées 
par  M.  Doniol. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         123 

industrielles  étaient  ruinées  par  leur  absence, 
et  ceux  qui  avaient  des  professions  en  avaient 
perdu  l'exercice.  Qui  ignore  que  AVashington, 
sachant  la  pénurie  du  trésor,  ne  voulut  jamais 
accepter  d'émoluments,  se  contentant  de  se 
faire  rembourser  les  dépenses  les  plus  néces- 
saires? 

Tous  les  historiens  américains  ont  rendu  un 
compte  détaillé  de  la  trahison  d'Arnold,  nous 
n'en  referons  pas  après  eux  le  récit.  Nous  ne 
rappellerons  que  la  réponse  pénétrante  de 
M.  de  Vergennes  à  l'amiral  de  Ternay,  qui  lui 
annonçait  cet  événement  :  «  —  C'est  moins 
l'exemple  que  j'appréhende,  que  les  motifs 
sur  lesquels  a  été  appuyée  la  trahison.  Ils 
peuvent  trouver  faveur  dans  un  pays  où  la 
jalousie  est  en  quelque  sorte  l'essence  du  gou- 
vernement*. » 

Dans  une  lettre  à  sa  femme,  des  7  et  8  oc- 
tobre 1780,  La  Fayette  lui  rendait  compte  des 
principaux  faits  accomplis  depuis  son  arrivée 

1.  Dépêches  publiées  par  M.  Doniol. 


126         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

à  Boston.  Il  était  moins  seul.  Le  vicomte  de 
Noailles,  le  second  gendre  du  duc  d'Ayen, 
avait  suivi  le  comte  de  Rochambeau.  Il  était 
enfermé  à  Rhode-Island.  Les  deux  beaux- 
frères  s'écrivaient  souvent  ;  mais  c'est  dans  la 
correspondance  avec  madame  de  La  Fayette 
qu'il  faut  chercher  le  fond  du  cœur  de  son 
mari  : 

ce  Tant  que  notre  infériorité  maritime  du- 
rera, lui  disait-il,  vous  pourrez  être  tranquille 
sur  la  santé  de  vos  amis  d'x4.mérique...  Vous 
aurez  su  que,  depuis  mon  arrivée,  je  trouvais 
l'armée  du  général  Washington  fort  exiguë  en 
nombre,  et  plus  encore  en  ressources.  Mais  le 
désir  de  coopérer  avec  leurs  alliés  donna  aux 
États  un  nouvel  essor.  L'armée  du  général 
Washington  augmenta  de  plus  de  moitié  et 
l'on  y  ajouta  plus  de  dix  mille  hommes  de 
milice,  qui  seraient  venus,  si  nous  eussions 
agi  offensivement.  Il  y  eut  des  associations  de 
marchands ,  des  banques  patriotiques  pour 
faire  subsister   l'armée.  Les  dames  firent  et 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         127 

font   encore    des    souscriptions   pour   donner 
quelques  secours  aux  soldats.   Dans  le  temps 
que  cette  idée  fut  proposée,  je  me  fis  votre 
ambassadeur  auprès  des  dames  de  Philadelphie 
et  vous  êtes  pour  cent  guinées  sur  la  liste... 
M.   de   Rochambeau  et   M.    de   Ternay,  ainsi 
que  tous  les  officiers  français,    se   conduisent 
fort  bien  ici.  Un  petit  excès  de  franchise  m'a 
occasionné  un  léger  débat  avec  ces  généraux. 
Comme  j'ai  vu  que  je  ne  persuadais  pas  et 
qu'il  est  intéressant  à  la  chose  publique  que 
nous  soyons  bons  amis,  j'ai   dit  à  tort  et  à 
travers  que   je    m'étais    trompé,    que  j'avais 
commis  une  faute,  et  j'ai,  en  propres  termes, 
demandé  pardon,  ce  qui  a  eu  un  si  merveil- 
leux effet  que  nous  sommes  mieux  que  jamais 
à  présent...  Je  vais   fermer  ma  lettre,    mais 
avant  de  la  cacheter,  je  veux  vous  parler  en- 
core  un   petit   moment   de  ma  tendresse.  Le 
général  Washington  a  été  bien  sensible  à  ce 
que  je  lui  ai  dit  pour  vous.   Il  me  charge  de 
vous  présenter  ses  plus  tendres  sentiments;  il 
en  a  beaucoup  pour  George.  Il  a  été  fort  touché 


128         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

du  nom  que  nous  lui  avons  donné.  Nous  par- 
lons souvent  de  vous  et  de  la  petite  famille. 
—  Adieu  1  adieu!   » 

Gomme  si  ce  n'était  pas  assez  de  l'épreuve 
de  la  trahison,  les  États-Unis  voyaient  le 
manque  de  paie  et  d'entretien  produire  des 
soulèvements  dans  les  troupes  de  Pensylvanie. 
Le  Congrès  et  les  ministres  engagèrent  La 
Fayette  à  se  rendre  au  milieu  des  révoltés 
avec  le  général  Saint-Clair.  Il  lut  reçu  avec 
respect,  et  écouta  les  plaintes,  qui  n'étaient 
que  trop  fondées.  L'affaire  fut  apaisée  par  la 
conciliation,  mais  une  révolte  semblable  dans 
la  brigade  de  New-Jersey  fut  comprimée  avec 
plus  de  rigueur  par  Washington.  La  souffrance 
et  les  désappointements  de  cette  brave  armée 
étaient  faits  pour  lasser  toute  patience  hu- 
maine. 

La  campagne  s'était  passée  en  reconnais- 
sances, tout  plan  de  diversion  avait  été  écarté. 
L'année  1781  s'ouvrait  sous  les  plus  fâcheux 
auspices.  Arnold  était  descendu  avec  les  troupes 


A  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         1£9 

anglaises  en  Virginie,  et  il  y  commettait  les 
plus  honteux  excès.  Malgré  tous  les  désavan- 
tages de  la  position  de  l'armée  française,  le 
chevalier  Destouches,  qui  avait  remplacé  M.  de 
Ternay,  décédé  à  Nev^^port,  forma  une  petite 
escadre  sous  les  ordres  de  M.  de  Tilly.  Tandis 
que  Washington  envoyait  La  Fayette  avec 
douze  cents  hommes  d'infanterie  légère,  Ro- 
chambeau  faisait  conduire,  par  M.  de  Viome- 
nil,  un  détachement  de  la  môme  force.  Déjà, 
La  Fayette  cernait  Portsmouth,  où  s'était  en- 
fermé Arnold,  lorsque  l'issue  du  combat  entre 
l'escadre  anglaise  et  l'escadre  française  rendit 
les  Anglais  maîtres  de  la  Chesapeake. 

Pendant  que  le  chevalier  Destouches  et  M.  de 
Viomenil  revenaient  à  Newport,  La  Fayette, 
reconduisant  son  détachement  au  camp,  le 
trouva  bloqué  par  des  frégates  ennemies  qui 
étaient  en  forces  beaucoup  trop  considérables 
pour  ses  bateaux  ;  mais  ayant  placé  du  canon 
sur  deux  vaisseaux  marchands,  et  mis  des 
troupes  à  bord,  il  éloigna  par  cette  manœuvre 
les    frégates,  et,    profitant   d'un   bon  vent,  il 

9 


130         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

arriva  avec  ses  embarcations  à  Head-of-Elk, 
où  d'importantes  dépêches  de  Washington  l'at- 
tendaient. Le  plan  de  campagne  des  ennemis 
venait  d'être  connu.  LaYirginie  en  était  l'objet. 
Le  général  Philipps,  d'après  les  ordres  du 
commandant  en  chef  des  forces  anglaises, 
Clinton,  étant  parti  de  New- York  avec  un 
corps  de  troupes  pour  rejoindre  Arnold,  Wa- 
shington mandait  à  La  Fa^^ette  de  marcher  au 
secours  de  la  Virginie.  C'est  cette  campagne 
qui  mit  en  évidence  ses  hautes  qualités  mili- 
taires et  le  classa  au  premier  rang. 

La  tâche  n'était  pas  facile.  Il  avait  à  peine 
deux  mille  hommes. 

«  Je  ne  suis  pas  même  assez  fort,  écrivait-il 
au  général  en  chef,  le  23  mai,  pour  me  faire 
battre.  Nous  sommes  comme  rien,  devant  une 
force  aussi  considérable.  » 

Et  quels  hommes  !  Ils  n'avaient  ni  souliers, 
ni  chemises.  Les  négociants  de  Baltimore  prê- 
tèrent à  La  Fayette  deux  mille  guinées,  pour 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         131 

avoir  de  la  toile.  Les  femmes,  les  jeunes  filles 
qu'il  alla  visiter  à  un  bal  donné  en  son  hon- 
neur, se  chargèrent  de  coudre  les  chemises. 
Les  jeunes  gens  de  la  même  ville  formèrent 
un  escadron  de  dragons  volontaires.  La  déser- 
tion commençait  dans  les  rangs  de  l'infanterie 
légère.  La  Fayette  mit  à  l'ordre  du  jour  de 
son  armée  qu'il  partait  pour  une  opération 
difficile  et  dangereuse,  qu'il  espérait  que  ses 
troupes  ne  l'abandonneraient  pas,  mais  que 
quiconque  voudrait  s'en  aller  le  pourrait  à 
l'instant;  et  il  renvoya  deux  soldats  qui  de- 
vaient être  punis  pour  des  fautes  graves.  Dès 
ce  moment,  la  désertion  cessa,  et  pas  un  seul 
homme  ne  voulut  le  quitter. 

Il  marcha  avec  une  telle  rapidité  pour  pro- 
téger Richmond,  capitale  de  la  Virginie,  qu'il 
devança  le  général  anglais  Philipps,  envoyé 
par  Clinton  pour  prendre  le  commandement 
du  Sud.  A  la  nouvelle  d'une  fausse  attaque 
sur  Petersburg,  La  Fayette  fit  filer  un  convoi 
de  munitions  et  d'habillements  dont  son  col- 
lègue,   le    général    Greene,    avait   un   besoin 


132  LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE. 

urgent  ;  ce  fut  durant  cette  reconnaissance  que 
Philipps  mourut.  Chose  étrange,  ce  général 
Philipps  commandait  à  la  bataille  de  Minden 
la  batterie  dont  un  boulet  avait  tué  le  père  de 
La  Fayette. 

Après  la  mort  du  chef  des  troupes  anglaises, 
il  était  arrivé,  en  négociateur,  un  officier  por- 
teur d'un  passeport  et  de  lettres  du  général 
Arnold.  La  Fayette  refusa  toute  communica- 
tion avec  un  traître.  Ce  refus  fit  grand  plaisir 
à  Washington  et  à  l'opinion  publique  et  plaça 
Arnold  dans  une  situation  difficile  vis-à-vis  de 
ses  propres  troupes.  Mais  l'apparition  inatten- 
due de  lord  Cornwallis,  qui  venait  le  20  mai 
d'opérer  sa  jonction  avec  Arnold,  rétablit  les 
affaires  des  Anglais  dans  la  Virginie.  Pour 
activer  la  marche,  il  s'était  débarrassé  de  tous 
ses  équipages  pour  ses  soldats  et  pour  lui- 
même.  La  Fayette  se  mit  au  même  régime,  et 
pendant  toute  cette  campagne,  les  deux  armées 
couchèrent  au  bivouac,  ne  portant  avec  elles 
que  le  strict  nécessaire. 

Le  commandant  de  l'infanterie  légère  amé- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         133 

ricaine  avait  pour  mission  de  harceler  les  An- 
glais et  de  prolonger  la  défense  le  plus  long- 
temps possible.  Il  s'acquitta  habilement  de  sa 
tâche.  Washington  lui  envoyait,  comme  ren- 
fort, les  Pensylvaniens  avec  le  général  Wayne. 
Cornwallis,  en  se  mettant  aux  trousses  de  La 
Fayette,  avait  écrit  une  lettre  qui  fut  inter- 
ceptée et  où  il  se  servait  de  cette  expression  : 
The  boy  can  not  escape  me  (Venfant  ne  peut  nCê- 
chapper). 

L'enfant  lui  échappa  et  le  suivit  pas  à  pas, 
sans  compromettre  dans  une  seule  affaire 
l'infériorité  de  ses  forces  et  trompant  son 
formidable  adversaire  sur  le  nombre  de  ses 
troupes. 

Il  n'avait  guère  le  loisir,  durant  cette  auda- 
cieuse et  active  campagne,  d'écrire  à  madame 
de  La  Fayette.  Depuis  sa  lettre  du  2  février 
1781,  où  il  lui  recommandait  le  colonel  Lau- 
rens,  envoyé  en  mission  à  la  cour  de  France, 
et  où  il  disait  gentiment  :  «  Pour  être  vaga- 
bond, je  ne  suis  pas  moins  tendre,  »  il  n'avait 
pu    lui   adresser   d'autres    missives;    mais   le 


134         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE 

24  août,  au  camp  devant  Yorktown,  il  dépêche 
à  sa  chère  femme  un  courrier  : 

«  Le  séjour  de  Virginie,  dit-il,  n'est  rien 
moins  que  favorable  à  ma  correspondance  ;  ce 
n'est  pas  aux  affaires  que  je  m'en  prends,  et 
trouvant  tant  de  temps  pour  m 'occuper  de  ma 
tendresse,  j'en  trouverais  bien  aussi  pour  vous 
en  assurer.  Mais  il  n'y  a  point  d'occasion  ici, 
nous  sommes  forcés  d'envoyer  les  lettres  au 
hasard  à  Philadelphie  ;  ces  risques-là,  réunis 
à  ceux  de  la  mer,  et  le  redoublement  de  re- 
tards doivent  nécessairement  rendre  plus  dif- 
ficile l'arrivée  des  lettres  ;  si  vous  en  recevez 
plus  de  l'armée  française  que  de  celle  de  Vir- 
ginie, il  serait  injuste  d'imaginer  que  je  suis 
coupable. 

»  L'amour-propre  dont  vous  m'honorez  a 
peut-être  été  flatté  du  rôle  qu'on  m'a  forcé  de 
jouer;  vous  aurez  espéré,  mon  cher  cœur, 
qu'on  ne  pouvait  pas  être  également  gauche 
sur  tous  les  théâtres  ;  mais  je  vous  accuserais 
d'un  terrible  accès  de  vanité  (car,  tout   étant 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         135 

commun  entre  nous,  c'est  être  vaine  que  de 
me  trop  estimer)  si  vous  n'aviez  pas  tremblé 
pour  les  dangers  que  je  courais  ;  ce  n'est  pas 
des  coups  de  canon  que  je  parle,  mais  des 
coups  de  maître  beaucoup  plus  dangereux  que 
me  faisait  craindre  lord  Cornwallis.  //  7i'était 
pas  raisonnable  de  me  confier  un  tel  commande- 
ment ;  si  j'avais  été  malheureux,  le  public  au- 
rait traité  cette  partialité  d'aveuglement...  Mon 
ami  Greene  a  eu  beaucoup  de  succès  en  Caro- 
line, et  cette  campagne  a  pris  partout  une 
beaucoup  meilleure  tournure  que  nous  ne  de- 
vions espérer.  Peut-être  pourra-t-elle  finir  fort 
agréablement...  » 

C'est  avec  cet  enjouement  et  cette  modestie, 
et  en  faisant  allusion  à  sa  gaucherie  d'autre- 
fois, qu'il  rendait  compte  à  madame  de  La 
Fayette  de  ces  heureuses  nouvelles. 

Le  dénoûment,  en  effet,  était  proche. 

On  avait  cru  jusqu'à  ce  jour  qu'après  les 
deux  vives  escarmouches  de  Williamsburg  et 
de  Jamestown,  l'armée  anglaise  avait  été  forcée, 


136         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

par  d'habiles  manœuvres,  à  se  concentrer  à 
Yorktown.  Les  archives  aujourd'hui  se  sont 
ouvertes,  et  les  documents  nouvellement  publiés 
rectifient  sur  ce  point  des  opinions  insuffisam- 
ment éclairées.  On  sait  maintenant  le  secret 
de  l'abandon  de  Williamsburg,  puis  de  Ports- 
mouth,  par  lord  Cornwallis  et  de  son  recul 
devant  des  forces  inférieures  aux  siennes. 
Toute  cette  conduite  était  l'exécution  d'un 
plan  que  la  jalousie  et  la  crainte  des  succès 
d'un  subordonné  et  d'un  rival  avaient  imposé 
au  commandant  en  chef,  Clinton.  Si  La  Fayette 
ignora  pourquoi  Cornwallis  ne  lui  avait  pas 
opposé  plus  de  résistance  dans  cette  campagne 
de  Virginie,  il  avait  exactement  opéré  comme 
si  la  résistance  devait  se  produire.  11  a  été 
heureux,  mais  ses  qualités  militaires  ne  re- 
çoivent pas  d'atteinte. 

C'était  un  projet  fortement  conçu  que  de 
débloquer  Rhode-Island,  de  tromper  Clinton, 
de  se  renfermer  dans  New^-York  et  de  retenir 
Cornwallis  en  Virginie.  C'était  permettre  à  la 
France  d'envoyer   assez  à   temps  du  port  de 


LA   .JEUNESSE   DE   LA    FAYETTE.  137 

Brest,  et  ensuite  des  Antilles,  dans  la  baie  de 
Chesapeake,  une  flotte  destinée  à  ôter  à  l'armée 
anglaise  tout  espoir  de  retraite  et  d'embarque- 
ment, à  l'instant  précis  où  Washington,  Ro- 
chambeau  et  La  Fayette  viendraient  forcer 
les  Anglais  dans  leurs  derniers  retranchements. 
Ce  grand  projet,  qui  décida  du  sort  de  la  guerre, 
ne  put  être  conçu  que  par  des  hommes  d'un 
talent  supérieur. 

«  Il  fallut,  dit  M.  de  Ségur,  pour  le  faire 
réussir,  toute  l'audace  de  l'amiral  comte  de 
Grasse,  toute  l'habileté  de  Washington,  soute- 
nue par  la  vaillance  de  La  Fayette,  par  la 
sagesse  du  comte  de  Rochambeau,  par  l'hé- 
roïque intrépidité  de  nos  marins  et  de  nos 
troupes,  ainsi  que  par  la  valeur  des  milices 
américaines.  » 

Tandis  que  Washington  et  Rochambeau  réu- 
nis établissaient  leur  camp  à  Philippsburg, 
à  trois  heures  de  Kingsbridge,  premier  poste 
des  Anglais  dans  l'île  de  New-York,  ce  mou- 
vement amenait  un  résultat  très  avantageux. 
Le  général  Clinton  avait,  en  effet,  reçu  de  Londres 


138  L.V  JEUNESSE   DE   LA    FAYETTE. 

l'ordre  de  s'embarquer  pour  opérer  une  des- 
cente sur  les  côtes  de  la  Pensylvanie.  L'ap- 
proche des  armées  ennemies,  en  l'empêchant 
d'exécuter  ce  projet,  le  retenait  dans  New-York. 
En  même  temps,  dans  le  sud,  Cornwallis, 
n'ayant  pu  parvenir  à  empêcher  la  jonction 
de  La  Fayette  avec  la  brigade  de  Pensylvanie, 
se  conformait  aux  ordres  qui  lui  avaient  été 
donnés  et  se  repliait  par  la  rivière  de  James 
sur  Williamsburg  et  Yorktown.  L'amiral  de 
Grasse  ayant  débarqué  avec  trois  mille  deux 
cents  hommes,  d'autre  part  Washington  et 
Rochambeau  étant  arrivés,  toutes  les  forces 
combinées  investirent  York. 

Les  premiers  jours  d'octobre,  ce  siège  mé- 
morable commença.  Tous  les  historiens  en  ont 
raconté  les  incidents.  On  sait  qu'il  devint  né- 
cessaire d'enlever  les  redoutes  de  la  gauche 
des  ennemis.  L'infanterie  légère  américaine, 
sous  le  commandement  du  marquis  de  La 
Fayette  et  de  Hamilton,  les  grenadiers  et  chas- 
seurs français,  sous  les  ordres  du  baron  de 
Yiomenil  et  du  marquis  de  Saint-Simon,  mar- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         139 

chèrent  à  l'assaut.  Les  Américains  entrèrent 
dans  le  premier  retranchement  à  la  baïonnette. 
Comme  le  feu  des  Français  durait  encore,  La 
Fayette  envoya  demander  au  baron  de  Vio- 
menil  s'il  avait  besoin  d'un  secours  ;  mais  il 
ne  tarda  pas  à  s'emparer  de  la  seconde  re- 
doute. Ce  brillant  succès  détermina  lord  Corn- 
wallis  à  capituler  (17  octobre  1781).  L'armée 
anglaise  se  rendit  prisonnière  de  guerre. 

Le  duc  de  Lauzun  et  le  comte  Guillaume 
des  Deux-Ponts  furent  chargés  par  Rochambeau 
de  porter  en  France  le  texte  même  de  la  ca- 
pitulation. 

«  La  pièce  est  jouée,  écrivait  La  Fayette  le 
20  au  comte  de  Maurepas,  et  le  cinquième 
acte  vient  de  finir.  » 


VII 


Il  avait  à  peine  eu  le  temps  de  dire  dans 
une  lettre  piquante  à  madame  de  La  Fayette  : 
«  Voici  le  dernier  instant,  mon  cher  cœur,  où 
il  me  soit  possible  de  vous  écrire  ;  »  et  le  duc 
de  Lauzun  achevait  à  peine  de  raconter  au 
maréchal  de  Noailles  l'héroïque  conduite  de 
son  petit-gendre,  lorsqu'il  arrivait  lui-même 
à  Paris  le  21  janvier  1782,  au  moment  où  on 
ne  l'attendait  pas.  Le  nouveau  ministre  de  la 
guerre  M.  de  Ségur,  qui  avait  remplacé  M.  de 
Montbarrey,  annonçait  à  La  Fayette  que  le 
roi  le  nommait  «  maréchal  de  camp  de  ses 
armées  »  ;  et  le  nom  de  Royal-Auvergne  était 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         141 

donné  au  régiment  du  Gâtinais,  qui  était  monté 
le  premier  à  l'assaut  de  la  redoute  de  Yorktown. 
Mais  un  témoignage  plus  flatteur  encore  d'es- 
time et  d'approbation  lui  était  venu  de  la  part 
de  l'homme  d'État  intelligent  qui  avait  con- 
duit avec  autant  de  prudence  que  de  fermeté 
la  politique  française  durant  la  guerre  de  l'in- 
dépendance des  États-Unis.  Le  i^""  décembre 
1781,  M.  de  Vergennes  écrivait  à  La  Fayette  *  : 

«  Je  réponds,  monsieur  le  marquis,  pour 
M.  le  comte  de  Maurepas  et  pour  moi,  aux 
lettres  dont  vous  nous  avez  honorés  les 
24  août,  20  et  24  octobre.  Ce  n'est  pas  sans 
beaucoup  de  regret  que  vous  apprendrez  la 
perte  que  nous  avons  faite  de  cette  excellent 
homme.  C'est  un  bien  bon  ami  que  vous  avez 
perdu,  je  puis  en  parler  savamment  :  j'étais  le 
dépositaire  de  ses  sentiments  pour  vous  et  je 
suis  en  droit  de  vous  assurer  qu'ils  ne  diffé- 
raient pas  de  ceux  que  je  vous  ai  voués. 

1.   Archives  des   États-Unis,  p.   12,  publiées  par  M.  Doniol, 
t.  IV. 


142         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

»  M.  de  Maurepas  vivait  encore  lorsque 
M.  le  duc  de  Lauzun  est  arrivé.  Il  a  joui  un 
moment  de  la  satisfaction  que  nous  ont  causée 
les  événements  glorieux  qu'il  venait  nous 
annoncer.  La  joie  en  est  bien  vive,  ici  et  dans 
toute  la  nation,  et  vous  pouvez  être  assuré 
que  votre  nom  y  est  en  vénération.  On  recon- 
naît avec  plaisir  que,  quoique  vous  n'a^^ez  pas 
eu  la  direction  en  chef  de  cette  grande  opéra- 
tion, votre  conduite  prudente  et  vos  manœuvres 
préliminaires  en  avaient  préparé  le  succès.  Je 
vous  ai  suivi  pas  à  pas,  monsieur  le  marquis, 
dans  toute  votre  campagne  en  "Virginie  ;  j'au- 
rais souvent  tremblé  pour  vous,  si  je  n'avais 
été  rassuré  par  votre  sagesse.  Il  faut  bien  de 
l'habileté  pour  s'être  soutenu,  comme  vous 
l'avez  fait  si  longtemps,  devant  le  lord  Gorn- 
wallis,  dont  on  loue  les  talents  pour  la  guerre, 
malgré  l'extrême  disproportion  de  vos  forces. 
C'est  vous  qui  l'avez  conduit  au  terme  fatal, 
où,  au  lieu  de  vous  faire  prisonnier  de  guerre, 
comme  il  pouvait  en  avoir  le  projet,  vous  l'avez 
mis  dans  la  nécessité  de  se  rendre  lui-même. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         143 

»  L'histoire  offre  peu  d'exemples  d'un  suc- 
cès aussi  complet;  mais  on  se  trompera,  si  on 
croit  qu'il  fixe  l'époque  d'une  paix  imminente. 
Il  n'est  pas  dans  le  caractère  des  Anglais  de 
se  rendre  aussi  facilement.  Attendez-vous  à  de 
plus  grands  efforts  de  leur  part  pour  reprendre 
le  terrain  qu'ils  ont  perdu  et  même  pour 
l'étendre,  si  la  chose  est  possible,  et  elle  le 
deviendrait  si  le  pays  que  vous  habitez,  se  re- 
posant dans  une  funeste  sécurité,  ne  se  prête 
pas  à  la  nécessité  de  multiplier  ses  efforts.  Ce 
que  j'entends  de  l'état  de  l'armée  américaine 
n'est  pas  à  beaucoup  près  satisfaisant;  l'espèce 
des  hommes  est  bonne,  mais  ils  sont  peu  nom- 
breux :  ce  sont  cependant  les  gros  bataillons 
qui  décident  la  victoire. 

»  Prêchez,  monsieur  le  marquis,  cette  doc- 
trine à  nos  amis.  Faites-leur  sentir  que  ce 
n'est  plus  le  moment  de  prêter  h  de  petites 
considérations  s'ils  veulent  assurer  sur  des 
fondements  inébranlables  l'ouvrage  glorieux 
qu'ils  ont  entrepris  avec  tant  de  courage. 
Ne   vous  lassez  pas  de   me  tailler  de  bonnes 


144  LA  jei:m;sse  de  l.\  fayette. 

plumes  K  Ce  n'est   pas  avec  une  seule  qu'on 
peut  écrire  un  ouvrage  aussi  volumineux  que 

le  sera  la  future  paix 

»  Je  vous  demande  de  vos  nouvelles,  mon- 
sieur le  marquis,  aussi  souvent  que  vous  le 
pourrez.  Vous  ne  pouvez  en  donner  à  per- 
sonne qui  prenne  un  intérêt  plus  vif  et  plus 
direct  à  tout  ce  qui  vous  regarde.  Ma  femme 
et  ma  famille  partagent  ce  sentiment.  Tout 
ce  qui  m'appartient  se  réunit  pour  vous 
prier  d'agréer  l'assurance  du  tendre  et  invio- 
lable attachement  avec  lequel  j'ai  l'honneur 
d'être,  etc..  » 

Cette  lettre  était  partie  pour  l'Amérique  au 
moment  où  La  Fayette  s'embarquait.  M.  de 
Vergennes  disait  vrai  en  affirmant  que  son 
nom  était  en  vénération  dans  la  nation.  Un 
rayon  de  gloire  avait  réchauffé  les  cœurs.  La 


1.  Allusion  à  la  lettre  de  La   Fayette  du   20  octobre  1781  : 
Recevez  mon  compliment,  monsieur  le  comte,  sur  la  bonne 
plume  que  l'on  vient  enfin  de  tailler  à  la  politique.  »  {Corres- 
pondance, t.  1",  p.  471  ) 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         14o 

France  était  si  peu  habituée  au  succès  depuis 
Rosbach!  Aussi  tous  les  Mémoires  du  temps 
parlent-ils  de  l'enthousiasme  qu'excita  le  re- 
tour de  La  Fayette,  enthousiasme  que  Marie- 
Antoinette  elle-même  partagea.  On  célébrait, 
à  THôtel  de  Ville  de  Paris,  une  grande  fête  à 
l'occasion  de  la  naissance  du  dauphin.  On  y 
apprit  le  débarquement  du  vainqueur  de  Corn- 
wallis.  Madame  de  La  Fayette,  qui  assistait  à 
la  cérémonie,  reçut  une  marque  signalée  de  la 
faveur  royale.  La  reine  voulut  la  reconduire 
elle-même  dans  sa  propre  voiture  à  l'hôtel  de 
Noailles. 

Les  alarmes  de  la  jeune  femme  durant  la 
campagne  de  Virginie  avaient  été  au  delà  de 
ce  qu'elle  avait  encore  souffert.  Les  gazettes 
anglaises,  qui  seules  donnaient  des  nouvelles 
au  public,  peignaient  la  situation  de  l'armée 
américaine  comme  désespérée.  Les  bruits  les 
plus  sinistres  arrivaient  aux  oreilles  de  ma- 
dame de  La  Fayette.  Elle  eut  la  force  de  les 
cacher  à  madame  d'Ayen  et  de  tout  supporter 
seule,  prenant  ainsi  sa  revanche  de  la  cam- 

10 


146         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

pagne  précédente.  La  fin  brillante  de  la  guerre 
lui  avait  donc  apporté  une  joie  achetée  par  de 
longues  angoisses.  Le  bonheur  de  revoir  son 
mari,  sorti,  avec  une  auréole  de  gloire,  de  si 
grands  dangers,  le  charme  de  sa  présence, 
étaient  sentis  par  elle  avec  une  extrême  viva- 
cité. «  L'excès  de  son  sentiment  était  tel,  dit 
madame  de  LastejTie,  que  pendant  quelques 
mois  elle  était  près  de  se  trouver  mal  lorsqu'il 
sortait  de  la  chambre.  Elle  fut  effrayée 
d'une  si  vive  passion  par  l'idée  qu'elle  ne 
pourrait  pas  toujours  la  dissimuler  à  mon 
père  et  qu'elle  devenait  gênante.  Dans  cette 
vue,  et  pour  lui  seul,  elle  cherchait  à  se 
modérer,  » 

La  Fayette  devint  à  la  mode.  Au  théâtre, 
les  pièces  du  temps,  comme  VAmour  français, 
de  Rochon  de  Ghabannes,  faisaient  en  vers, 
très  mauvais  du  reste,  des  allusions  à  son 
retour.  Le  xviii^  siècle  reprenait  toujours 
ses  droits,  et  ce  mari  modèle  n'inspira  pas 
moins  une  passion  fort  tendre  qui  se  changea 
en  fidèle  amitié,  à  la  femme  la  plus  charmante 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         147 

de  la  cour,  la  plus  belle,  au  dire  de  ses  con- 
temporains, madame  de  Simiane  ^  La  vicom- 
tesse de  Noailles,  qui  s'y  connaissait,  avoue 
«  qu'elle  n'avait  jamais  entendu  parler  du 
succès  de  la  figure  de  madame  de  Simiane 
sans  une  sorte  d'enthousiasme.  Quelqu'un  a 
dit  :  Il  est  impossible  de  la  recevoir  sans  lui 
donner  une  fête.  »  Jusqu'à  son  dernier  jour, 
sa  bonté  solide,  assaisonnée  d'une  envie  de 
plaire  constante,  devait  produire  autour  d'elle 
«  une  sorte  d'effet  magique.  Son  commerce 
était  délicieux.  Elle  était  d'une  gaîté  charmante, 
comme  tous  ses  frères,  les  trois  Damas.  Cette 
gaîté  ne  blessait  jamais  personne,  parce  qu'elle 
avait  un  cœur  adorable,  une  âme  élevée  et  un 
grand  bon  sens.  »  Être  aimé  de  madame  de 
Simiane  passait  aux  yeux  du  vieux  duc  de  Laval 
pour  une  conquête  aussi  ditficile  que  celle  des 
principes  de  1789.  Ce  fut  une  amie  de  l'exil, 
et  nous  ne  parlons  d'elle  que  pour  mieux 
constater  les   succès  mondains  du  jeune  mar- 

1.  Voir  la  vie  de  la  princesse  de  Poix,  née  Beauvau. 


148         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

quis.  Quels  qu'ils  fussent,  ils  ne  valurent 
jamais  les  joies  de  son  foyer. 

C'était  autre  chose,  cependant,  qu'une  sorte 
de  fierté  nationale  se  révélant  en  toute  occa- 
sion par  les  applaudissements  que  le  public 
faisait  entendre  à  Paris  dans  les  jardins  publics, 
lorsque  La  Fayette  y  paraissait.  Sans  doute, 
c'était  beaucoup  aux  yeux  de  la  nation  d'avoir 
battu  les  Anglais,  sur  terre  et  sur  mer,  pour 
la  première  fois  depuis  Louis  XIV,  et  d'avoir 
pris  ainsi  la  revanche  de  plus  d'un  siècle 
d'humiliation.  Mais  il  y  avait  un  autre  sen- 
timent dans  les  faveurs  populaires  :  l'opinion 
publique  sentait  que  La  Fayette  avait  combattu 
et  vaincu  pour  une  cause  noble  et  juste,  la 
liberté  d'un  peuple,  et  elle  espérait  en  tirer 
profit.  C'était  la  Révolution  qui  revenait 
d'Amérique,  et  le  général  représentait  à  la  fois 
les  triomphes  du  présent  et  les  espérances  de 
l'avenir. 

Tous  les  esprits  observateurs  faisaient  remar- 
quer cette  étrange  inconséquence  :  les  ministres 
de  la  monarchie   française  ne  s'étaient-ils  pas 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         149 

armés  contre  un  roi,  le  roi  d'Angleterre, 
pour  une  république  ?  N'avaient-ils  pas  sou- 
tenu la  cause  d'un  peuple  en  insurrection 
contre  l'autorité  établie  ?  Ne  proposait-on  pas 
à  l'admirai  ion  des  générations  nouvelles  dos 
républicains  tels  que  Franklin,  AVashington, 
John  Adams,  Gates  et  Greene  ?  De  jeunes 
courtisans,  des  représentants  de  la  plus  vieille 
aristocratie  n'étaient-ils  pas  allés  en  Amérique 
apprendre  le  mépris  des  privilèges  et  la  haine 
de  tout  despotisme?  Est-ce  que  le  caractère  de 
cette  époque,  à  la  fois  idolâtre  des  jouissances 
de  l'esprit  et  enivré  par  les  perspectives  d'une 
sorte  d'âge  d'or,  n'est  pas  tout  entier  dans 
la  présentation  que  faisait  Voltaire  à  l'Acadé- 
mie française,  de  Benjamin  Franklin  et  de 
John  Adams,  en  les  appelant  «  les  précurseurs 
en  Europe  de  l'astre  de  la  liberté  qui  se  levait 
en  Amérique?  »  Est-ce  que  les  conséquences 
de  la  fondation  des  États-Unis,  avec  notre  aide, 
ne  furent  pas,  pour  la  royauté  en  France,  d'une 
importance  plus  considérable  que  partout 
ailleurs  ?  La  doctrine   de  la  souveraineté  du 


loO         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

peuple,  proclamée  en  Amérique  et  préparée 
par  notre  école  philosophique  depuis  un  demi- 
siècle,  n'avait-elle  pas  été  reconnue  et  consa- 
crée avec  éclat  par  le  petit-fils  de  Louis  XIV? 

Comme  le  marquis  de  La  Fayette,  les  classes 
dirigeantes,  dans  la  société  française,  en  se 
prenant  d'enthousiasme  pour  le  sjstème  amé- 
ricain, n'allaient  pas  tarder  à  se  demander  si 
le  peuple  devait  s'en  tenir  au  rôle  de  simple 
spectateur.  Il  ne  faut  pas  oublier  qu'en  171)1 
et  1792,  lorsque  notre  noblesse  militaire  se 
trouva  forcée  de  choisir  une  ligne  de  conduite, 
la  majeure  partie  des  survivants  de  la  guerre 
d'Amérique,  Rochambeau,  Dillon,  Gustine,  le 
vicomte  de  Noailles,  Duportail,  Gouvion,  pour 
ne  nommer  que  les  principaux,  crut,  à  l'exemple 
de  La  Fa^^etto,  que  son  devoir  essentiel 
l'attachait  absolument  au  sol  de  la  patrie  et 
qu'il  fallait,  avant  tout,  la  défendre  contre 
l'étranger,  même  sous  des  couleurs  nouvelles. 

G'était  donc  plus  qu'une  personne,  c'était 
une  idée  que  l'on  acclamait  dans  La  Fayette, 
et  il  le  sentait.   Il  revenait  d'Amérique  trans- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         151 

formé  et  avec  une  éducation  que  la  fréquen- 
tation et  l'amitié  de  Washington  et  des  glorieux 
fondateurs  de  l'indépendance  lui  avaient  donnée. 
Ce  qui  n'était  que  dans  les  livres,  dans  les 
conversations  des  salons,  avait  pris  corps  à  ses 
yeux,  et  il  sut,  dès  les  premiers  jours  del789, 
ce  qu'il  voulait.  C'était  une  force  et  une  supé- 
riorité. Était-ce  suffisant?  C'est  ce  que  nous 
examinerons. 

Sept  années  nous  séparent  encore  de  la  con- 
vocation des  états  'généraux.  La  Fayette,  en 
attendant,  devient  le  véritable  représentant, 
en  Europe,  de  tous  les  intérêts  américains. 
Une  résolution  du  congrès  du  23  novembre  1781 
portait  que  les  ministres  plénipotentiaires  et 
agents  américains  à  l'étranger  étaient  chargés 
de  faire  toutes  les  communications  à  La  Fayette 
et  de  s'entendre  avec  lui.  Cette  résolution  est 
trop  importante  pour  que  nous  n'en  transcri- 
vions pas  les  parties  principales.  Elles  parlent 
plus  haut  que  nos  réflexions  : 

«  Sur  le  rapport  de  MM.  Carroll,  Madison  et 


152  LA   JEUNESSE   DE   LA    FAYETTE. 

Cornell,  résolu  :  Que  le  major  général,  mar- 
quis de  La  Fayette  sera  autorisé  à  aller  en 
France  et  à  n'en  revenir  qu'à  l'époque  qui  lui 
paraîtrait  la  plus  convenable  ;  que,  d'après 
l'examen  de  sa  conduite  durant  la  dernière 
campagne,  et  particulièrement  pendant  le 
temps  qu'il  a  commandé  en  chef  dans  la  Vir- 
ginie, il  sera  informé  que  les  nombreuses  et 
nouvelles  preuves  qu'il  a  données  de  son  zèle, 
de  son  attachement  à  la  cause  qu'il  a  épousée, 
ainsi  que  de  son  jugement,  de  sa  vigilance,  de 
sa  bravoure,  de  son  habileté  dans  la  défense 
de  cette  cause,  ont  grandement  ajouté  à  la 
haute  opinion  que  le  Congrès  avait  déjà  de  son 
mérite  et  de  ses  talents  militaires  ;  que  le  se- 
crétaire des  affaires  étrangères  informera  les 
ministres  plénipotentiaires  des  États-Unis  que 
le  Congrès  désire  qu'ils  confèrent  avec  le  mar- 
quis de  La  Fayette  et  profitent  de  la  connais- 
sance qu'il  a  de  la  situation  des  affaires  pu- 
bliques aux  États-Unis  ;  que  le  secrétaire  des 
affaires  étrangères  informera,  en  outre,  le  mi- 
nistre plénipotentiaire  à  la  cour  de  Versailles 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE,         133 

que  l'intention  du  Congrès  est  qu'il  consulte  le 
marquis  de  La  Fayette  et  emploie  son  assis- 
tance pour  accélérer  l'envoi  des  secours  qui 
pourraient  être  accordés  aux  États-Unis  par  Sa 
Majesté  très  chrétienne  ;  que  le  surintendant 
des  finances,  le  secrétaire  des  affaires  étran- 
gères et  le  bureau  de  la  guerre  donneront  au 
marquis  de  La  Fayette,  touchant  les  affaires 
de  leurs  départements  respectifs,  telles  com- 
munications qui  peuvent  le  mettre  à  même 
d'atteindre  le  but  des  deux  résolutions  précé- 
dentes;... que  le  secrétaire  des  affaires  étran- 
gères rédigera  une  lettre  à  Sa  Majesté  très 
chrétienne,  laquelle  lettre  sera  confiée  au  mar- 
quis de  La  Fayette.  » 

Cette  lettre  du  Congrès  à  Louis  XVI,  datée 
du  20  novembre  1781,  disait  en  termes  formels  : 

«  Le  major  général  marquis  de  La  Fayette 
a,  dans  cette  campagne,  tellement  ajouté  à  la 
réputation  qu'il  s'était  acquise,  que  nous  dési- 
rons obtenir  pour   lui,  en  notre  faveur,   une 


154  I,A   JEUNESSE    DE   LA   FAYETTE. 

marque  particulière  de  bienveillance  en  addi- 
tion à  l'accueil  favorable  que  ses  mérites  ne 
peuvent  manquer  de  rencontrer  chez  un  sou- 
verain généreux  et  éclairé.  Dans  celte  vue,  nous 
avons  ordonné  à  notre  ministre  plénipotentiaire 
de  présenter  le  marquis  de  La  Fayette  à  Votre 
Majesté.  » 

Il  prit  donc  une  part  active  à  des  négocia- 
tions entamées  par  des  envoyés  de  l'Angleterre 
avec  les  ministres  des  États-Unis  à  Paris,  et 
il  fut,  en  cette  qualité,  appelé  par  le  roi. 
Louis  XVI  lui  parla  de  Washington  dans  les 
termes  d'une  si  haute  confiance,  lui  exprima 
si  chaleureusement  ses  sentiments  d'estime  et 
d'admiration  pour  le  grand  citoyen,  que  La 
Fayette  ne  put  se  dispenser  de  le  lui  écrire.  Qui 
le  croirait  !  Dans  un  dîner,  chez  le  vieux  ma- 
réchal de  Richelieu,  le  survivant  de  tout  un 
monde  disparu,  la  santé  de  Washington  fut 
portée  avec  toute  sorte  de  respects  par  les  ma- 
réchaux de  France.  La  Fayette,  qui  était  un 
des  invités,  fut  prié  de  lui  présenter  les  hom- 


LA  JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  155 

mages  des  convives.  11  s'en  acquilla  le  plus 
galamment  du  monde,  et  il  ajoutait  dans  sa 
lettre  :  «  Tous  les  jeunes  gens  de  la  cour  solli- 
citent la  permission  d'aller  en  Amérique.  » 

Cependant,  les  négociations  pour  la  paix 
n'aboutissaient  pas.  Les  dispositions  du  gouver- 
nement français  satisfaisaient  La  Fayette.  Ami 
du  nouveau  ministre  de  la  marine,  le  marquis 
de  Castries,  il  suivait  avec  patriotisme  les  ef- 
forts de  nos  intrépides  marins,  qui  soutenaient 
sur  toutes  les  mers,  contre  les  Anglais,  l'hon- 
neur de  notre  pavillon,  et  il  entretenait  avec 
Washington  une  correspondance  active  :  «  Nos 
deux  nations,  lui  disait-il,  seront  pour  toujours 
attachées  l'une  à  l'autre,  et  l'envie  et  la  perfidie 
britanniques  dont  toutes  deux  sont  l'objet  ne 
peuvent  que  cimenter  entre  elles  une  amitié  et 
une  alliance  éternelles  ^  » 

L'Angleterre  proposait  secrètement  à  la 
France  de  faire  une  paix  séparée  à  des  condi- 

1.  Voir:  Correspondance  de  La  Fayette,  t.  II,  p.  19;  — 
Washington's  Wrilings,  t.  VIII  ;  —  Mémoires  de  La  Fayette, 
t.  II,  p.  4;  —  lettres  des  i'i  octobre  et  22  novembre  1782. 


lo6         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

lions  très  favorables.  M.  de  Vergennes  refusa  ; 
mais  on  craignait,  en  France,  que  les  Améri- 
cains ne  sussent  pas  refuser  pareillement  une 
proposition  analogue.  La  Fayette  et  Washington 
voulaient  avec  raison  que  les  alliés  traitassent 
en  môme  temps.  Pour  en  finir,  les  cours  de 
France  et  d'Espagne  combinèrent  une  grande 
opération  et  confièrent  au  comte  d'Estaing  le 
commandement  général  de  leurs  forces  de  terre 
et  de  mer.  L'amiral,  en  prenant  cette  difficile 
charge,  exigea  que  La  Fayette  fût  employé 
avec  lui.  Il  fut  nommé  chef  des  étals-majors 
des  armées  combinées.  Mais  avant  qu'il  se 
rendît  à  son  poste,  madame  de  La  Fayetle, 
après  sept  mois  de  grossesse,  mit  au  monde 
une  nouvelle  fille,  celle  qui  fut  madame  Louis 
de  Lasteyrie.  «  Quoique  délicate,  j'espère  qu'elle 
s'élèvera  bien,  écrit  le  père  à  Washington.  J'ai 
pris  la  liberté  de  lui  donner  le  nom  de  Vir- 
ginie. » 

L'expédition  franco-espagnole  devait  partir 
de  Cadix.  La  Fayette  s'embarqua  à  Brest,  le 
6  décembre  1782,  avec  quatre  bataillons  d'in- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         137 

fanterie,  un  équipage  d'artillerie  et  cinq  mille 
hommes  de  recrues,  et  alla  joindre  à  Cadix  le 
comte  d'Estaing,  qui  s'y  était  rendu  par  terre, 
en  passant  par  Madrid.  Avant  de  prendre 
congé  de  M.  de  Vergennes,  La  Fayette  s'était 
assuré  de  la  promesse  d'un  secours  additionnel 
de  six  millions  de  livres  pour  les  États-Unis'. 

Le  plan  de  campagne  consistait  d'abord  à 
aller  à  la  Jamaïque,  à  l'attaquer  avec  soixante 
vaisseaux  de  ligne  et  des  forces  de  terre  consi- 
dérables. La  Fayette  obtint  du  ministère 
français  l'engagement  qu'après  la  prise  de  la 
Jamaïque,  le  comte  d'Estaing  se  porterait 
devant  New- York  et  qu'il  détacherait  de  sa 
flotte  un  convoi  de  six  mille  Français  pour 
tenter  une  révolution  dans  le  Canada,  expé- 
dition que  le  marquis  n'avait  jamais  perdue 
de  vue. 

Un  incident  nous  est  révélé  dans  ses  Mé- 
moires. Lorsque,  dans  les  arrangements  du 
plan  de  campagne,  d'Estaing  proposa  au  roi 

1.  Voir  lettre  du  22  novembre  1782,  t.  II. 


158         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

d'Espagne,  Charles  III,  de  nommer  La  Fayette 
commandant  provisoire  à  la  Jamaïque  : 
«  NonI  non!  répondit  avec  vivacité  le  vieux 
monarque,  je  ne  veux  pas  cela  :  il  y  ferait 
une  république  1  *  Mais  il  consentit  à  la  partie 
du  plan  qui  portait  une  armée  navale  à 
New- York  et  un  corps  de  troupes  au  Canada. 
Cette  puissante  expédition  aurait  réuni  aux 
îles  soixante-six  vaisseaux  et  vingt-quatre 
mille  hommes.  Le  corps  de  Rochambeau  était 
déjà  arrivé  dans  un  port  de  l'Amérique 
espagnole  pour  s'y  joindre. 

Tout  annonçait  le  succès  de  la  plus  forte 
armée  de  terre  et  de  mer  qui  eût  paru  dans 
les  colonies.  L'appréhension  de  la  lutte  mit  fin 
aux  tergiversations  du  gouvernement  anglais, 
et,  au  moment  de  prendre  le  large,  on  apprit 
que  la  paix  était  faite.  Les  préliminaires  entre 
la  France  et  l'Angleterre  avaient  été  signés  à 
Versailles,  le  20  janvier  1783,  par  M.  de  Ver- 
gennes  et  M.  Fitz-Herbert,  plénipotentiaire  de 
Sa  Majesté  britannique.  Ces  préliminaires 
furent  convertis  en  un  traité  de  paix  définitif 


LA  JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  159 

le  3  septembre  1783.  11  fut  signé,  pour  l'Es- 
pagne, par  le  comte  d'Aranda;  pour  l'Angle- 
terre, par  le  duc  de  Manchester,  et  pour  la 
France,  par  M.  de  Vergennes.  Le  traité  défi- 
nitif entre  la  Grande-Bretagne  et  les  États-Unis 
fut  signé  le  même  jour,  à  Paris,  par  David 
Hartley,  d'une  part,  et  par  John  Adams,  Ben- 
jamin Franklin  et  John  Jay  de  l'autre.  La 
veille,  avaient  été  conclues,  également  à  Paris, 
les  conventions  particulières  entre  l'Angleterre 
et  les  États-généraux  de  Hollande. 


VIII 


Lorsqu'un  courrier  eut  fait  connaître  ces 
nouvelles  à  Cadix',  La  Fayette  eût  voulu  les 
porter  lui-même,  à  son  tour,  aux  Étals-Unis; 
mais  Carmichaël,  leur  chargé  d'affaires,  lui 
écrivit  que  sa  présence  et  son  influence  étaient 
nécessaires  au  succès  des  négociations  avec  la 
cour  d'Espagne.  Il  se  borna  donc  à  demander 
au  comte  d'Estaing  de  faire  partir  un  bâti- 
ment pour  l'Amérique.  L'amiral  donna  l'ordre 
d'appareiller  au  navire  qui  s'appelait  le 
Triomphe.  Il  était  porteur   de  deux  lettres  de 


1.  Voir  lettres  des  2)  janvier,  5  février  1783.  {Correspon- 
dance, t.  II.) 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         161 

La  Fayette,  datées  de  Cadix,  du  5  février  1783, 
annonçant  la  signature  des  préliminaires  de 
la  paix,  l'une  adressée  au  Congrès,  l'autre  à 
Washington.  Dans  la  première,  il  disait  : 

«  Aujourd'hui  que  notre  noble  cause  a  pré- 
valu, que  notre  indépendance  est  fermement 
établie  et  que  la  vertu  américaine  a  obtenu  sa 
récompense,  aucun  eflbrt,  je  Fespère,  ne  sera 
négligé  pour  fortifier  l'union  fédérale.  Puissent 
les  Etats  être  toujours  unis,  de  manière  à 
défier  les  intrigues  européennes.  Sur  cette 
union  reposeront  leur  importance  et  leur 
bonheur.  C'est  le  premier  vœu  d'un  cœur  plus 
véritablement  américain  que  des  mots  ne  peu- 
vent l'exprimer.   « 

Sa  lettre  à  Washington  était  plus  expan- 
sive,  plus  émue  : 

«  Si  vous  n'étiez,  lui  écrivait-il,  qu'un 
homme  tel  que  César  ou  le  roi  de  Prusse,  je 
serais  presque   affligé   pour   vous    de  voir  se 

11 


162         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

terminer  la  tragédie  où  vous  jouez  un  si  grand 
rôle.  Mais  je  me  félicite  avec  vous,  mon  cher 
général,  de  cette  paix  qui  accomplit  tous  mes 
vœux.  Rappelez- vous  nos  temps  de  Valley - 
Forge,  et  que  le  souvenir  des  dangers  et  des 
travaux  passés  nous  fasse  jouir  davantage  de 
notre  situation  présente.  Quels  sentiments 
d'orgueil  et  de  bonheur  j'éprouve  en  pensant 
aux  circonstances  qui  ont  déterminé  mon 
engagement  dans  la  cause  américaine!  Quant 
à  vous,  mon  cher  général,  qui  pouvez  dire 
véritablement  que  tout  cela  est  votre  ouvrage, 
quels  doivent  être  les  sentiments  de  votre 
bon  et  vertueux  cœur  en  cet  heureux  moment, 
qui  affermit  et  qui  couronne  la  révolution  que 
vous  avez  faite  1  Je  sens  qu'on  enviera  le 
bonheur  de  mes  petits-enfants  lorsqu'ils  célé- 
breront et  honoreront  votre  nom.  Avoir  eu  un 
de  leurs  ancêtres  parmi  vos  soldats,  savoir 
qu'il  eut  la  bonne  fortune  d'être  l'ami  de 
votre  cœur,  sera  l'éternel  honneur  dont  ils  se 
glorifieront,  et  je  léguerai  à  l'aîné  d'entre  eux, 
tant  que  durera  ma  postérité,  la  faveur   que 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         163 

VOUS  avez  bien  voulu  conférer  à  mon  fils 
George.  Je  m'étais  disposé  à  aller  en  Amérique 
à  la  nouvelle  de  la  paix.  La  copie  ci-jointe  de 
ma  lettre  au  Congrès,  celle  que  j'écris  officiel- 
lement à  M.  Livingstone,  en  le  priant  de  vous 
la  communiquer,  vous  instruiront  pleinement 
des  raisons  qui  me  pressent  de  partir  pour 
Madrid.  De  là,  je  ferai  mieux  d'aller  à  Paris, 
et  dans  le  mois  de  juin  je  m'embarquerai  pour 
l'Amérique.  Heureux,  dix  fois  heureux  serai-je 
en  embrassant  mon  cher  général,  mOn  père, 
mon  meilleur  ami,  que  je  chéris  avec  une 
affection  et  un  respect  que  je  sens  trop  bien 
pour  ne  pas  savoir  qu'il  m'est  impossible  de 
les  exprimer!...  A  présent  que  vous  allez 
goûter  quelque  repos,  permettez-moi  de  vous 
proposer  un  plan  qui  pourrait  devenir  gran- 
dement utile  à  la  portion  noire  du  genre  hu- 
main. Unissons-nous  pour  acheter  une  petite 
propriété  où  nous  puissions  essaj^er  d'affranchir 
les  nègres  et  de  les  employer  seulement  comme 
des  ouvriers  de  ferme.  Un  tel  exemple  donné 
par  vous  pourrait  être  également  suivi,    et  si 


164         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

nous  réussissions  en  Amérique,  je  consacrerais 
avec  joie  une  partie  de  mon  temps  à  mettre 
cette  idée  à  la  mode  dans  les  Antilles.  Si  c'est 
un  projet  bizarre,   j'aime  mieux  être  fou   de 
cette  manière  que  d'être  jugé  sage  pour  une 
conduite  opposée.  Je    suis  si  impatient  d'ap- 
prendre de  vos  nouvelles  et  de  vous  donner 
des  miennes  que  j'envoie  mon  domestique  par 
ce  vaisseau   et  que  j'ai  obtenu  qu'il  fût  mis  à 
terre  sur  la  côte  du  Marjdand...  Adieu!  adieu! 
mon    cher   général  ;   j'offre   mes  plus  tendres 
respects  à  madame  Washington.  Nous  allons, 
à  présent,  nous  disputer,  car  je  vous  presserai 
de  revenir  en  France  avec  moi.   La  meilleure 
manière   d'arranger   l'affaire   serait   que  ma- 
dame   Washington    vous    accompagnât.    Elle 
rendrait  madame  de  La  Fayette  et  moi  parfai- 
tement heureux.  So^'ez  assez  bon  pour  parler 
de  moi  à  votre  respectable  mère.   Je  partage 
son  bonheur  de  toute  mon  âme.   » 

Toutes  les  lettres  de  LaFaj^ette  à  Washington 
sont  animées  de  ce  souffle  généreux  et  de  ces 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE,         165 

sentiments  de  tendre  admiration.  On  y  sent 
circuler  cette  âme  de  la  fin  du  xvni'^  siècle, 
qui  ne  se  lasse  pas  de  s'intéresser  à  toutes  les 
nobles  causes.  Un  jour,  c'est  l'indépendance 
de  l'Amérique,  un  autre  jour,  c'est  l'émanci- 
pation des  nègres!  Tantôt,  ce  sera  la  liberté 
civile  rendue  aux  protestants,  et,  quelques 
mois  plus  tard,  ce  sera  la  Déclaration  des 
droits  de  l'homme.  Sans  doute,  on  rencon- 
trerait encore  dans  notre  pays  le  même  cou- 
rage, la  même  probité  sévère  ;  mais  cette  flamme 
inextinguible,  cette  ardeur  enthousiaste,  cet 
amour  confiant  de  l'humanité,  cet  abandon  de 
soi,  que  sont-ils  devenus?  Où  sont  ces  qualités 
si  françaises  qui  étaient  réunies  chez  La 
Fayette,  au  moment  où,  sans  expérience  et 
sans  boussole,  nous  allions  à  notre  tour  tra- 
verser les  plus  cruelles  épreuves  et  subir  les 
plus  redoutables  tempêtes? 

Ce  désir  passionné  de  contribuer  au  progrès 
des  idées  philanthropiques,  cette  horreur  de 
toutes  les  injustices,  étaient  aussi  très  vifs  dans 
le  cœur  de  madame  de  La  Fayette.  Elle  par- 


166         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

tagea  donc  les  sentiments  de  son  mari  lorsqu'il 
s'occupa  de  travailler  à  l'abolition  de  la  traite. 
Washington  avait  bien  accueilli  l'ouverture 
qu'il  lui  avait  faite. 

«  Le  plan  que  vous  me  proposez,  mon  cher 
marquis,  pour  encourager  l'émancipation  des 
nègres  dans  ce  pays  et  les  faire  sortir  de  l'état 
d'esclavage,  est  une  frappante  preuve  de  la 
bienfaisance  de  votre  cœur.  Je  serai  heureux 
de  me  joindre  à  vous  dans  une  œuvre  aussi 
louable;  mais  j'attends,  pour  entrer  dans  les 
détails  de  l'affaire,  le  moment  où  j'aurai  le 
plaisir  de  vous  voir.  » 

La  Fayette,  toujours  prêt  à  l'action,  acheta 
une  habitation  à  Gayenne,  la  Belle-Gahrielle, 
atin  d'y  donnerl'exemple  d'un  affranchissement 
graduel.  Il  chargea  sa  femme  du  détail  de 
cette  entreprise.  Un  autre  sentiment  venait  se 
joindre  aux  aspirations  libérales  chez  la  fille 
de  la  duchesse  d'Ayen.  Elle  était  profondément 
chrétienne,  et  le  désir  d'enseigner  aux  nègres 


LA  JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  167 

de  la  Guyane  les  premiers  principes  de  re- 
ligion et  de  morale  s'unissait  au  dessein  qu'elle 
partageait  avec  son  mari  de  les  amener  à  la 
liberté.  Elle  se  lia  avec  des  prêtres  du  sémi- 
naire du  Saint-Esprit,  qui  avaient  une  maison 
à  Cayenne.  Les  événements  révolutionnaires  ne 
devaient  pas  lui  permettre  de  voir  réaliser  ses 
vœux;  mais,  au  moins,  elle  eut  la  consolation 
d'apprendre  que  les  nègres  n'avaient  pas 
commis,  à  la  plantation  de  la  Belle-Gabrielle,  les 
horreurs  qui  eurent  lieu  ailleurs. 

Avant  de  rentrer  à  Paris,  La  Fayette  s'était 
arrêté  à  Madrid.  La  lenteur  espagnole  et  surtout 
la  méfiance  de  la  cour  contre  l'émancipation 
des  colonies  américaines  avaient  laissé  les  né- 
gociations aussi  peu  avancées  que  le  premier 
jour  où  M.  Jay  était  venu  en  Espagne  comme 
envojé  des  États-Unis.  La  Fayette  vit  Charles  III 
et  son  ministre,  le  comte  de  Florida-Blanca. 
Il  obtint  la  reconnaissance  de  M.  Carmichaël 
comme  chargé  d'afîaires  du  gouvernement  amé- 
ricain et  le  fit  recevoir  officiellement  à  la  cour. 
Enfin,  il  parvint  à   arrêter   les  bases  de  l'ar- 


168         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

rangement  qui  intervint  définitivement  quelques 
mois  après.  Après  avoir  prévenu  de  ce  résultat 
M.  Livingstone,  le  secrétaire  des  relations  ex- 
térieures, il  rentra  à  Paris'. 

Il  n'avait  pas  encore  conduit  madame  de  La 
Fayette  à  Ghavaniac  en  Auvergne,  où  il  était 
né,  où  résidait  sa  dernière  tante,  madame  de 
Ghavaniac,  la  seule  parente  qui  se  rattachât  à 
la  famille  paternelle,  depuis  que  madame 
de  Motier  était  morte.  Ce  voyage,  retardé 
pendant  quelques  jours  par  le  mariage  de 
Rosalie  la  dernière  fille  de  la  duchesse  d'Ayen, 
avec  le  marquis  de  Grammont,  s'effectua  vers 
la  fin  de  mars.  Tandis  que  madame  de  La 
Fayette  gagnait  le  cœur  de  madame  de  Gha- 
vaniac et  lui  inspirait  un  sentiment  maternel 
qui  ne  s'éteignit  qu'avec  la  vie,  La  Fayette  s'oc- 
cupait d'obtenir,  pour  les  marchandises  améri- 
caines, que  Lorient,  Duniverque  et  Bayonne 
fussent  déclarés  ports  francs. 

Il  avait  eu  la  satisfaction  d'apprendre   par 

1.  Voir  Correspondance  de  La  Fayette,  t.  II,  19   février  et 
2  mars  1783,  20  et  22  juillet,  même  année. 


LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  169 

Washington,  le  5  avril,  que  sa  lettre,  datée 
de  Cadix  et  apportée  à  Philadelphie  par  le 
vaisseau  le  Triomphe,  était  le  seul  avis  que  le 
Congrès  eût  encore  reçu  de  la  paix  générale. 
Aussi  les  sentiments  de  reconnaissance  s'expri- 
maient-ils hautement  «  pour  le  cher  marquis  », 
et  ensuite  «  pour  l'auguste  souverain  Louis  XVI, 
qui,  dans  le  même  temps  où  il  se  déclarait  le 
père  de  son  peuple  et  le  défenseur  des  droits 
américains,  donnait  le  plus  noble  exemple  de 
modération  en  traitant  avec  ses  ennemis  ». 

Les  souffrances  de  l'armée  américaine  étaient 
arrivées  à  leur  paroxysme  et  n'avaient  d'égales 
que  le  stoïcisme  des  troupes  et  des  officiers. 
Enfin,  au  mois  de  juin,  le  Congrès  donna  des 
congés  à  tous  les  soldats  qui  avaient  pris  un 
engagement  peur  la  guerre  et,  le  23  décembre, 
"Washington,  reçu  par  le  Congrès,  résignait 
dans  ses  mains  sa  commission  de  général  en 
chef. 

La  Fayette  ne  faisait  que  devancer  le  juge- 
ment de  l'histoire  quand  il  disait  à  l'ancien 
commandant  des  armées   américaines    «   que 


170         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

jamais  homme  n'avait  eu  dans  l'opinion  du 
monde  une  place  aussi  honorable;  que  son 
nom  grandirait  encore  dans  la  postérité  ;  que 
tout  ce  qui  est  grand,  tout  ce  qui  est  bon,  ne 
s'était  pas,  jusqu'à  présent,  trouvé  réuni  dans 
le  même  individu  ;  que  jamais  il  n'avait  existé 
d'homme  que  le  soldat,  le  politique,  le  pa- 
triote et  le  philosophe  pussent  également 
admirer,  et  que  jamais  révolution  ne  s'était 
accomplie  qui,  dans  ses  motifs,  sa  conduite  et 
ses  conséquences,  pût  si  bien  immortaliser 
son  glorieux  chef.  » 

Washington  s'était  retiré  sous  les  ombrages 
de  Mount-Vernon,  auprès  de  sa  mère  et  de  sa 
femme  :  il  avait  suspendu  son  épée  et  son 
habit  de  général  en  chef  dans  un  coin  de  sa 
modeste  demeure  et  repris  le  manche  de  la 
charrue.  Il  était  revenu  plus  pauvre  qu'il 
n'était  parti.  C'est  alors  {10  février  1784)  qu'il 
écrit  à  La  Fayette  cette  lettre  immortelle  que 
M.  Guizot  a  eu  raison  d'appeler  un  monu- 
ment, et  qui  devrait  être  inscrite  en  lettres 
d'or  dans  tous  les  livres  destinés  à  former  les 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         171 

caractères.  Noblesse,  fierté,  délicatesse  s'y  ren- 
contrent avec  une  sérénité  d'âme  que  les  plus 
beaux  exemples  de  l'antiquité  n'égalent  pas  : 

«  Enfin,  mon  cher  marquis,  je  suis  à  pré- 
sent un  simple  citoyen,  sur  les  bords  du  Po- 
tomac,  à  l'ombre  de  ma  vigne  et  de  mon 
figuier,  libre  du  tumulte  des  camps  et  des 
agitations  de  la  vie  publique. 

»  Je  me  plais  en  des  jouissances  paisibles. 
Le  soldat  toujours  poursuivant  la  renommée, 
l'homme  d'État  consacrant  ses  jours  et  ses 
nuits  aux  plans  qui  feront  la  grandeur  de  sa 
nation  ou  la  ruine  des  autre?,  comme  si  ce 
globe  ne  suffisait  pas  à  tous,  le  courtisan, 
toujours  surveillant  sa  contenance,  dans  l'es- 
poir d'un  gracieux  sourire,  doivent  bien  peu 
les  comprendre. 

»  Je  ne  suis  pas  seulement  retiré  des  em- 
plois publics,  je  suis  rendu  à  moi-même;  je 
puis  retrouver  la  solitude  et  reprendre  les 
sentiers  de  la  vie  privée  avec  une  satisfaction 
plus   profonde.  Ne  portant  envie  à  personne. 


172  LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE. 

je  suis  décidé  à  être  content  de  tous,  et  dans 
cette  disposition  d'esprit,  mon  cher  ami,  je 
descendrai  doucement  le  fleuve  de  la  vie,  jus- 
qu'à ce  que  je  repose  auprès  de  mes  pères  I 

y>  Il  serait  puéril  de  vouloir  vous  apprendre 
à  présent  que  les  Anglais  ont  évacué  la  ville 
de  New- York  le  23  novembre;  que,  le  même 
jour,  les  troupes  américaines  en  ont  pris  pos- 
session pour  la  remettre  aux  autorités  civiles 
de  l'État  ;  que,  malgré  l'attente  et  les  prédic- 
tions du  général  Carleton,  de  ses  officiers  et 
de  tous  les  royalistes,  le  bon  ordre  a  été  im- 
médiatement établi  et  le  port  de  New- York 
entièrement  débarrassé  du  pavillon  britan- 
nique vers  le  5  ou  le  6  décembre.  Vous  dire, 
après  cela,  que  je  suis  resté  huit  jours  dans 
la  ville  après  notre  prise  de  possession,  et  si 
accablé  d'occupations  que  je  n'ai  pu  vous 
écrire;  que,  revenant  par  Philadelphie,  j'ai 
été  obligé  d'y  demeurer  une  semaine;  qu'en- 
suite, à  Annapolis,  où  se  trouvait  et  où  se 
tient  encore  le  Congrès,  je  lui  ai  remis  ma 
commission  et  offert  mon  dernier  hommage  ; 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         173 

et  qu'enfin,  la  veille  de  Noël  au  soir,  les  portes 
de  cette  maison  ont  vu  entrer  un  homme  plus 
vieux  de  neuf  ans  que  lorsqu'il  les  avait  quit- 
tées ;  c'est  chose  qui  ne  peut  intéresser  que 
moi  seul.  Depuis  ce  moment,  nous  avons 
été  enfermés  par  la  glace  et  la  neige  et 
privés  de  toute  communication  au  dehors  ;  car 
cet  hiver  a  été  et  continue  d'être  extrêmement 
rude. 

»  Je  dois  à  présent  vous  remercier  de  vos 
lettres  du  22  juillet  et  du  8  septembre.  Les 
détails  qu'elles  contiennent  sur  les  affaires  po- 
litiques et  commerciales  de  l'Amérique  sont 
fort  intéressants,  je  voudrais  pouvoir  ajouter 
qu'ils  sont  également  satisfaisants.  La  part 
que  vous  avez  prise  dans  ces  transactions,  par- 
ticulièrement en  ce  qui  touche  la  franchise 
des  ports  de  France,  est  une  nouvelle  preuve 
de  vos  infatigables  efforts  pour  servir  ce  pays  ; 
mais  il  n'y  a  aucun  endroit  de  vos  lettres  au 
Congrès,  mon  cher  marquis,  qui  montre  plus 
clairement  l'excellence  de  votre  cœur  que  celui 
où  vous  exprimez  vos  nobles  et  généreux  sen- 


174         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

timents  sur  la  justice  due  aux  fidèles  amis  et 
serviteurs  du  pays. 

»  Je  vous  remercie  très  sincèrement  de  votre 
invitation  de  demeurer  chez  vous,  si  j'allais  à 
Paris  ;  je  vois  à  présent  peu  d'apparence  que 
je  puisse  entreprendre  un  tel  voyage.  Le  dé- 
rangement de  mes  affaires  personnelles,  pen- 
dant ces  dernières  années,  non  seulement 
m'oblige  à  suspendre,  mais  peut  m'empêcher 
de  jamais  satisfaire  ce  désir.  Puisque  ce  motif 
n'existe  pas  pour  vous,  venez  avec  madame  de 
La  Fayette  me  voir  dans  mes  foyers  Je  vous 
ai  dit  souvent  et  je  vous  répète  que  personne 
ne  vous  recevra  avec  plus  d'amitié  et  d'affec- 
tion que  moi,  à  qui  madame  Washington 
se  joindrait  de  grand  cœur.  Nous  offrons 
ensemble  nos  compliments  affectueux  à  votre 
femme  et  nos  tendres  vœux  pour  le  petit 
troupeau. 

»  Je  suis,  avec  tous  les  sentiments  d'estime, 
d'admiration  et  d'amitié,  votre 

»    WASHINGTON.    » 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         175 

On  comprend  que  l'éducation  de  La  Fayette 
se  soit  achevée  au  contact  de  cette  grandeur 
morale.  Nous  sommes  loin  des  petits-maîtres 
et  aussi  de  tous  ceux  qui  avaient  cassé  la  noix 
et  n'avaient  rien  trouvé  dedans  ! 


IX 


Après  avoir  réglé  les  difficaltés  que  soulevait 
la  création  de  l'ordre  de  Cincinnatus,  après 
avoir  conseillé  de  renoncer  à  l'hérédité,  seule 
clause  qui  eût  des  inconvénients,  après  avoir 
rétabli  ainsi  l'harmonie  entre  les  officiers 
américains  et  les  officiers  de  l'armée  française, 
La  Fayette  fit  en  Amérique  son  troisième 
voyage. 

Ce  fut  en  juin  1784  qu'il  s'embarqua  pour 
visiter  ces  États  dont  la  liberté  et  la  prospérité 
étaient  enfin  assurées.  Il  était  accompagné  par 
le  chevalier  de  Caraman  et  par  le  capitaine  de 
frégate  de  Grandchain.    Il  débarqua  à  New- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         177 

York  le  4  août  et  fut  reçu  en  triomphe  dans 
toutes  les  villes  qu'il  traversa.  Il  visita  York- 
town,  Williamsburg  et  Richmond,  théâtre  de 
la  campagne  de  1781.  Washington  vint  à 
Richmond  au-devant  de  lui,  et  ils  allèrent 
passer  quelque  temps  ensemble  dans  la  re- 
traite de  Mount-Vernon. 

Leurs  entretiens  portèrent  principalement 
sur  l'avenir  politique  de  cette  nation  qu'ils 
avaient  fondée.  «  Nous  sommes  à  présent  un 
peuple  indépendant,  disait  Washington,  et 
nous  devons  apprendre  la  tactique  de  la  poli- 
tique. Nous  prenons  place  parmi  les  nations 
de  la  terre,  et  nous  avons  un  caractère  à  éta- 
blir. Le  temps  montrera  comment  nous  avons 
su  nous  en  acquitter.  »  Sa  principale  préoc- 
cupation était  que  la  politique  locale  des  États 
intervînt  trop  dans  l'organisation  du  gouverne- 
ment central.  Il  voulait  une  constitution  qui,  en 
assurant  à  l'Union  la  consistance,  la  stabilité,  la 
dignité,  donnât  au  pouvoir  politique,  à  ce  qu'il 
appelait  le  grand  conseil  national, des  moyens 
suffisants    pour  régler  les   intérêts  généraux. 

12 


178         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Après  quelques  jours  de  conversation  intime, 
Washington  accompagna  son  hôte  à  Baltimore 
et  à  Philadelphie.  De  nombreuses  adresses  en- 
voyées par  des  comités  de  chaque  comté  moti- 
vèrent plus  d'une  réponse  de  La  Faj^ette  ;  elles 
ont  été  recueillies  pour  la  plupart.  Dans  toutes 
nous  trouvons  la  ferme  expression  de  son  dé- 
sir de  voir  abolir  l'esclavage.  Nous  ne  relate- 
rons pas  davantage  le  voyage  qu'il  fit  au  fort 
Schuyler  pour  assister  à  la  conclusion  du 
traité  avec  les  Indiens  ^  Le  fait  essentiel,  dans 
son  troisième  voyage,  fut  sa  réception  solen- 
nelle par  le  Congrès  des  États-Unis. 

Informé  du  prochain  départ  de  La  Fayette 
pour  l'Europe,  le  Congrès  ordonna  qu'un  co- 
mité, formé  d'un  représentant  de  chaque  État 
de  l'Union,  se  trouverait,  le  H  décembre, 
dans  la  salle  des  séances  pour  le  recevoir  en 
cérémonie,  lui  souhaiter  un  heureux  retour 
dans  sa  patrie  et  l'assurer,  au  nom  des  treize 


1.  Voir  Lettres  d'un  cultivateur  américain,  par  sir  John  de 
Crèvecœur;  Paris,  1787,  t.  III;  —  voir  Mémoires  de  La  Fayette^ 
t.  Il  p.  104. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         179 

États,  de  leur  estime  et  de  leur  considération, 
et  pour  lui  dire  combien  cette  haute  opinion, 
si  souvent  manifestée,  était  encore  justifiée 
par  ses  nouvelles  marques  d'attention  à  leurs 
intérêts  politiques  et  commerciaux.  Le  prési- 
dent du  Congrès  fut  aussi  chargé  de  lui  assurer 
que  de  même  que  son  attachement  constant  et 
égal  avait  ressemblé  à  celui  d'un  citoyen  pa- 
triote, de  même  aussi  les  États-Unis  ne  cesse- 
raient jamais  de  partager  tout  ce  qui  pourrait 
intéresser  sa  gloire  et  son  bonheur,  que  leurs 
vœux  les  plus  vifs  et  les  plus  tendres  l'accom- 
pagneraient toujours. 

Le  Congrès  le  chargea  aussi  d'une  lettre  pour 
Louis  XVI,  dans  laquelle  le  Congrès  exprimait 
ses  sentiments  pour  lui.  Les  journaux,  en  ren- 
dant compte  de  celte  cérémonie  touchante, 
donnèrent  la  réponse  suivante  de  La  Fayette  : 

«  Je  ne  sais  comment  exprimer  aux  États- 
Unis,  assemblés  en  congrès,  toute  la  recon- 
naissance que  je  leur  dois  pour  la  réception 
qu'ils    m'accordent   aujourd'hui   et   le   plaisir 


180         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

que  je  ressens  en  contemplant  l'heureuse 
situation  dont  ils  jouissent.  Depuis  le  moment 
où  j'ai  revu  le  continent,  j'ai  ardemment  dé- 
siré les  en  féliciter.  J'avoue  que  le  premier 
intérêt  que  je  pris  à  leur  cause  n'était,  si  je 
puis  m'exprimer  ainsi,  qu'instinctif  et  invo- 
lontaire; j'étais  loin  encore  de  prévoir  tous  les 
liens  qui  devaient  m'attacher  à  leur  prospérité 
et  à  leur  gloire  ;  mais  j'ai  vu  les  Américains 
exécuter  de  si  grandes  choses  et  déployer  de 
si  grandes  vertus,  que  cet  attachement  durera 
autant  que  ma  vie. 

»  J'embrasse  avec  joie  cette  occasion  favo- 
rable de  remercier  le  Congrès  de  la  confiance 
dont  il  m'a  honoré  pendant  le  cours  de  cette 
révolution.  Elle  commença  lorsque  jeune  en- 
core, et  sans  expérience,  je  ne  pouvais  que 
réclamer  l'adoption  paternelle  de  mon  illustre 
et  respectable  ami.  Elle  m'a  été  continuée, 
avec  la  plus  touchante  bienveillance,  dans 
toutes  les  circonstances  politiques  et  militaires 
de  la  guerre.  Je  reconnaîtrai,  cependant,  que 
j'ai  souvent  trouvé   dans  l'amitié  personnelle 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         181 

et  dans  la  confiance  particulière  des  habitants 
les  plus  grandes  ressources  contre  les  difficultés 
publiques.  Ce  souvenir  précieux  m"enhardit, 
dans  ce  moment  solennel,  à  rappeler  au  Con- 
grès,"aux  États  de  l'Union,  à  tous  leurs  citoyens, 
mes  chers  compagnons  d'armes  dont  la  bra- 
voure et  les  services  ont  été  utiles  à  leur  patrie. 

»  Après  avoir  profondément  senti  l'impor- 
tance des  secours  que  nous  envoya  notre 
illustre  monarque,  je  me  réjouis  en  pensant 
que  cette  alliance  va  devenir  réciproquement 
avantageuse  par  les  liens  du  commerce  et  par 
les  heureux  effets  d'une  affection  mutuelle. 
Le  souvenir  du  passé  nou&  en  répond  et  l'ave- 
nir semble  agrandir  cette  douce  perspective. 

»  Je  désire  bien  sincèrement  voir  la  confé- 
dération consolidée,  la  foi  publique  préservée, 
le  commerce  réglé,  les  frontières  fortifiées,  un 
système  général  et  uniforme  de  milice  adopté 
et  la  marine  en  vigueur.  C'est  sur  ces  seuls 
fondements  que  peut  être  établie  la  véritable 
indépendance  de  ces  États.  Puisse  ce  temple 
immense  que  nous  venons  d'élever  à  la  liberté 


182         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

offrir  à  jamais  une  leçon  aux  oppresseurs,  un 
exemple  aux  opprimés,  un  asile  aux  droits 
du  genre  humain,  et  réjouir  dans  les  siècles 
futurs  les  mânes  de  ses  fondateurs  !  » 

Le  souffle  précurseur  de  1789  animait  ces 
paroles.  Elles  furent  très  remarquées,  en  même 
temps  que  l'honneur  extraordinaire  dont  per- 
sonne, excepté  Washington,  n'avait  joui  dans 
le  Congrès.  Les  anciens  compagnons  d'armes 
de  La  Fayette  n'étaient  pas  moins  empressés 
à  lui  montrer  leur  joie  de  le  revoir.  Différents 
États  donnèrent  son  nom  à  des  villes  et  à  des 
comtés.  Les  capitales  lui  offrirent  le  droit  de 
cité.  Des  diplômes  lui  conférèrent,  ainsi  qu'à  son 
fils  et  à  ses  descendants,  le  titre  de  citoyen 
des  États-Unis.  La  Virginie  plaça  son  buste 
dans  la  salle  des  délibérations  de  Richmond. 
Enfin,  on  fit  don  à  la  ville  de  Paris  d'un 
autre  buste  en  marbre  de  La  Fayette,  qui  fut 
présenté  par  le  ministre  des  États-Unis  et  reçu 
avec  pompe  à  l'Hôtel  de  Ville. 

Couvert  des  bénédictions  de  tout  un  peuple, 


LA  JEUNESSE   I>E   LA   FAYETTE.  183 

il  s'embarqua  à  Boston ,  après  une  superbe  fête. 
Le  ministère  français  lui  avait  envoyé,  pour  son 
passage,  une  frégate  de  quarante  canons,  et 
Washington  lui  faisait  ses  adieux  en  ces  termes'. 

«  Pendant  que  nos  voitures  s'éloignaient 
l'une  de  l'autre,  je  me  demandais  souvent  si 
c'était  pour  la  dernière  fois  que  je  vous  avais 
vu  :  et,  malgré  mon  désir  de  dire  non, 
mes  craintes  répondaient  oui.  Je  rappelais 
dans  mon  esprit  les  jours  de  ma  jeunesse,  je 
trouvais  qu'il  y  avait  bien  longtemps  qu'ils 
avaient  fui  pour  ne  plus  revenir,  que  je 
descendais  à  présent  la  colline  que  j'ai  vue 
cinquante-deux  ans  diminuer  devant  moi,  car 
je  sais  qu'on  vit  peu  de  temps  dans  ma  famille; 
et,  quoique  doué  d'une  constitution  forte,  je 
dois  m'attendre  à  reposer  bientôt  dans  la 
funèbre  demeure  de  mes  pères.  Ces  pensées 
obscurcissaient  pour  moi  l'horizon,  répandaient 
un   nuage    sur    l'avenir,    par   conséquent  sur 


1.  Yoir  Correspondance  de  La  Fayette,  t.  II;  lettre  du  8  dé- 
cembre 1784. 


484         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

l'espérance  de  vous  revoir.  Mais  je  ne  veux 
pas  me  plaindre,  j'ai  eu  mon  jour.  Je  n'ai 
pas  de  mots  qui  puissent  exprimer  toute  l'af- 
fection que  j'ai  pour  vous,  et  je  ne  l'essaie 
même  pas.  J'offre  de  ferventes  prières  pour 
votre  agréable  et  sûr  passage,  votre  heureuse 
réunion  à  madame  de  La  Fayette,  à  votre  famille 
et  l'accomplissement  de  tous  ses  vœux.  » 

Ils  ne  devaient  plus,  en  effet,  se  revoir.  Mais 
Washington  continua  à  porter  à  son  jeune 
ami  une  affection  paternelle,  la  plus  tendre, 
peut-être,  dont  sa  vie  offre  la  trace.  Ce  gentil- 
homme de  vieille  race  qui  s'était  échappé,  à 
dix-neuf  ans,  de  la  cour  la  plus  élégante  de 
l'Europe  pour  apporter  aux  rudes  planteurs 
de  la  Pcnsylvanie  son  épée  et  sa  fortune, 
était  fait  pour  plaire  à  l'âme  religieuse  et  forte 
du  général  américain.  Il  y  avait  quelque 
chose  de  touchant,  à  ses  yeux,  dans  cet 
hommage  rendu  à  la  nouvelle  société  démo- 
cratique qui  se  levait,  par  cet  ancien  monde, 
si   spirituel    et  si  brillant,    qui  allait   bientôt 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         18o 

finir.  Cette  affection,  La  Fayette  la  lui  rendait 
avec  toute  l'ardeur  de  sa  jeunesse.  Etre  son 
ami,  son  disciple,  son  fils  adoptif,  fut  toujours 
l'orgueil  de  son  cœur,  la  plus  douce  de  ses 
pensées  '. 

Leur  correspondance  continua,  même  quand 
Washington  devint  président  de  la  république, 
et  c'est  par  cette  correspondance,  fidèlement 
conservée,  que  nous  connaissons  le  mieux  les 
divers  événements  de  la  vie  de  La  Fayette 
jusqu'à  la  convocation  des  états  généraux. 

Son  premier  acte  important,  à  son  retour 
en  France,  fut  sa  courageuse  campagne  pour 
la  réforme  de  l'état  civil  des  protestants.  Ils 
étaient  encore,  à  la  fin  du  xvni^  siècle  sou- 
mis au  plus  intolérable  despotisme.  Quoi- 
qu'il n'y  eût  pas  de  persécution  ouverte,  ils 
dépendaient  du  caprice  du  roi,  du  parlement 
ou  d'un  ministre.  Leurs  mariages  n'étaient 
pas  légitimes,  leurs  testaments  n'avaient  au- 
cune force  devant  la  loi,   leurs  enfants  consi- 

1.  Voir  Mémoires,  t.  II,  p.  13'«. 


186         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE, 

dérés  comme  bâtards,  leurs  personnes  comme 
pendables.  Quand  on  pense  que  cent  ans,  à 
peine,  nous  séparent  des  pasteurs  du  désert  *  ! 
Telle  était  encore  la  force  des  préjugés,  dans 
ce  siècle  de  l'Encyclopédie  et  du  Dictionnaire 
philosophique,  que  La  Fayette  ne  trouvait  pas 
d'appui  autour  de  lui.  On  lui  pardonnait  la 
liberté  de  la  république  américaine  ;  mais 
l'émancipation  des  protestants,  dans  ce  siècle 
incrédule  et  rieur,  c'était  un  acte  plus  qu'au- 
dacieux. «  C'est  une  œuvre  qui  demande  du 
temps,  écrivait-il  à  Washington,  et  qui  n'est 
pas  sans  quelque  inconvénient  pour  moi,  parce 
que  personne  ne  voudrait  me  donner  un  mot 
écrit,  ni  soutenir  quoi  que  ce  soit.  Je  cours 
ma  chance.  »  Heureusement  que  le  vertueux 
Malesherbes  siégeait  dans  les  conseils  du  roi. 
La  Fayette  obtint  de  lui  et  de  M.  de  Gastries 
l'autorisation  de  visiter  en  détail  les  Cévennes, 
afin  de  connaître  par  le  menu  les  vexations 
qu'il  travaillait  à  faire  cesser.  Il  prépara  ainsi 

1.  Voir  Lettre  à  Washington,  11  mai  1785. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         187 

un  dossier  complet  qui  lui  permit  deux  ans 
plus  tard,  à  l'assemblée  des  notables,  de  dé- 
poser une  proposition  formelle. 

A  la  suite  de  ce  voyage  dans  le  Midi,  qui  le 
mit  en  rapport  avec  les  principaux  ministres 
protestants,  La  Fayette,  voulant  compléter  son 
éducation  militaire,  se  rendit  à  Berlin  afin  de 
suivre  les  manœuvres  de  l'armée  prussienne 
en  Silésie.  Le  grand  Frédéric  vivait  encore,  et 
son  autorité  stratégique  était  la  première  en 
Europe.  Quoique  décrépit,  tout  couvert  de 
tabac  d'Espagne,  la  tête  presque  couchée  sur 
une  épaule  et  les  doigts  presque  disloqués  par 
la  goutte,  il  avait  encore  le  plus  beau  regard 
du  monde.  Ses  yeux  donnaient  à  sa  physio- 
nomie, malgré  les  années,  une  expression  char- 
mante. «  Ils  s'adoucissaient,  dit  le  prince  de 
Ligne,  en  écoutant  et  en  racontant  quelque 
trait  d'élévation  ou  de  sensibihté.  »  Pendant 
huit  jours,  invité  à  sa  table,  La  Fayette  eut 
l'occasion  d'admirer  la  vivacité  de  son  esprit, 
les  séductions  de  sa  grâce.  Chose  piquante  I  II 
rencontra  aux   manœuvres  son  ancien  adver- 


188         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

saire,  lord  Cornwallis;  mais  la  personne  qui 
sut  mieux  prendre  le  cœur  de  La  Fayette, 
dans  ce  milieu  de  généraux,  fut  le  prince  Henri 
de  Prusse,  qui,  à  des  talents  de  premier  ordre, 
comme  militaire  et  comme  homme  politique,  à 
une  instruction  littéraire  variée  et  à  tous  les 
dons  de  l'esprit,  joignait  «  des  sentiments  phi- 
lanthropiques et  des  idées  raisonnables  sur  les 
droits  de  l'humanité  ».  La  Fayette  passa  quinze 
jours  avec  lui  à  sa  maison  de  campagne. 

Le  grand  Frédéric  était  souffrant,  ce  fut  le 
duc  de  Brunswick  qui  commanda  les  ma- 
nœuvres de  l'armée  prussienne.  «  Si  les  res- 
sources de  la  France,  écrivait  La  Fayette  à 
Washington,  la  vivacité  de  ses  soldats,  l'intel- 
ligence de  ses  officiers,  l'ambition  nationale  et 
la  délicatesse  morale  qu'on  lui  connaît  étaient 
appliquées  à  un  système  aussi  bien  suivi,  nous 
pourrions  être  autant  au-dessus  des  Prussiens 
que  notre  armée  est  en  ce  moment  inférieure 
à  la  leur,  et  c'est  beaucoup  dire.  » 

De  Silésie  il  partit  pour  Vienne,  eut  une 
longue  conférence  avec  l'empereur,  rendit  visite 


LA  JEUNESSE  DE  L.V  FAYETTE.         109 

aux  généraux  Laudon  et  Lascy.  Il  formulait 
ainsi  son  jugement  sur  les  troupes  autri- 
chiennes :  «  Leur  machine  n'est  pas  simple, 
nos  régiments  sont  meilleurs  que  les  leurs,  et 
quelque  avantage  qu'ils  puissent  avoir  en  ligne 
sur  nous,  nous  devons,  avec  un  peu  d'habitude, 
les  surpasser.  »  Il  examina  ensuite,  pendant 
son  voyage,  les  champs  de  bataille  célèbres. 

Toute  cette  tournée  fut  donc  très  utile  à  son 
instruction  militaire  ;  elle  lui  fut  aussi  fort 
agréable  par  le  bienveillant  accueil  et  les  té- 
moignages flatteurs  d'estime  de  tous  les  princes, 
des  états-majors  et  des  grands  personnages. 
Mais  il  eut,  dans  ce  milieu  fermé  à  toute  idée 
constitutionnelle,  plus  d'un  effort  à  faire  pour 
défendre  la  révolution  américaine,  et  surtout 
l'organisation  politique  d'un  gouvernement  dé- 
mocratique K 

«  J'ai  souvent  eu  la  mortification  d'entendre 
dire  que  le  manque  de  pouvoir  dans  le  Con- 

1.  Y oïr  Mémoires,  t.  II,  p.  135. 


190         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

grès,  d'union  entre  les  Étals,  de  vigueur  dans 
leur  gouvernement,  rendrait  le  rôle  politique 
de  la  confédération  fort  insignifiant.  Le  fait  est 
(ajoute-t-il,  en  parlant  à  Washington),  qu'en 
général  ces  gens-ci  connaissent  peu  les  avan- 
tages des  gouvernements  démocratiques  et  les 
ressources  que  présente  une  nation  libre  I  Mais 
ils  ne  peuvent  manquer  d'être  fortement  frappés 
des  fautes  que  nous  avons  souvent  déplorées 
ensemble.  Elles  leur  sont  représentées  par  tous 
les  journaux,  et  les  ambassadeurs  anglais  pren- 
nent grand  soin  de  confirmer  les  récits  qu'eux- 
mêmes  ont  fait  répandre.  J'ai  rétabli  la  vérité 
sur  une  infinité  de  points.   » 

La  Fayette  avait  en  effet  un  rôle  difficile 
dans  cette  croisade  d'idées,  où  il  marchait  très 
en  avant  de  son  temps  ;  c'était  toujours  le 
même  caractère  intrépide,  ayant  tous  les  cou- 
rages, et  le  plus  difficile  de  tous  dans  le  milieu 
aristocratique,  le  courage  d'esprit. 

Ce  n'était  pas,  du  reste,  par  ses  conversa- 
tions seulement  qu'il  servait  la  cause  améri- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         191 

caine.  Il  s'efforçait  d'ouvrir  en  France  des 
débouchés  pour  le  commerce  des  États-Unis. 
Il  demandait  qu'on  favorisât  leurs  importations 
par  toutes  les  concessions  possibles.  On  avait 
formé,  à  sa  sollicitation,  un  grand  comité  com- 
posé de  fermiers  généraux,  d'inspecteurs  du 
commerce,  et  il  y  avait  développé  une  propo- 
sition qui  ne  tendait  à  rien  moins  qu'à  la  des- 
truction de  la  ferme  du  tabac,  le  plus  grand 
obstacle  aux  importations  américaines.  L'ad- 
ministration rejeta  les  projets  de  La  Fa3^ette  ; 
mais  c'était  la  première  fois  que  la  question 
relative  au  meilleur  moyen  de  concilier  l'impôt 
sur  le  tabac  avec  la  liberté  de  commerce  avait 
été  soumise  à  des  calculs  aussi  précis.  Pour 
toutes  ces  questions,  il  trouvait  dans  le  repré- 
sentant en  France  de  la  nouvelle  république, 
l'illustre  Jefîerson,  un  conseil  éclairé  et  sûr  ^ 
Pendant  ce  temps,  une  incroyable  agitation 
s'emparait  des  esprits.  Le  besoin  de  réformes 
se  faisait  jour  bruyamment  dans  tous  les  sa- 

1 .  Voir  le  livre  de  Clavière  et  de  Brissot,    De  la  France  et 
des  États-Unis,  Paris,  1787. 


192  LA   JEUNESSE   DE   LV   FAYETTE. 

Ions  de  Paris.  La  Fayette  était  le  centre  et  la 
flannme  de  ces  réunions.  Il  se  liait,  dès  ce 
temps-là,  avec  Necker  et  sa  fille.  Dans  une 
lettre  d'août  1786,  nous  lisons  qu'il  est  allé  à 
Saint-Ouen  avec  madame  de  Lauzun  et  madame 
de  Staël,  qu'il  a  dîné  chez  Necker,  qu'il  a  fait 
ensuite  une  visite  au  duc  de  Nivernois,  à  qui 
«  il  a  laissé  un  projet  de  réforme  de  la  juris- 
prudence criminelle  rédigé  par  M.  de  Condor- 
cet  destiné  à  échauffer  le  garde  des  sceaux  ». 
Les  étrangers  demandaient  à  le  voir.  Il  don- 
nait à  dîner  à  M.  Pitt,  qui  vint  vers  cette 
époque  à  Paris,  et  M.  Pitt  le  charmait  par 
son  esprit,  sa  modestie  et  la  noblesse  de  ses 
manières.  «  Depuis  que  nous  avons  gagné  la 
partie,  écrivait  le  marquis,  j'avoue  que  j'ai  un 
plaisir  extrême  à  voir  les  Anglais,  je  me  trouve 
sans  embarras  au  milieu  de  cette  fière  nation. 
Ma  conversion  n'est  cependant  pas  complète. 
Sans  avoir  la  fatuité  de  les  traiter  en  ennemis 
personnels,  je  ne  puis  oublier  qu'ils  sont  en- 
nemis de  la  gloire  et  de  la  prospérité  françaises; 
car,  en  fait  de  patriotisme,  je  puis  étonner  le 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         193 

public,  comme  on  dit  que  je  l'ai  fait  en  sen- 
sibilité. » 

Dans  ces  trois  dernières  années  qui  pré- 
cèdent la  chute  de  l'ancien  régime,  années  si 
remuées  par  les  idées,  La  Fayette  était  au 
premier  rang  des  assaillants.  Il  n'y  a  pas  une 
revendication  de  droits  qui  ne  trouve  un  écho 
chez  lui  ;  de  même  qu'il  n'y  a  pas  un  projet 
de  réforme  dont  il  ne  soit  le  généreux  défen- 
seur. Il  était,  en  un  mot,  un  des  rares  esprits 
de  son  temps  qui  comprît  la  liberté  et  ses  con- 
ditions vitales.  Une  lettre  inédite  du  14  jan- 
vier 1787,  écrite  par  un  officier  de  dix-neuf 
ans,  Xavier  de  Schomberg,  à  sa  mère,  donne 
une  idée  exacte  de  l'intérieur  de  la  famille  de 
La  Fayette  : 

{(  Nous  avions  été  chez  M.  de  La  Fayette... 
Aujourd'hui,  il  m'a  embrassé  et  reçu  à  mer- 
veille. C'est  une  maison  de  plus  pour  moi.  II 
me  semblait  être  en  Amérique  plus  tost  qu'à 
Paris.  Il  y  avait  chés  lui  quantité  d'Anglais  et 
d'Américains,  car  il  parle  l'anglais  comme  le 

13 


19i         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

français.  Il  a  un  sauvage  de  l'Amérique  ha- 
billé suivant  son  costume,  au  lieu  d'avoir  un 
coureur.  Ce  sauvage  ne  l'appelle  que  mon  père, 
father.  Tout  respire  la  simplicité  chez  lui.  Mar- 
montel  et  l'abbé  Morlay  (Morellet)  y  dînaient. 
Jusqu'à  ses  deux  petites  filles  parlent  l'anglais, 
comme  le  français,  quoiqu'elles  soient  toutes 
petites.  Elles  jouaient  en  anglais  et  riaient 
avec  les  Américains ,  et  cela  aurait  fait  des 
sujets  charmants  d'estampes  anglaises.  J'admi- 
rais la  simplicité  d'un  jeune  homme  aussi 
distingué,  tandis  qu'il  y  a  tant  de  gens  qui 
n'ont  rien  fait  qui  sont  aussi  avantageux  que 
celui-là  l'est  peu  *.  » 


1.  Archives  de  Seine-et-Oise,  E  3151.  Cette  lettre   nous  a 
été  communiquée  par  M.  de  Nolhac. 


L'état  des  finances  et  le  besoin  de  combler 
le  déficit  avaient  déterminé  le  contrôleur  gé- 
néral, M.  de  Galonné,  à  convoquer  les  no- 
tables. 

Cette  assemblée  se  réunit  le  22  février  1787. 
Elle  se  composait  de  cent  quarante-quatre 
membres  choisis  par  le  roi  dans  les  trois 
ordres  de  l'État  et  des  présidents  et  procureurs 
généraux  des  cours  souveraines.  Elle  fut  divi- 
sée en  sept  bureaux,  chacun  présidé  par  un 
frère  du  roi  ou  un  prince  du  sang.  La  Fayette 
se  trouva  dans  le  bureau  du  comte  d'Artois, 
et  il  joua  un  rôle  important.  Son  nom  avait 


198         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

d'abord  été  rayé  de  la  liste.  Deux  ministres  : 
le  baron  de  Breteuil  et  le  maréchal  de  Gastries, 
désapprouvèrent  cette  radiation,  et  Galonné  ré- 
tablit La  Fayette  K 

Gertes,  les  notables  n'étaient  pas  les  repré- 
sentants de  la  nation,  mais  ils  étaient  soutenus 
par  l'esprit  public.  On  sait  que  le  plan  d'impôt 
du  contrôleur  général  fut  rejeté  :  —  «  Nous 
avons  déclaré,  écrivait  La  Fayette  à  Washing- 
ton, que,  bien  que  nous  n'eussions  aucun  droit 
d'empêcher  les  mesures  du  gouvernement, 
notre  droit  était  de  ne  conseiller  que  celles 
que  nous  jugerions  bonnes,  et  que  nous  ne 
pouvions  penser  à  de  nouvelles  taxes  avant  de 
connaître  le  détail  des  dépenses  et  des  réformes 
projetées.   » 

Le  procès-verbal  du  24  mars  fait  mention 
de  la  proposition  de  La  Fayette  de  supplier  le 
roi  qu'il  veuille  bien,  par  la  même  loi  qui 
abrogera  la  gabelle,  ordonner  que  tous  les 
malheureux  «  qu'elle  a  précipités  dans  les  fers 

1.  Voir  Mémoires,  t.  II,  p.  191,  et  Correspondance,  lettre 
du  5  mai. 


LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  197 

OU  conduits  aux  galères  soient  aussitôt  rendus 
à  la  liberté  et  à  leurs  familles  ». 

Un  incident  sérieux  se  produisit  dans  la 
s'éance  suivante  :  M.  de  Nicolaï,  président  de 
la  chambre  des  comptes,  aj^ant  dénoncé  des 
contrats  onéreux  à  l'État  et  ayant  cité  des  faits 
précis,  La  Fayette  et  l'un  des  prélats  les  plus 
distingués  du  clergé,  M.  de  la  Luzerne,  ap- 
puyèrent énergiquement  ces  plaintes.  Le  len- 
demain, le  comte  d'Artois  dit  qu'il  avait  rendu 
compte  au  roi  de  ce  qui  s'était  passé  à  la 
séance,  et  que  Sa  Majesté  avait  fait  observer 
que,  lorsqu'on  se  permettait  des  inculpations 
si  graves,  il  fallait  les  signer.  M.  de  Nicolaï 
garda  le  silence,  La  Fayette  se  mit  alors  en 
avant,  et  l'évêque  de  Langres  ne  le  laissa  pas 
seul.  La  Fayette  lut  au  bureau  une  note  signée 
de  lui,  dans  laquelle,  revenant  sur  les  faits 
indiqués  par  le  président  de  la  Cour  des 
comptes  et  citant  les  noms  propres,  il  deman- 
dait qu'il  fût  fait  une  enquête  sur  les  marchés 
par  lesquels,  sous  prétexte  d'échanges  de  do- 
maines,  des    millions    avaient    été    prodigués 


198  LA   JEUNESSE    DE   LA    FAYETTE. 

aux  princes  et  aux  favoris;  cette  note  se  ter- 
minait par  ces  mots  courageux  :  «  Les  mil- 
lions qu'on  dissipe  sont  levés  par  impôt,  et 
l'impôt  ne  peut  être  justifié  que  par  le  vrai 
besoin  de  l'État.  Tous  les  millions  abandonnés 
à  la  déprédation  ou  à  la  cupidité  sont  le  fruit 
des  sueurs,  des  larmes  et  peut-être  du  sang 
des  peuples,  et  le  calcul  des  malheureux  qu'on 
a  faits  pour  composer  des  sommes  si  légère- 
ment prodiguées  est  bien  effrayant  pour  la 
justice  et  la  bonté  que  nous  savons  être  les 
sentiments  naturels  de  Sa  Majesté.  » 

M.  de  Galonné  se  rendit  auprès  de  Louis  XVI 
et  demanda  que  La  Fayette  fût  enfermé  à  la 
Bastille.  On  s'attendait  à  une  discussion  vio- 
lente entre  eux  à  la  séance  suivante,  et  La 
Fayette  rassemblait  les  preuves  de  ce  qu'il 
avait  avancé,  lorsque  Galonné  quitta  le  minis- 
tère. La  querelle  fut  terminée.  L'opinion  pu- 
blique, très  en  éveil,  avait  suivi  ce  débat  et 
pris  fait  et  cause  pour  La  Fayette,  tandis  que 
la  cour,  à  l'exception  de  quelques  amis,  était 
irritée  de  ses  audaces. 


LA   JEUNESSE   DE    LA    FAYETTE.  199 

Lorsque  l'archevêque  de  Toulouse,  M.  de 
Brienne,  arriva  aux  affaires,  La  Fayette  s'était 
ouvert  sur  un  projet  d'amener  le  roi  à  recon- 
naître formellement  certains  principes  consti- 
tutionnels. Ce  projet  fut  déjoué.  Si  La  Fayette 
a  constamment  regardé  la  liberté  comme  le 
premier  des  biens  et  une  condition  nécessaire 
de  la  vie  et  de  la  société,  il  a  toujours  été,  sauf 
pendant  la  Restauration,  un  homme  de  légalité  K 

Dans  la  discussion  à  laquelle  donna  lieu 
l'examen  des  causes  du  déficit  et  des  moyens 
d'y  mettre  un  terme,  il  examina,  avec  une 
hardiesse  d'idées  qui  faisait  pressentir  son  rôle 
dans  la  Révolution,  les  économies  possibles. 
Il  signalait  en  premier  lieu  la  réforme  des 
maisons  militaire  et  domestique  du  roi,  de  la 
reine  et  de  la  famille  royale,  la  destruction 
des  caj)itameries  qui  n'étaient  |)as  nécessaires 
aux  plaisirs  royaux  et  qui,  dans  la  seule  géné- 
ralité de  Paris,  coûtaient  environ  dix  millions 
à  l'agriculture.   11  citait  ensuite   le  personnel 

1.  Voir  Mémoires,  t.  II,  p.  167. 


200         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

luxueux  de  ces  palais  où  le  roi  payait,  sans 
en  jouir,  l'entretien  des  fantaisies  des  généra- 
tions passées;  il  osait  ajouter  à  cette  nomen- 
clature de  dépenses  stériles  celle  des  prisons 
d'Etat,  «  que  le  roi  désavouerait,  s'il  en  con- 
naissait l'inutilité  et  le  danger  ».  Il  s'attaquait 
aux  abus  des  pensions  et  des  gratifications  qui 
ne  récompensaient  pas  les  services  ou  qui 
n'encourageaient  pas  les  talents;  il  demandait 
que  les  comptes  des  départements  ministériels, 
excepté  celui  des  affaires  étrangères,  fussent 
communiqués  tous  les  ans  en  imprimés. 

Il  ne  dissimulait  pas  la  vérité  quand  il 
ajoutait  :  «  Quel  que  soit  l'amour  des  peuples 
pour  la  personne  de  Sa  Majesté,  il  serait  dan- 
gereux de  croire  que  leurs  ressources  sont  iné- 
puisables; elles  ne  sont  même  que  trop  épui- 
sées, et,  pour  ne  citer  que  la  province  à 
laquelle  j'appartiens,  qui  souffre  particulière- 
ment de  l'inégalité  de  l'impôt  et  de  l'inatten- 
tion du  gouvernement,  j'ose  assurer  le  roi  que, 
dès  à    présent,  ses   cultivateurs  abandonnenl 


LA   JEUNESSE   DE   LA    FAYETTE.  201 

leurs  charrues,  ses  artisans  leurs  ateliers,  que 
ses  plus  industrieux  citoyens,  dépouillés  de  ce 
qu'ils  gagnent  chez  eux  et  de  ce  qu'ils  rappor- 
tent des  autres  pays,  n'ont  bientôt  plus  d'autre 
alternative  que  la  mendicité  et  rémigration,  et 
que,  dans  cette  partie  du  royaume,  il  ne  peut 
augmenter  les  charges  du  peuple  sans  le  ré- 
duire à  toutes  les  extrémités  de  la  misère  et 
du  désespoir.  » 

Après  avoir  insisté  sur  ce  principe,  que  la 
réduction  de  la  dépense  devait  précéder  l'aug- 
mentation de  la  recette  et  que,  s'il  était  néces- 
saire de  combler  le  déficit  par  l'impôt,  ce  ne 
devait  être  qu'après  avoir  épuisé  toutes  les 
ressources  possibles  de  bonification  et  de  re- 
tranchements, La  Fayette  constatait  que  l'ad- 
ministration de  M.  de  Brienne  assurait  une 
économie  de  quarante  millions.  Il  dénonçait 
au  roi  les  loteries,  «  ce  jeu  coupable  dont  le 
gouvernement  était  le  banquier  »,  la  marque 
des  cuirs,  qui  avait  perdu  les  tanneries  du 
ro3'aume,   enfin  la  taille,  impôt  inégal,  arbi- 


-202         LA  JEIXESSE  DE  LA  FAYETTE. 

traire  et  ruineux,  et  il  terminait  ses  observa- 
tions par  ces  paroles  qui  turent  un  grand  re- 
tentissement : 

«  Si  le  peuple  des  campagnes  ne  compte 
aucun  de  ses  membres  dans  cette  assemblée, 
nous  devons  au  moins  lui  prouver  qu'il  n'a 
pas  manqué  d'amis  et  de  défenseurs...  Dans 
tous  les  cas,  les  travaux  de  l'assemblée,  la  sa- 
lutaire influence  des  assemblées  provinciales, 
les  talents  et  les  vertus  de  l'administration 
actuelle,  doivent  amener  un  nouvel  ordre  de 
choses  dont  l'énumération  pourrait  être  con- 
tenue dans  un  mémoire  particulier  que  je  pro- 
pose de  présenter  à  Sa  Majesté.  Comme  1 
crédit  doit  être  transporté  sur  des  bases  plus 
naturelles,  que  la  baisse  de  1  intérêt  de  l'ar- 
gent peut  diminuer  celui  de  la  dette  publique, 
dans  le  rapport  de  neuf  à  quatre,  comme  la 
simplification  de  perception  doit  délivrer  l'État 
des  compagnies  de  finances,  dont  les  engage- 
ments finissent  dans  cinq  ans,  il  me  semble 
que  celte   époque  est  celle  que  nous   devons 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         '203 

supplier  Sa  Majesté  de  fixer  dès  à  présent  pour 
ramener  à  elle  le  compte  de  toutes  les  opéra- 
tions et  en  consolider  à  jamais  Vheureux  résultat 
par  la  convocation  cCune  assemblée  nationale.  » 

L'effet  que  produisirent  ces  deux  mots  pro- 
noncés pour  la  première  fois  fut  extraordi- 
naire : 

—  Quoi,  monsieur,  dit  le  comte  d'Artois, 
vous  demandez  la  convocation  des  états  géné- 
raux ? 

—  Oui,  monseigneur,  et  même  mieux  que 
cela  ! 

—  Vous  voulez  donc  que  je  dise  au  roi  : 
M.  de  La  Fayette  fait  la  motion  de  convoquer 
les  états  généraux. 

—  Oui,  monseigneur. 

Le  silence  fut  général,  et  l'idée  qui  venait 
d'être  jetée  au  vent,  l'expression  de  mieux  que 
les  états  gméraux,  c'est-à-dire  d'une  assemblée 
nationale,  ne  parut  alors  à  la  cour  que  la 
vaine  expression  d'un  désir  irréfléchi.  M.  de 
Brienne,  qui  avait  été  d'abord  le  coufident  des 


204         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

idées  réformatrices  de  La  Fayette,  se  hâta  de 
le  désigner  au  conseil  comme  l'homme  le  plus 
dangereux,  «  parce  que,  disait-il,  toute  sa 
logique  est  en  action  r> .  La  liberté  de  ses  dis- 
cours, la  franchise  de  sa  conduite,  contrastaient 
avec  les  façons  des  courtisans.  Lui-même,  avec 
son  extérieur  froid  et  son  imagination  vive, 
n'offrait  pas  un  moindre  contraste*. 

Plus  il  s'affirmait  dans  cette  attitude,  plus 
il  perdait  la  bienveillance  de  la  reine 
Marie- Antoinette.  Louis  XVl,  au  contraire, 
lui  savait  gré  de  se  montrer  économe  de  la 
fortune  publique.  De  plus,  il  était  flatté  du 
rôle  que  le  marquis  avait  joué  dans  la  guerre 
américaine  et  de  l'honneur  qu'il  avait  restitué 
aux  armées  françaises  avilies  par  la  guerre  de 
sept  Ans. 

Les  procès-verbaux  de  l'assemblée  des  no- 
tables n'indiquent  pas  seulement  les  opinions 
de  La  Fayette  sur  le  déficit  :  deux  autres  de  ses 
discours    sont    sommairement  analysés.   L'un 

1.  Voir  Note  trouvée  dans  les  papiers  de  La  Fayette,  t.  II, 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         205 

est  relatif  à  la  réforme  des  lois  et  ordonnances 
criminelles;  l'autre  appelle  la  réalisation  des 
démarches  qu'il  avait  hardiment  menées  pour 
faire  accorder  enfin  aux  protestants  l'état  civil. 
Ainsi,  les  aspirations  de  la  philosophie  du 
xvHi^  siècle,  dans  ce  qu'elles  avaient  d'humain, 
de  généreux,  de  libéral,  trouvaient  dans  La 
Fayette  le  premier  interprète  de  leurs  vœux 
dans  un  corps  politique.  Certes,  c'était  noble- 
ment commencer  la  vie  pour  ce  grand  seigneur 
que  de  vouloir  donner  à  son  pays  la  justice  et 
le  respect  de  la  conscience,  après  avoir,  dans 
le  nouveau  monde,  tendu  la  main  à  un  peuple 
qui  s'émancipait. 

Il  ne  faut  pas  oublier  qu'il  avait  été  im- 
possible à  Turgot  et  à  Malesherbes,  alors  mi- 
nistres, d'obtenir,  lorsque  Louis  XVI  fut  sacré, 
qu'on  retranchât  du  serment  la  célèbre  for- 
mule de  l'extermination  des  hérétiques. 

Lorsqu'en  1785  La  Fayette  s'était  rendu  à 
Nîmes  et  dans  les  Cévennes,  il  avait  vu  le  vieux 
pasteur  du  désert,  Paul  Rabaut.  Après  avoir 
longtemps  connu  la  persécution  et  l'iniquité, 


i206  LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE. 

lorsqu'il  entendit  les  paroles  réconfortantes  de 
La  Fayette,  il  avait  récité  le  cantique  de  Si- 
méon  :  Xunc  dimittis.  Son  fils  aîné  Rabaut 
Saint-Étienne,  ministre  du  saint  évangile,  était 
venu  à  Paris.  Madame  de  La  Fayette  l'avait 
reçu  chez  elle.  Profondément  religieuse,  elle 
détestait  non  moins  vivement  que  son  mari 
les  persécutions  qui  éloignaient  du  christia- 
nisme et  qui  sont  si  contraires  à  son  esprit. 

La  Fayette  eut  l'honneur  de  présenter  Ra- 
baut aux  deux  amis  qu'il  vénérait,  Malesherbes 
et  le  duc  de  La  Rochefoucauld,  ce  bon  citoyen, 
assassiné  à  Gisors,  après  le  10  août;  il  le  con- 
duisit ensuite  chez  le  ministre  de  l'intérieur, 
le  baron  de  Breteuil,  qui  chargea  Rulhière  de 
rédiger  un  mémoire  favorable  aux  idées  de 
tolérance. 

Les  choses  étaient  en  cet  état  lorsque,  dans  la 
séance  du  25  mai,  à  l'assemblée  des  notables, 
La  Fayette  fit  sa  motion.  Il  aurait  vraisembla- 
blement échoué  s'il  n'avait  été  soutenu  par 
l'évêque  de  Langres. 

(f  —  J'appuie,  s'écria  cet  éminent  prélat,  la 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         207 

demande  de  M.  de  La  Fayette,  par  d'autres 
motifs  que  les  siens  ;  il  a  parlé  en  philosophe, 
je  parlerai  en  évêque  et  je  dirai  que  j'aime 
mieux  des  temples  que  des  prêches  et  des 
ministres  que  des  prédicans.  » 

Ces  paroles  profondes  et  politiques  enle- 
vèrent le  vote. 

«  —  Le  clergé,  ajouta  La  Fayette,  pénétré 
des  grands  principes  que  les  pères  de  l'Église 
se  sont  honorés  de  professer,  applaudira  sans 
doute  à  cet  acte  de  justice.  » 

L'arrêté  pris  par  les  notables,  le  24  mai, 
donnait  satisfaction  à  ces  deux  motions.  Il 
était  ainsi  formulé  : 

«  1°  Une  partie  de  nos  concitoyens,  qui  n'a 
pas  le  bonheur  de  professer  la  religion  catho- 
lique, se  trouve  être  frappée  de  mort  civile... 
Le  bureau  s'empresse  de  présenter  à  Sa  Majesté 
sa  sollicitation  pour  que  cette  portion  nom- 
breuse de  ses  sujets  cesse  de  gémir  sous  un 
régime  de  proscription  également  contraire  à 
l'intérêt  général  de  la  population,  à  l'industrie 


208         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

nationale  et  à  tous  les  principes  de  la  morale 
et  de  la  politique  ; 

2°  Le  bureau  prend  encore  la  liberté  de 
supplier  le  roi  d'ordonner  que  les  lois  civiles 
et  criminelles  des  années  1667  et  1670,  celles 
des  Eaux  et  Forêts  de  1669  et  celle  du  com- 
merce de  1673,  lois  portant  sur  les  objets  les 
plus  intéressants  pour  la  prospérité  publique, 
pour  la  sûreté  des  biens,  de  l'honneur  et  de  la 
vie  des  citoyens,  soient  examinées  afin  de 
donner  à  la  législation  française  toute  sa  per- 
fection par  les  changements  que  la  seule  an- 
cienneté de  ces  lois  et  la  différence  des  temps 
et  des  mœurs  peuvent  exiger  et  dont  le  pro- 
grès des  lumières  assurerait  l'utilité.  » 


Nous  n'avons  pas  à  raconter  les  deux  der- 
nières années  qui  nous  séparent  de  1789. 

Nous  lisons  dans  les  lettres  de  La  Fayette  à 
Washington  qu'il  s'était  amené  une  querelle 
personnelle  avec  les  favoris  pour  avoir  haute- 
ment attaqué  les  libéralités  qui   leur  étaient 


LA  JELNESSE  DE  LA  FAYETTE.         :209 

faites  par  le  trésor*.  D'autre  part,  on  colpor- 
tait, comme  abominable,  un  mot  qu'il  avait 
prononcé  chez  le  duc  d'Harcourt,  gouverneur 
du  dauphin.  La  belle  société  discutait  quels 
livres  d'histoire  il  fallait  mettre  dans  les  mains 
du  jeune  prince  : 

«  Je  crois,  dit  avec  flegme  La  Fayette,  qu'il 
ferait  bien  de  commencer  l'histoire  à  l'an- 
née 1787.  » 

Un  autre  jour,  il  poussait  un  cri  de  joie  en 
apprenant  que  l'édit  donnant  aux  sujets  non 
catholiques  du  roi  un  état  civil  était  enfin  en- 
registré : 

«  Vous  jugerez  aisément,  écrivait-il  à  Wa- 
shington, combien,  dimanche  dernier,  j'ai  eu  de 
plaisir  à  présenter  à  une  table  ministérielle  le 
premier  ecclésiastique  protestant  qui  eût  pu  pa- 
raître à  Versailles  depuis  la  révocation  (de  l'é- 
dit de  Nantes)  de  1685.  » 

1.  Tome  II,  voir  les  lettres  des  9  octobre,  1''  janvier,  4  fé- 
vrier 1788. 

14 


210         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

On  comprend  dès  lors  que  le  nombre  de  ses 
ennemis  en  haut  lieu  allât  en  augmentant. 
Mais  les  jugements  du  grand  monde  étaient 
cassés  par  un  tribunal  indépendant  et  que 
toutes  les  puissances  respectaient,  celui  de  l'o- 
pinion publique. 

Les  idées  de  liberté  se  propageaient  rapide- 
ment depuis  la  révolution  américaine.  L'as- 
semblée des  notables  avait  mis  le  feu  aux 
matières  combustibles.  On  n'ignore  pas  la 
lutte  que  le  gouvernement  eut  à  subir  contre 
les  parlements.  Une  guerre  de  pamphlets  s'en- 
suivit. Très  lié  avec  Adrien  Duport,  conseiller 
au  parlement,  La  Fayette  assistait  chez]  lui 
aux  réunions  où  se  préparait  le  célèbre  arrêté 
lu  par  d'Épréménil,  aux  chambres  assemblées 
du  peuplement,  arrêté  qui  passionna  momenta- 
nément la  France.  Les  ducs  de  La  Rochefou- 
cauld, de  Luynes,  d'Aiguillon,  l'évêque  d'Au- 
tun,  le  marquis  de  Condorcet,  étaient  aussi  au 
nombre  des  assistants.  Dans  une  lettre  à  Wa- 
shington, La  Fayette  reconnaissait  que  les  cours 
souveraines  dépassaient  sans  doute  la  limite  de 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         211 

leur  institution,  mais  qu'elles  étaient  sûres 
d'être  approuvées  par  la  nation  K  «  Parmi  bien 
des  choses  déraisonnables,  les  parlements  ont 
la  bonne  fortune  de  réclamer  une  assemblée 
nationale.  Le  gouvernement  voit  décliner  le 
pouvoir  de  la  couronne  et  cherche  à  le  recou- 
vrer en  l'exerçant  avec  une  sévérité  dange- 
reuse... Pour  moi,  je  souhaite  avec  ardeur  un 
bill  des  droits  et  une  constitution,  et  je  vou- 
drais que  la  chose  pût  s'accomplir,  autant  que 
possible,  d'une  manière  calme  et  satisfaisante 
pour  tous.  » 

Nous  rappelons  que  les  édits  de  Lamoignon 
et  de  Brienne  (mai  1788)  contre  les  cours  sou- 
veraines rencontrèrent  une  vive  résistance  sur- 
tout en  Bretagne  et  en  Dauphiné.  A  Rennes, 
la  commission  des  États,  qui  représentait  lé- 
galement la  province,  avait  adressé  au  roi  des 
représentations  sur  ses  privilèges.  La  noblesse 
se  réunit,  rédigea  une  dénonciation  contre  les 
ministres  et  chargea  douze  députés  d'aller  la 

1.  Lettre  du  1"  janvier  1788. 


212  LA  JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE. 

présenter  au  roi.  La  Fayette,  dont  la  mère 
était  Bretonne  et  dont  la  fortune  était  en  par- 
tie dans  la  Bretagne,  envoya  aux  gentilshommes 
bretons  une  lettre  d'adhésion,  ajoutant  : 
«  Qu'il  s'associait  à  toute  opposition  aux 
actes  arbitraires  présents  ou  futurs  qui  atten- 
taient ou  pouvaient  attenter  aux  droits  de  la 
nation  en  général  et  particulièrement  à  ceux 
de  la  Bretagne.  »  Il  se  concerta  donc  avec  les 
douze  députés,  et  prit  part  à  une  réunion  oii 
furent  appelés  les  seigneurs  bretons  de  la 
cour.  Là,  fut  signée  cette  protestation  à  la  suite 
de  laquelle  trois  hauts  personnages  furent 
disgraciés,  les  douze  députés  mis  à  la  Bas- 
tille, et  La  Fayette  privé  de  son  commande- 
ment. Marie- Antoinette  lui  ayant  fait  témoi- 
gner son  étonnement  de  ce  qu'il  avait  pris  part 
à  la  rébellion,  il  répondit  :  «  Qu'il  était  Bre- 
ton, de  la  même  manière  que  la  reine  appar- 
tenait à  la  maison  d'Autriche.   » 

Cependant,  l'archevêque  de  Toulouse,  pour 
donner  un  dérivatif  au  courant  grossissant  des 
mécontentements,  avait  été    obligé  de  convo- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         '213 

quer  dans  toutes  les  provinces  qui  n'avaient 
pas  d'états,  des  assemblées  provinciales,  comme 
celles  instituées  par  Necker  pour  le  Berri  et 
la  Haute-Guyenne.  La  Fayette  ^  avait  demandé 
qu'au  plan  de  nomination,  moitié  par  le  roi, 
moitié  par  les  membres  eux-mêmes,  on  subs- 
tituât un  système  complètement  électif.  Le  mi- 
nistère promit  d'étudier  cette  réforme  pour 
l'avenir  et  maintint  pour  le  présent  l'ancien 
système.  Il  y  eut,  au  mois  d'août,  en  Au- 
vergne, à  Glermont-Ferrand,  une  réunion  pré- 
liminaire, composée  exclusivement  des  membres 
nommés  par  le  roi.  La  Fayette  y  fit  adopter  la 
résolution  suivante  : 

«  Nous  prenons  la  liberté  d'observer  que 
notre  province  est  une  de  celles  qui  ont  cessé 
le  plus  tard  d'exercer  le  droit  de  s'assembler 
en  États,  et  considérant  la  différence  des  fonc- 
tions qui  semblent  être  destinées  à  l'assem- 
blée, avec  les  prérogatives  sacrées  de  nos  Étals, 

1.  Voir  Mémoires,  t.  II,  p.  185. 


214         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

nous  croyons  devoir  supplier  Sa  Majesté  de 
daigner  déclarer  à  la  province,  qu'elle  entend, 
comme  nous  le  faisons  ici  nous-mêmes,  que 
l'exécution  de  ce  nouveau  règlement  ne  portera 
aucune  atteinte  aux  droits  primitifs  et  impres- 
criptibles de  l'Auvergne.  » 

L'assemblée  provinciale  s'étant  complétée  par 
la  voie  de  la  cooptation,  ses  opérations  com- 
mencèrent au  mois  de  novembre.  Un  de  ses 
premiers  actes  fut  d'approuver  le  vœu  de  l'as- 
semblée préliminaire.  Le  point  important  à 
débattre  fut  de  savoir  s'il  fallait  accepter, 
comme  le  gouvernement  y  invitait,  un  abonne- 
ment qui  tendait  à  augmenter  les  charges  de 
l'impôt.  Sur  la  proposition  de  La  Fayette,  on 
vota  le  principe,  mais  on  réduisit  les  chiffres. 
Le  commissaire  du  roi  fit  connaître  à  l'assemblée 
qu'elle  avait  dépassé  les  droits  que  le  roi  lui 
avait  permis  d'exercer.  Le  11  décembre,  La 
Fayette  proposa  à  ses  collègues  et  leur  fit 
adopter  une  déclaration  ainsi  conçue  :  «  L'as- 
semblée, frappée  de  l'impossibilité  d'établir  la 


LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  21S 

communication  des  rôles,  de  l'énormité  des 
accessoires  de  la  taille  dans  cette  province, 
montant  à  trois  millions  de  livres,  sur  les- 
quelles les  vingtièmes  sont  encore  perçus,  n'a 
pu  fixer  ses  idées  que  sur  le  travail  du  bureau 
de  l'impôt  et  sur  une  conviction  universelle  de 
la  surcharge  de  la  province.  Elle  prend  la 
liberté  d'observer  que  les  impôts  réunis  de 
l'Auvergne  sont  au  delà  de  toute  proportion, 
et  privent  déjà  le  peuple  d'une  partie  essen- 
tielle de  sa  subsistance,  de  manière  que  tout 
accroissement  de  charge,  augmentant  aussi  le 
nombre  des  champs  abandonnés  et  des  culti- 
vateurs forcés  à  l'émigration,  tournerait  au 
détriment  des  finances  de  Sa  Majesté,  en  même 
temps  qu'elle  répugnerait  à  son  cœur.  — 
L'assemblée  ose  espérer  que  Sa  Majesté,  tou- 
chée de  la  situation  de  cette  province,  daignera 
ne  pas  rejeter  sa  première  proposition.  » 

C'est  ainsi  que  le  sentiment  du  droit  venait 
s'ajouter  à  l'ardente  fermentation  des  esprits. 
Tous  les  hommes  éclairés  qui  avaient  été  ap- 
pelés à  donner   leur   avis   sur  les    formes    à 


216         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

observer  pour  la  convocation  des  états  géné- 
raux apprirent  avec  stupeur  que  les  notables 
allaient  être  de  nouveau  réunis  pour  délibérer 
sur  le  mode  de  représentation  :  «  Je  ne  crois 
pas,  disait  La  Fayette,  qu'ils  soient  fort  habiles 
sur  les  questions  constitutionnelles.  »  —  La 
majorité  fut,  en  effet,  tellement  en  arrière  de 
l'opinion  publique,  qu'un  seul  bureau,  celui 
présidé  par  le  comte  de  Provence,  se  déclara 
pour  la  double  représentation  du  tiers.  La 
Fayette  raconte  que  le  bureau  de  Monsieur 
dut  cette  gloire  à  l'assoupissement  du  comte 
de  Montboissier,  appelé  à  voter.  Il  demanda  à 
son  voisin  le  duc  de  La  Rochefoucauld  : 

0  Qu'est-ce  qu'on  dit  ? 

—  On  dit  oui,  »  répondit  La  Rochefoucauld. 

Et  ce  oui  décida  la  majorité  ^ 

«  Au  milieu  de  ces  troubles  et  de  cette  anar- 
chie, écrit  La  Fayette  à  Washington,  le  26  mai 
1788,  les  amis  de  la  liberté  se  fortifient  jour- 

1 .  Voir  Mémoires,  t .  Il,  p .  184  et  238  ;  —  lettre  du  8  mars  1789. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         217 

nellement,  ferment  l'oreille  à  toute  négociation. 
Ils  disent  qu'il  leur  faut  une  assemblée  na- 
tionale ou  rien.  Telle  est,  mon  cher  général, 
l'amélioration  de  notre  situation.  Pour  ma 
part  je  suis  satisfait  de  penser  qu'avant  peu  je 
serai  dans  une  assemblée  de  représentants  de 
la  nation  française  ou  à  Mount-Vernon.  » 

Ce  ne  fut  pas  pour  Mount-Vernon  qu'il  par- 
tit. Une  année  ne  s'était  pas  écoulée  que  les 
états  généraux  étaient  convoqués,  et  La  Fayette 
se  rendait  en  Auvergne  comme  candidat  aux 
élections.  Il  était  élu  député  de  l'ordre  de  la 
noblesse  par  la  sénéchaussée  de  Riom.  Mais  ce 
ne  fut  pas  sans  lutte.  Des  gentilshommes  de 
ses  amis  lui  avaient  signifié  qu'avec  certaines 
complaisances  pour  le  maintien  des  abus,  il 
aurait  l'unanimité  des  suffrages.  Repoussant 
toute  compromission,  La  Fayette  répondit 
«  qu'il  voulait  convaincre  et  non  flatter  ». 

Le  tiers  lui  offrit  alors  de  le  choisir  comme 
député.  «  C'était  pour  moi  une  chance  de 
célébrité.  »  Il  refusa  néanmoins.  —  «  Quoique 


218  LA    JEUNESSE   DE   LA    FAYETTE. 

l'oppression  des  nobles  me  révolte  et  leur  per- 
sonnalité m'indigne,  je  ferai  mon  devoir  et 
serai  modéré.  »  C'est  avec  ces  sentiments  de 
modération  qu'il  se  rendit  à  Versailles  pour 
assister  à  l'ouverture  des  états  généraux.  Son 
ami  Washington  venait  d'accepter  la  présidence 
des  États-Unis. 

Le  soir  de  son  arrivée  à  l'hôtel  de  Noailles, 
La  Fayette  parlait  à  sa  femme  de  ses  projets 
constitutionnels,  de  ses  espérances  en  l'avenir  : 

«  Savez-vous,  lui  dit-il,  le  singulier  apologue 
que  me  conta,  en  1785,  le  grand  Frédéric  ? 
Un  jour  que  je  soutenais  contre  lui  qu'il  n'y 
aurait  jamais  en  Amérique,  ni  noblesse,  ni 
royauté,  et  que  je  lui  exprimais  mes  vœux 
avec  vivacité  : 

—  Monsieur,  me  dit  un  moment  après  le 
vieux  monarque,  en  fixant  sur  moi  ses  yeux 
pénétrants,  j'ai  connu  un  jeune  homme  qui, 
après  avoir  visité  des  contrées  où  régnaient 
la  liberté  et  l'égalité,  se  mit  en  têle  d'établir 
tout  cela  dans  son  pays.  Savez-vous  ce  qui  lui 
arriva  ? 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         219 

—  Non,  sire. 

—  Monsieur,  continua  le  roi  en  souriant,  il 
fut  pendu. 

»  N'est-ce  pas  que  le  mot  est  charmant?  Il 
m'a  beaucoup  diverti.  » 

Madame  de  La  Fayette  écoutait  gravement 
et  ne  dut  pas  rire. 


XI 


Quel  a  été  le  rôle  de  La  Fayette  pendant  la 
Révolution?  Nul  homme  n'a  été  à  la  fois  plus 
encensé  et  plus  calomnié  que  lui.  Comme  il 
l'écrivait  à  M.  d'Hennings,  en  sortant  des 
prisons  d'Olmutz  (lo  janvier  1799).  «  Sa  ré- 
putation étant  attachée  à  un  grand  mouve- 
ment, il  a  dû  avoir  pour  ennemis  ceux  qui 
ont  voulu  l'arrêter  et  ceux  qui  ont  voulu  le 
dénaturera  » 

Une  passion  irrésistible  de  la  liberté  avait 
décidé  de  sa  vie.  Au  sortir  du  collège,  il  avait 

1.  Voir  Mémoires,  t.  III,  p.  218. 


LA  JELXESSE  DE  LA  FAYETTE.         2'21 

VU  avec  mépris  les  grandeurs  et  les  petitesses 
de  la  cour,  avec  pitié  la  futilité  et  l'insigni- 
fiance de  la  société  des  jeunes  nobles  de  son 
entourage,  avec  indignation  tous  les  genres 
d'oppression.  L'attraction  de  la  cause  des  États- 
Unis  le  mit  tout  à  coup  à  sa  vraie  place,  lui 
donna  Tidéal  qu'il  cherchait.  Il  se  sentit  lui- 
même,  lorsqu'il  put,  à  dix- neuf  ans,  reposer 
son  imagination,  dans  l'alternative  de  vaincre 
ou  de  périr  pour  l'idée  à  laquelle  il  se 
dévouait. 

Ce  fut  la  révolution  américaine  et  l'amitié 
de  Washington  qui  firent  toute  l'éducation 
politique  de  La  Fayette.  La  guerre  de  l'indé- 
pendance avait  été  plus  remarquable  par  les 
résultats  que  par  les  campagnes;  si  dans  cette 
longue  guerre,  les  moindres  combats  avaient 
pris,  en  traversant  les  mers,  l'importance  de 
grandes  batailles,  le  spectacle  que  donnaient  à 
une  âme  ardente  et  généreuse  des  citoyens 
comme  Washington,  Green,  Jefferson,  Laurens, 
était  bien  autrement  fécond  en  enseignements. 
Une  seule  chose  était  oubliée  par  La  Fayette  : 


222         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

la  différence  entre  les  deux  nations,  entre  leur 
éducation,  leur  tempérament  et  les  chemins 
si  opposés  que  les  deux  peuples  suivaient  pour 
arriver  aux  institutions  libres. 

Chez  l'un,  la  Révolution  avait  été  précédée* 
«  par  le  délire  d'une  régence  noyée  dans  la 
débauche  et  par  la  honte  du  règne  gangrené  de 
Louis  XV  qui  finit  dans  la  boue.  Elle  avait 
été  préparée  par  une  amélioration  philoso- 
phique dans  la  littérature.  Les  jugements  de 
Montesquieu,  les  traits  de  Voltaire,  les  pensées 
de  Rousseau,  les  déclamations  de  Raynal,  et 
tant  d'autres  productions  odieuses  à  la  cour, 
proscrites  par  le  clergé,  brûlées  au  parlement 
par  le  bourreau,  faisaient  les  délices  de  tous 
les  gens  un  peu  instruits.  L'école  voltairienne, 
malgré  sa  tendance  aristocratique,  avait  éman- 
cipé les  esprits  ;  l'école  économique,  quoique 
trop  absolue,  les  avait  formés  ;  l'école  théolo- 
gique dans  la  querelle  du  jansénisme  et  du  mo- 
linisme  avait  prêché  la  résistance.  » 

1.  Lettre  de  La  Fayette  à  M.  d'Hennings. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE  223 

C'est  La  Fayette  qui  parle  ainsi.  Chez 
l'autre  peuple,  la  tradition  anglo-saxonne  du 
self  govcrnment  avait  passé  l'Atlantique  avec 
les  premiers  puritains.  Pour  créer  un  Washing- 
ton, un  Jefferson,  il  fallait  une  lente  assimila- 
tion des  forces  cachées  et  des  lointains  instincts 
de  race,  aussi  vrais  dans  la  nature  que  dans 
l'histoire. 

«  Sans  doute  (La  Fayette  le  reconnaissait 
dans  sa  lettre  à  M.  d'Hennings),  il  eût  fallu 
dans  le  peuple  français  plus  de  vertus,  mais 
le  levain  corrupteur  était  dans  son  régime; 
plus  de  lumières,  mais  il  n'était  ni  permis, 
ni  possible  de  l'éclairer;  plus  de  lenteur, 
mais  nos  adversaires  précipitaient  leur  perte  et 
nous  eûmes  à  choisir  entre  un  asservissement 
sans  ressources  et  une  régénération  subite  et 
complète'.  » 

Enivré  du  grand  spectacle  où  il  avait  joué 

1.  Mémoires  de  Malouet,  t.  P"',  p.  268;  et  Démocratie  royale, 
t.  III,  p.  210. 


224         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

un  rôle,  La  Fayette  regardait  comme  possible 
en  France  de  ne  pas  donner  au  monarque 
plus  de  pouvoir  que  n'en  avait  le  président 
des  États-Unis.  C'est  d'après  cette  conviction 
qu'il  faut  juger  sa  conduite  et  ses  actes.  Elle 
explique  son  influence  au  début  de  la  Révolu- 
tion et  comment  il  perdit  la  confiance  aussitôt 
qu'il  voulut  se  séparer  des  excès  et  des  crimes. 
Du  reste,  La  Fayette  a  ceci  de  singulièrement 
honorable  d'avoir  cru  toujours  à  la  valeur 
politique  de  sa  doctrine,  même  aux  plus  dé- 
sespérés moments;  d'}'  avoir  cru  toujours  avec 
calme  et  avec  une  fermeté  sans  fouaue.  Ceux 
qui  l'ont  approché  dans  les  diverses  périodes 
de  sa  vie  publique,  sont  unanimes  pour  cons- 
tater ce  fait;  ils  ont  raison  d'y  voir  un  témoi- 
gnage de  force;  et  la  constance  de  ce  caractère 
a  sa  beauté  morale. 

Estimant  la  liberté  plus  que  tout,  et  vou- 
lant cependant  qu'elle  coûtât  le  moins  possible, 
il  n'admit  jamais  l'idée  d'un  autre  roi  que 
Louis  XVI,  et  même  ce  sentiment  se  fortifia 
en  lui,  à  mesure  que  les  événements  placèrent 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         225 

ce  malheureux  prince  sous  sa  garde.  Certes  il 
aurait  eu  de  la  duplicité  en  niant  ses  incli- 
nations républicaines;  mais  il  n'est  personne 
à  qui  il  n'ait  dit  que  la  nation  n'était  pas 
encore  en  état  de  se  passer  d'un  roi.  Quels  que 
fussent  ses  sentiments  républicains,  il  croyait 
que  la  royauté  constitutionnelle  devait  être 
établie,  essayée  et  appuyée  de  bonne  foi.  Il  y 
était  résolu  non  seulement  par  devoir,  mais 
par  la  conviction  que  c'était  le  moyen  d'éviter 
de  beaucoup  plus  grands  inconvénients.  «  Vous 
savez,  disait-il  à  Louis  XVI,  que  je  suis  natu- 
rellement républicain,  mais  mes  principes  eux- 
mêmes  me  rendent  à  présent  royaliste.  »  Une 
autre  fois  parlant  à  la  reine  :  «  Vous  devez 
avoir,  madame,  d'autant  plus  de  confiance  en 
moi,  que  je  n'ai  aucune  superstition  royaliste; 
si  je  croyais  que  la  destruction  de  la  royauté 
fût  utile  à  mon  pays,  je  ne  badinerais  pas; 
car  ce  qu'on  appelle  les  droits  d'une  famille  au 
trône  n'existent  pas  pour  moi;  mais  il  m'est 
démontré  que  dans  les  circonstances  actuelles, 
l'abolition  de  la  royauté  constitutionnelle  serait 

15 


22G         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

un  malheur  public.  11  y  a  plus  de  fond  à 
faire  sur  un  ami  de  la  liberté  qui  agit  par 
devoir  et  par  patriotisme,  que  sur  un  aristo- 
crate entraîné  par  un  préjugé.   » 

Très  opposé  au  système  de  l'école  anglaise, 
il  prétendait  qu'en  l'adoptant,  on  ne  se  serait 
pas  concilié  la  noblesse,  pour  qui  l'exception 
de  deux  cents  familles  entrant  dans  la  Chambre 
des  lords  eût  été  encore  plus  insupportable  que 
les  idées  d'égalité,  ni  le  clergé  qui,  non  moins 
dépouillé  de  ses  privilèges,  eût  trouvé  la  supré- 
matie du  régime  parlementaire  aussi  intolé- 
rable que  les  lois  révolutionnaires,  ni  enfin  le 
roi  qui  eût  été  aussi  peu  satisfait  et  aussi  mal 
conseillé  qu'il  le  fut  pendant;  l'Assemblée  cons- 
tituante. Mais  si  La  Faj^elte  a  souhaité  que  la 
monarchie  devînt  plus  démocratique,  s'il 
éprouva  une  vive  joie  de  la  mémorable  séance 
de  la  nuit  du  4  Août,  ce  fut  avec  beaucoup 
de  regrets  qu'il  vit  adopter,  le  principe  d'une 
Chambre  unique.  Il  avait  présent  à  l'esprit 
le  spectacle  des  États-Unis,  dans  une  pre- 
mière    ferveur    révolutionnaire,    commettant 


LA    JEUNESSE   DE   LA    FAYETTE.  227 

la  même  erreur,  la  reconnaissant  ensuite  et 
la  réparant;  et  il  proposait  en  France  un  sé- 
nat électif  tous  les  six  ans,  comme  barrière 
à  l'impétuosité  démocratique.  «  Il  est,  disait- 
il,  en  politique,  un  cercle  d'idées  qu'il  faut 
parcourir  ;  celle-ci  fut  repoussée  par  les  mé- 
taphysiciens, par  les  économistes,  par  les 
niveleurs  qui  prenaient  un  sénat  électif  pour 
une  chambre  de  noblesse;  elle  le  fut  aussi  par 
les  aristocrates  forcenés  qui,  comme  un  de  leurs 
plus  consciencieux  prélats  s'en  vantait  un  jour, 
votèrent  pour  ce  qui  leur  parut  le  plus  mau- 
vais '    » 

Il  est  à  remarquer  cependant  que  tandis  que 
notre  école  américaine  essayait  d'introduire  en 
France  ses  idées,  les  plus  illustres  Américains, 
à  commencer  par  Washington,  à  finir  par  Jef- 
ferson  et  Gouverneur  Morris,  non  seulement 
ne  partageaient  pas  les  illusions  généreuses  de 
La  Fayette,  mais  encore  s'efforçaient  de  lui  en 
montrer  les  périls.    «  La  populace  turbulente 

1.  Mémoires,  t.  III,  p.  231. 


228  LA   JEUNESSE   DE   LA    FAYETTE. 

des  grandes  villes,  lui  écrivait  AYashington  S 
est  toujours  à  redouter  ;  sa  violence  détruit 
pour  un  temps  toute  autorité  publique,  et  ses 
suites  sont  quelquefois  étendues  et  terribles.  Il 
est  à  supposer  qu'à  Paris  surtout,  ces  tumultes 
sont  désastreux,  maintenant  que  l'esprit  public 
est  en  fermentation  et  qu'il  y  a  un  grand 
nombre  de  malintentionnés  et  d'intrigants,  dé- 
cidés, comme  cela  ne  manque  jamais  d'arriver 
en  de  semblables  circonstances,  à  fomenter  des 
troubles,  à  détruire  la  tranquillité  publique 
pour  gagner  ce  qu'ils  convoitent.  Mais  jusqu'à 
ce  que  vous  ayez  achevé  votre  constitution, 
établi  votre  gouvernement  et  renouvelé  le  corps 
de  la  représentation  nationale,  vous  ne  pouvez 
espérer  beaucoup  de  tranquillité,  car  les  en- 
nemis de  la  Révolution  n'abandonneront  pas 
l'espérance  de  rétablir  toutes  choses  dans  leur 
premier  état... 

»  Je  ne  puis  m'empêcher  de  jeter  un  regard 
à   la    fois    d'inquiétude    et    d'espérance    dans 

1.  Lettres  du  28  juillet  1791, 10  et  20  septembre,  p.  183,  187. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         229 

l'avenir,  vers  ce  temps  où  la  paix  et  la  tran- 
quillité de  la  France  seront  garanties  par  un 
gouvernement  respectable  fondé  sur  les  prin- 
cipes de  la  liberté  et  les  droits  de  l'homme. 
Cela  doit  arriver  ainsi.  Le  grand  régulateur 
des  événements  ne  permettra  pas  la  deslruction 
du  bonheur  de  tant  de  millions  d'hommes.  Je 
vous  confie  à  ses  bénédictions  ;  les  prières  et 
les  vœux  de  tous  les  amis  de  l'humanité  accom- 
pagnent votre  nation.  Leur  cœur  ne  sera  satis- 
fait que  lorsque  vos  affaires  seront  complè- 
tement réglées  sous  un  gouvernement  énergique 
où  l'égalité  sera  respectée  ;  et  nul  ne  se  réjouira 
de  votre  félicité  et  de  la  part  que  vous  y  avez 
eue  par  votre  conduite  noble  et  désintéressée, 
autant  que  votre  sincère  ami.  » 

Dans  les  conférences  qui  eurent  lieu  en  sep- 
tembre 1789,  chez  Jefferson,  alors  ambassadeur 
des  États-Unis  à  Versailles  ',  entre  plusieurs 
membres  du  parti  populaire,  tels  que  Mounier, 
Adrien  Duport,  La  Fayette,  on  discutait  la  for- 

1    Voir  Correspondance  de  Jefferson,  t.  II. 


SSiO  LA  JEUNESSE   DE   L\   FAYETTE. 

mation  du  Corps  législatif.  La  Fayette  soutenait 
que  le  veto  suspensif  pendant  six  ans  et  un 
sénat  électif,  étaient  compatibles  avec  le  nnain- 
tien  de  la  monarchie.  Jefferson  donnait  des 
conseils  de  prudence.  Il  faisait  beaucoup  d'ins- 
tance auprès  des  patriotes,  ses  amis,  et  parti- 
culièrement auprès  de  La  Fayette  pour  ne  faire 
que  des  lois  applicables  au  peuple  à  qui  on  les 
destinait.  A  ses  yeux,  il  fallait  se  contenter  d'as- 
surer la  liberté  religieuse,  la  liberté  de  la  presse, 
le  jugement  par  jury,  Vhabeas  corpus,  c'est- 
à-dire  la  liberté  individuelle  et  une  législature 
nationale.  Il  fallait  aussi  que  l'Assemblée  cons- 
tituante se  retirât  et  laissât  ces  institutions 
agir  sur  la  condition  du  peuple,  jusqu'à  ce  qu'elles 
le  rendissent  capable  de  plus  grands  progrès. 

Ce  fut  surtout  Gouverneur  Morris,  homme 
pratique  et  d'idées  positives,  qui  combattit  dans 
ses  conversations  l'école  américaine  en  France. 
Reçu  dans  la  famille  La  Fayette  avec  une  hos- 
pitalité franche,  une  politesse  sans  affectation, 
Gouverneur  Morris  ne  dissimula  jamais  à  son 
hôte  les  craintes  que  l'excitation  de  l'opinion 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         231 

et  l'ignorance  des  règles  politiques  lui  inspi- 
raient. Dans  son  Mémorial,  il  note  ses  conver- 
sations et  reproduit  une  lettre  intéressante 
écrite  par  lui  à  La  Fayette  le  16  octobre  1789. 
Il  lui  disait  :  «  Je  suis  convaincu  que  la  consti- 
tution présente  ne  peut  convenir  au  gouver- 
nement de  ce  pays  ;  que  l'Assemblée  nationale, 
objet  d'un  attachement  enthousiaste  aujour- 
d'hui, sera  bientôt  traitée  avec  mépris  ;  que 
l'extrême  licence  de  votre  peuple  rendra  indis- 
pensable de  renforcer  l'autorité  royale.  » 

Dans  une  autre  entrevue  avec  La  Fayette, 
qu'il  ne  cessa  d'aimer  et  d'estimer  tout  en  le 
froissant  par  sa  manière  de  discuter,  il  résis- 
tait (26  novembre  1790)  s'appuyant  sur  cette 
idée  qu'une  constitution  américaine  ne  convenait 
pas  à  notre  pays  et  que  deux  chambres  identi- 
quement semblables  n'iraient  pas  aune  nation  où 
le  pouvoir  exécutif  est  héréditaire;  etque  chaque 
pays  doit  avoir  une  constitution  appropriée  à 
sa  condition.  La  Fayette  ne  fut  pas  sans  tenir 
compte  des  observations  de  ses  amis  d'Amé- 
rique, il  bouda  cependant  Gouverneur  Morris. 


:232         LA  JELNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

A  égale  distance  des  jacobins  et  des  parti- 
sans de  l'ancien  régime,  il  fut  le  chef  du  parti 
constitutionnel.  Ce  furent  les  jacobins  qui 
l'attaquèrent  le  plus  et  qu'il  ménagea  le  moins. 
Il  pressentait  que  ses  ennemis  amèneraient 
par  lassitude  le  despotisme  d'un  maître;  mais 
il  faut  le  laisser  parler  sur  ce  sujet  : 

«  Ce  nom  de  jacobins,  qui  retrace  tant 
d'idées  funestes  '  et  qui  a  dénaturé  tant  d'idées 
utiles,  n'a  pas  eu  l'honneur  d'être  mêlé  à  la 
Révolution  décisive  par  laquelle  l'aristocratie  et 
la  royauté  antique  furent  abattues  d'un  coup 
mortel.  11  était  même  inconnu  trois  ans  après, 
lorsque  les  divers  artisans  de  guerre  civile, 
dupes  de  leurs  propres  complots,  ne  réussirent 
qu'à  placer  l'Assemblée  nationale  et  le  roi  sous 
la  garde  immédiate  du  général  qu'ils  auraient 
voulu  anéantir  ;  alors  on  connut  mieux  les 
principales  divisions  des  partis  :  le  premier, 
composé  d'aristocrates  et  de  royalistes  absolus, 

k  Lettre  à  M.  d'Hennings. 


I.A  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         233 

dont  se  rapprochèrent,  avec  réserve,  quelques 
amateurs  du  s}  stème  anglais  ;  le  second,  for- 
mant sous  l'étendard  constitutionnel,  la  triple 
alliance  de  la  liberté,  de  l'égalité,  de  l'ordre 
public,  et  sanctionné  par  la  masse  générale 
des  citoyens  qui,  satisfaits  do  la  Révolution, 
ne  demandaient  plus  qu'à  jouir  avec  sécurité 
de  ses  avantages  ;  le  troisième,  en  partie  du 
moins,  réunissant  les  fauteurs  et  les  instru- 
ments de  la  licence,  et  qui,  après  s'être  for- 
tifié par  l'anarchie,  est  parvenu  à  régner  par 
la  terreur. 

»  Le  jacobinisme,  en  efl'et,  n'a  trop  souvent 
été  qu'un  moyen  de  trouble  et  sa  direction 
un  moyen  de  pouvoir  qui  même  eut  plus  d'é- 
clat que  de  solidité.  Au  reste,  si  j'ai  prévu, 
dès  son  origine,  la  tendance  de  cette  secte,  on 
sait  qu'un  de  ses  principes  fut,  dans  les  der- 
niers temps,  de  me  poursuivre  comme  son 
principal  adversaire... 

»  Et  comment  ne  l'aurai-je  pas  été,  moi 
qui,  depuis  lelo  juillet  1789,  ne  craignis  guère 
pour  notre  cause  que  les  excès  commis  en  son 


234         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

nom? Ma  conduite  a  été  si  conforme  à  ce  sen- 
timent, que,  malgré  la  part  que  j'ai  prise  aux 
révolutions  d'Amérique  et  d'Europe,  c'est  au- 
tant comme  défenseur  de  l'ordre  public  que 
comme  promoteur  de  la  liberté,  que  je  suis 
encore  présent  à  la  mémoire  des  Français.  » 

Cette  sorte  de  confession  jette  une  lumière 
éclatante  sur  la  conscience  politique  de  La 
Fayette.  La  contradiction  entre  ses  principes 
et  ses  actes,  contradiction  que  ses  ennemis  lui 
ont  reprochée,  n'existe  pas.  Il  eut  avant  tout 
et  plus  que  personne  le  sentiment  de  la  Révo- 
lution. Il  le  garda  intact  jusqu'à  son  dernier 
souffle;  et  lorsque  dans  les  Chambres  de  la 
Restauration,  il  se  levait  de  son  banc,  on 
voyait  se  lever  avec  lui  l'image  vivante  de  89, 
avec  l'honnêteté,  la  foi  absolue  dans  les  idées 
et  dans  la  déclaration  des  droits. 

C'est  un  préjugé  de  croire  que,  placé  entre 
deux  partis  extrêmes  et  ne  plaisant  ni  à  l'un 
ni  à  l'autre,  un  homme  politique  manque  de 
caractère.  Les  convictions  de  La  Fayette  ont  été 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         233 

inexpugnables  comme  une  muraille  de  granit 
et  à  ses  pieds  venaient  mourir  les  railleries, 
les  injures  et  même  les  désappointements  et 
les  désillusions.  S'il  y  avait,  au  point  de  vue 
du  caractère  une  critique  à  lui  faire,  elle  por- 
terait sur  sa  crédulité  et  son  optimisme;  mais 
quand  il  était  éclairé  sur  un  homme,  il  n'ou- 
bliait jamais.  Alexandre  de  Lameth  s'en  aper- 
çut un  jour.  On  peut  lire  dans  la  Correspon- 
dance de  La  Fayette  '  la  lettre  précise  et  froide 
qu'il  lui  écrivit  en  sortant  des  prisons  d'Ol- 
mutz,  en  réponse  à  ses  félicitations.  Il  avait 
percé  à  jour  l'homme  et,  tout  en  restant  cour- 
tois, il  lui  fit  sentir  qu'il  n'y  avait  plus  entre 
eux  de  communauté  de  sentiments.  Ce  qui  a 
manqué  à  La  Fayette,  c'est  l'épreuve  du  gou- 
vernement. Y  aurait-il  réussi?  Cette  nature 
très  individuelle,  très  chevaleresque,  se  serait- 
elle  prêtée  au  maniement  des  hommes,  à 
ces  transactions  de  détails  qui  constituent 
l'art    de    gouverner?  Ses    meilleurs    amis  en 

1.  Tome  IV,  page  386. 


236         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

doutaient;  l'un  d'entre  eux  et  des  plus  fins 
a  conjecturé  que  s'il  eût  vécu  au  moyen  âge, 
il  eût  fondé  quelque  ordre  religieux  avec  la 
puissance  d'une  idée  morale  fixe. 

Il  est  certain  que  la  lecture  de  sa  Corres- 
pondance est  faite  pour  donner  une  haute  idée 
de  sa  volonté  et  de  l'élévation  de  son  âme. 
Le  pouvoir  dont  l'effet  est  si  puissant  en 
France  n'eut  pas  sur  lui  d'ascendant,  de  même 
qu'il  sacrifiait  sa  fortune  à  ses  opinions  avec 
la  plus  généreuse  indifférence.  Le  désir  *  de 
plaire  dans  les  salons  ne  modifia  pas,  durant 
la  Révolution,  son  langage.  Il  eut  tous  les 
courages,  même  le  courage  mondain.  Les 
haines  féroces  qu'il  souleva  dans  l'entourage 
où  il  avait  passé  sa  jeunesse,  n'aigrissaient 
pas  son  humeur  ;  sa  douceur  d'âme  resta 
parfaite. 

Ces  sentiments,  si  contraires  aux  calculs 
égoïstes  de  la  plupart  des  hommes  qui  jouèrent 
un  rôle,  parurent  à  quelques-uns  assez  dignes 

1.  Madame  de  Stacl,  Considérations  sur  la  Révolution  fran- 
çaise. 


LA   JEUNESSE   DE   LA    FAYETTE.  237 

de  pitié.  «  Si  c'est  ainsi  qu'on  peut  encourir 
le  reproche  de  niaiserie,  a  dit  madame  de 
Staël  dans  son  portrait  de  La  Fayette,  puissent 
nos  hommes  d'esprit  le  mériter  une  fois  !»  Il 
lui  a  manqué,  comme  à  la  plupart  des  libé- 
raux de  ce  siècle,  le  succès  pour  désarmer  ses 
ennemis. 

Ses  rares  qualités  privées  avaient  amené  à 
lui,  dans  sa  famille,  les  membres  les  plus 
éloignés  par  leur  éducation  première,  des  idées 
d'égalité  et  de  liberté.  L'amour  passionné  de 
madame  de  La  Fayette  pour  son  mari  avait  été 
le  meilleur  argument  pour  la  rallier  à  la 
cause  de  la  Révolution  ;  sans  doute  les  opi- 
nions de  La  Fayette  n'étaient  pas,  au  début  de 
leur  mariage,  les  opinions  qu'on  avait  données 
à  Adrienne  d'Ayen  :  mais  son  cœur  était  si 
élevé  qu'elle  approuva,  qu'elle  admira  toujours 
la  conduite  de  son  mari.  «  Elle  s'identifiait 
avec  ses  sentiments,  écrit  madame  de  Lasley- 
rie  '  et  se  soutenait  au  milieu  de  ses  inquié- 

1.   Vie  de  madame  de  La  Fayette. 


238         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

tudes  par  la  pensée  qu'il  travaillait  au  triomphe 
de  justes  principes. 

»  Les  premiers  malheurs  de  la  Révolution 
remplirent  son  âme  d'amertume,  au  point  de  la 
rendre  insensible  à  toute  jouiss:ince  d'amour- 
propre  pour  mon  père.  Elle  n'éprouvait  de 
satisfaction  qu'en  le  voyant  sacrifier  souvent 
sa  popularité  pour  s'opposer  à  un  mouvement 
irrégulier  ou  à  un  acte  arbitraire.  Elle  avait 
adopté  et  professait  avec  franchise  les  opinions 
libérales,  mais  elle  conservait  une  délicatesse 
dont  il  serait  difficile  d'indiquer  la  nuance  et 
qui  l'empêchait  d'être  un  femme  de  parti.» 

Tant  qu'il  ne  s'agit  que  de  faire  les  hon- 
neurs de  sa  maison  aux  invités  de  M.  de 
La  Fayette,  de  quêter  à  des  bénédictions  de 
drapeaux  ou  à  d'autres  cérémonies  patrioti- 
ques, elle  fut  prête.  Elle  faisait  les  honneurs 
de  chez  elle  avec  une  grâce  charmante;  elle 
avait  d'ailleurs  pour  l'aider  dans  sa  difficile 
tâche,  son  angélique  sœur,  la  vicomtesse  de 
Noailles,  qui  sentait  tout  comme  elle.  Mais  il 
arriva  un  moment  où  sa  conscience  de  chré- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         239 

tienne  parla  plus  haut  que  ses  sentiments 
d'épouse  :  ce  fut  au  moment  du  vote  de  la 
constitution  civile  du  clergé.  Madame  de  La 
Fayette  pensa  qu'elle  devait  précisément  à 
cause  de  sa  situation  personnelle,  marquer 
son  attachement  aux  cro3^ances  catholiques. 
Elle  assista  par  conséquent  au  refus  de  prê- 
ter le  serment,  que  lit  en  chaire  le  curé  de 
Saint-Sulpice,  dont  elle  était  paroissienne. 
Ello  se  rendait  assidûment  dans  les  oratoires 
où  se  réfugiait  le  clergé  persécuté.  Elle 
recevait  continuellement  des  religieuses  qui 
demandaient  protection ,  ainsi  que  des  prê- 
tres non  assermentés  qu'elle  encourageait  à 
réclamer  la  liberté  de  leur  cuite.  Madame  de 
Lasteyrie,  qui  raconte  ces  faits,  ajoute  :  «  Au- 
cune considération  ne  faisait  hésiter  ma  mère, 
lorsqu'il  s'agissait  do  remplir  un  devoir.  Elle 
trouvait  dans  l'accomplissement  de  celui-ci 
quelque  consolation,  en  procurant  à  mon  père 
de  fréquentes  occasions  de  montrer  son  res- 
pect pour  la  liberté  des  cultes  et  sa  fermeté 
pour  la  maintenir    » 


240         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

La  Fayette,  comme  tous  les  hommes  du 
xviii*^  siècle  et  de  la  Révolution,  était  déiste  ; 
mais  le  spectacle  de  la  séparation  des  Églises 
et  de  l'État  aux  États-Unis  l'avait  frappé;  il 
voulait  dans  son  opposition  à  toutes  les  into- 
lérances «  que  le  décret  sur  la  liberté  des 
religions  n'en  privilégiât  aucune  et  laissât,  à 
l'exemple  des  États-Unis,  chaque  société  entre- 
tenir son  temple  et  ses  ministres.  On  n'était 
pas  mùr  pour  cette   idée.  » 

Non  seulement  on  n'était  pas  mûr,  mais  le 
levain  janséniste  et  les  vieilles  prétentions  de 
l'esprit  légiste  amenèrent  l'Assemblée  cons- 
tituante à  commettre  une  de  ses  plus  lourdes 
fautes. 

Il  faut  rendre  cette  justice  à  La  Fayette,  c'est 
que  dans  cette  question  religieuse,  qui  pas- 
sionnait au  plus  haut  degré  les  âmes,  il  resta 
fidèle  à  ses  doctrines  libérales.  Il  ouvrit  sa 
maison  «  à  ces  filles  respectables  appelées 
sœurs  de  charité,  qui  étaient,  au  sortir  de  la 
messe,  insultées  avec  impudeur  ». 

Il  s'efforça  de  maintenir  même  par  la  force, 


LA   JEUNESSE   DE   LV   FAYETTE.  241 

contre  la  population  ameutée,  l'ouverture  de 
l'église  des  Théatins  et  des  chapelles  que  les 
prêtres  non  assermentés  avaient  louées  ^  «  J'aime 
à  me  rappeler,  écrivait-il  à  M.  d'Hennings,  que 
ni  l'animadversion  de  ces  prêtres,  ni  l'impopu- 
larité de  tout  intérêt  en  leur  faveur,  n'affai- 
blirent un  instant  mon  zèle,  et  que,  dans  le 
même  esprit  qui  m'avait  autrefois  dévoué  à  la 
cause  des  protestants  français,  je  m'obstinai 
toujours  à  me  déclarer  le  défenseur  du  culte 
opprimé.  » 

Cette  conduite  si  conforme  à  son  sentiment 
vrai  de  la  liberté  et  à  la  hauteur  de  son  àme, 
le  place  à  part  parmi  les  hommes  de  la  Ré- 
volution. Quand  il  recevait  à  dîner  des  ecclc- 
siasliques  du  clergé  constitutionnel,  madame 
de  La  Fayette  ne  se  cachait  pas  pour  professer 
devant  eux  son  attachement  à  la  cause  des 
anciens  évêques.  Chacun,  quelle  que  fût  sa 
conduite  ou  son  opinion,  était  toujours  reçu 
par  elle,  suivant   le  désir  de  son  mari;  mais 


1.  Lettre  à  M.  d'Hennings,  tome  III. 

16 


242         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

elle  conservait  particulièrement  sur  toutes  les 
choses  de  la  conscience,  la  liberté  d'exprimer 
sa  façon  de  penser, 

La  Fayette  avait  table  ouverte.  Sa  femme 
ne  s'écarta  qu'une  fois  de  la  règle  qu'elle  s'é- 
tait prescrite  d'accueillir  avec  une  égale  poli- 
tesse tous  ses  invités;  ce  fut  lorsque  Gobel, 
l'évêque  constitutionnel  de  Paris,  nouvellement 
installé,  vint  dîner  à  l'hôtel  La  Fayette;  elle 
ne  voulut  pas  le  recevoir  et  elle  dîna  hors  de 
chez  elle.  Cet  acte  fut  fort  remarqué. 

Il  n'y  avait  pas  que  sa  sœur  préférée,  la  vi- 
comtesse de  Noailles,  qui  lui  aidât  à  faire  les 
honneurs  de  son  salon. 

Leur  grand-père,  le  maréchal  de  Noailles 
avait  eu  quatre  enfants  :  le  duc  d'Ayen,  le 
marquis  de  Noailles,  la  duchesse  de  Lesparre 
et  la  comtesse  de  Tessé.  Cette  dernière  était  folle 
de  son  neveu  La  Fayette.  Sans  doute,  à  la  veille 
de  la  Révolution,  toute  la  famille  était  plus  ou 
moins  engagée  dans  les  idées  nouvelles  ;  depuis 
le  comte  de  Ségur,  marié  à  Pauline  d'Aguesseau, 
sœur  en  secondes  noces  de  la  duchesse  d'Ayen, 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         243 

jusqu'à  ces  héroïques  jeunes  gens,  si  bons, 
si  aimables,  si  braves,  le  vicomte  de  Noailles 
et  le  marquis  de  La  Fa3'^ette  qui  étaient  les 
oracles  de  leurs  beaux-frères,  le  marquis  de 
Grammont  et  le  marquis  de  Montagu.  Sans 
doute,  parmi  les  femmes  si  brillantes  qui  en- 
touraient La  Fayette,  comme  sa  cousine  la 
princesse  de  Poix  ou  ses  amies  la  princesse 
d'Henin  et  la  comtesse  de  Simiane,  il  trouvait 
des  enthousiastes,  mais  aucune  n'était  aussi 
intéressante,  aussi  originale  à  tous  égards  que 
la  comtesse  de  Tessé  *. 

Elle  était  petite,  les  yeux  perçants,  le  visage 
déformé  à  vingt  ans  par  la  petite  vérole,  la 
bouche  fine  mais  tiraillée  par  un  tic  nerveux 
qui  la  faisait  grimacer  en  parlant  ;  et  malgré 
tout  cela,  et  au  milieu  de  tout  cela,  elle  avait 
de  la  grâce  dans  ses  allures,  de  la  noblesse 
dans  ses  actions,  avec  infiniment  d'esprit.  En 
politique,  son  neveu  La  Fayette  était  son  héros; 
comme  en  philosophie.  Voltaire,  avec  qui  elle 

1.  Mémoires  de  madame  de  Montagu,  pav  M.  Callet. 


244         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

était  très  liée,  était  son  maître.  Un  jour,  que 
pour  le  rencontrer  dans  son  dernier  voyage 
à  Paris,  madame  de  Tessé  était  allée  en  visite 
avec  sa  nièce,  chez  le  duc  de  Ghoiseul,  Voltaire 
entendant  annoncer  la  marquise  de  La  Fayette, 
était  tombé  à  ses  genoux  dans  son  enthou- 
siasme pour  la  brillante  destinée  de  son  mari, 
l'appelant  le  défense.iir  de  la  cause  grande  et  juste 
de  la  liberté  des  peujAcs.  Il  fallut  aider  l'illustre 
vieillard  pour  se  relever.  Madame  de  Tessé 
contait  cette  anecdote  à  ravir.  Elle  était  un 
mélange  des  contrastes  les  plus  amusants. 

Quoique  très  désintéressée,  elle  ne  croj^ait 
guère  au  désintéressement  des  autres,  et  elle 
excellait  avec  une  sagacité  très  féminine  à 
trouver  aux  résolutions  en  apparence  les  plus 
généreuses,  les  motifs  les  plus  étroits  et  les 
plus  personnels  ;  ce  qui  ne  l'empêchait  pas, 
avec  son  mépris  des  hommes,  de  vouloir  avec 
son  neveu  le  mode  de  gouvernement  qui  exige 
le  plus  de  vertus.  Elle  discutait  sans  cesse  les 
questions  religieuses,  lectrice  assidue  du  Dic- 
tionnaire  philosophique,  elle  tournait  volontiers 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE,         245 

en  ridicule  les  pratiques  dévotes  ;  et  quoique 
incrédule,  elle  ne  laissait  pas  de  faire  un  grand 
signe  de  croix,  chaque  fois  qu'elle  prenait  mé- 
decine. Elle  n'aimait  pas  les  prêtres,  mais, 
contradiction  charmante,  elle  nourrissait,  du- 
rant l'émigration,  les  pauvres  prêtres  déportés 
qui  vivaient  près  d'elle. 

Nous  retrouverons  la  comtesse  de  Tessé,  dans 
les  heures  mauvaises,  toujours  spirituelle  et 
bonne  ;  mais  nous  avons  hâte  de  comparer  à 
ses  doctrines,  la  conduite  de  La  Fayette,  depuis 
l'ouverture  de  la  Constituante,  jusqu'au  jour 
où,  pour  soustraire  sa  tête  à  Féchafaud,  il 
fut  obligé  d'abandonner  l'armée  qu'il  com- 
mandait et  de  fuir  la  France. 


XII 


La  Fayette  ne  fut  pas,  à  proprement  parler, 
un  orateur.  Sa  parole  élégante,  fine  et  spiri- 
tuelle n'avait  rien  de  cette  puissance  qui  secoue 
les  assemblées,  les  fait  vibrer  et  leur  commu- 
nique une  direction.  Il  mêlait  parfois  à  ses 
répliques  une  sorte  d'ironie  froide  et  dédai- 
gneuse, qualité  de  grand  seigneur  qui  n'est 
sentie  et  comprise  cjue  dans  un  salon. 

Son  rôle  durant  la  Constituante  fut  un  rôle 
d'action;  il  n'en  est  pas  moins  considérable. 
Pendant  trois  années,  le  prestige  de  La  Fayette 
fut  immense;  il  éclipsa  la  popularité  de  Necker 
et  même  celle  de  Mirabeau  ;  il  pouvait  tout  et 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         247 

et  il  ne  voulait  être  qu'un  honnête  citoyen. 
Durant  toute  cette  période  la  plus  impor- 
tante de  sa  vie,  il  a  été  plus  facile  à  ses  enne- 
mis de  calomnier  ses  intentions,  que  de  citer 
une  opinion  ou  une  action  qui  ne  fut  pas  con- 
forme aux  sentiments  et  aux  idées  qu'il  a 
toujours  et  invariablement  exprimés.  En  l'en- 
voyant siéger  aux  états  généraux,  la  noblesse 
de  la  sénéchaussée  d'Auvergne,  par  une  clause 
postérieure  à  l'élection,  avait  fait  un  devoir  à 
ses  députés  d'attendre  la  majorité  de  leur 
chambre  pour  se  réunir  à  celle  du  tiers  état. 
La  Fayette  regarda  comme  un  malheur  d'a- 
voir été  élu  par  les  nobles  de  sa  province;  il 
songea  même  un  instant  à  donner  sa  dé- 
mission*. Membre  de  la  minorité  de  la  no- 
blesse, ne  partageant  pas  l'opinion  de  ses  col- 
lègues d'Auvergne,  il  fut  gêné  au  début  par 
le  mandat  de  ses  commettants,  et  cela  nous 
explique  son  silence  dans  les  premières  se- 
maines qui  précédèrent  la  transformation  des 
états  généraux  en  Assemblée  nationale. 

1.  Voir  Correspondance,  t.  If,  p.  311. 


248         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

C'est  le  8  juillet  qu'il  prend  pour  la  pre- 
mière fois  la  parole  afin  d'appuyer  la  célèbre 
motion  de  Mirabeau,  tendant  à  l'éloignement 
des  troupes  qui  entouraient  l'Assemblée  et 
menaçaient  Paris.  Cependant  le  péril  croissait, 
le  renvoi  de  Necker  et  de  ses  amis  Montmorin 
et  Saint-Priest  avait  été  résolu  ;  un  nouveau 
ministère  avait  été  nommé;  on  répandait  le 
bruit  que  Louis  XVI  allait  dissoudre  l'Assemblée 
et  se  porter  à  Compiègne,  lorsque  le  11  juillet, 
La  Fayette  présenta  le  premier  projet  de  dé- 
claration des  droits.  Il  demandait  le  renvoi  à 
l'examen  des  bureaux. 

Sans  doute  cette  déclaration  n'était  qu'un 
résumé  philosophique  et  n'avait  pas  un  carac- 
tère pratique  ;  sans  doute,  ce  décalogue  de 
l'homme  libre,  comme  on  l'a  appelé,  contenait 
plus  de  phrases  métaphysiques  que  de  vraie 
politique  ;  mais  ce  projet  avait  le  mérite  d'être 
un  cri  de  protestation  contre  les  vieilles  tyran- 
nies et  de  montrer  au  vieux  monde  l'idéal  des 
revendications. 

C'est   l'honneur   de    La   Fayette   d'avoir   le 


LA  JEUNESSE  DE  L\  FAYETTE.         249 

premier  montré  le  but  à  atteindre.  Sa  décla- 
ration servit  de  base  à  celle  qui  fut  acceptée 
par  la  Constituante. 

La  situation  devenait  déplus  en  plus  alarmante 
Dès  le  12  juillet,  des  troubles  violents  avaient 
éclaté  dans  Paris,  La  Fayette  demanda  qu'on 
proclamât  la  responsabilité  des  ministres,  sa 
motion  fut  accueillie.  L'Assemblée  se  déclara 
en  permanence  jusqu'à  nouvel  ordre;  mais 
comme  le  président,  le  vieil  archevêque  de 
Vienne  n'avait  pu  résister  à  la  fatigue,  on  ou- 
vrit l'avis  de  nommer  un  vice-président  ;  les 
bureaux  élurent  La  Fayette.  C'est  pendant  sa 
vice-présidence  de  trois  jours  que  la  Bastille 
fut  prise.  Le  lo  au  matin,  le  roi  accompagné 
de  ses  frères  vint,  sans  escorte,  à  l'Assemblée 
que,  pour  la  première  fois,  il  appela  nationale, 
lui  annonça  l'éloignement  des  troupes  et  lui 
demanda  son  appui  pour  le  rétablissement  de 
l'ordre  public. 

A  la  tête  d'une  députation,  La  Fayette  se 
rendit  à  l'Hôtel  de  Ville  ;  son  discours  est 
ainsi  résumé  dans  le  procès- verbal . 


250         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

«  lo  juillet  1789. 

»  M.  de  La  Fayette  a  félicité  l'Assemblée  des 
Électeurs  et  tous  les  citoyens  de  Paris  de  la 
liberté  qu'ils  avaient  conquise  par  leur  cou- 
rage, de  la  paix  et  du  bonheur  dont  ils  seraient 
redevables  à  la  justice  d'un  monarque  bien- 
faisant et  détrompé.  Il  a  dit  que  l'Assemblée 
nationale  reconnaissait  avec  plaisir  que  la 
France  entière  devait  la  constitution  qui  allait 
assurer  sa  félicité,  aux  grands  efforts  que  les 
Parisiens  venaient  de  faire  pour  la  liberté  pu- 
blique. 

»  Il  a  raconté  comment  l'Assemblée  natio- 
nale attristée  de  l'inutilité  de  deux  députations 
qu'elle  avait  envoyées  au  roi,  dans  la  journée 
du  lundi  13,  pour  demander  le  renvoi  des 
troupes,  après  avoir  passé  la  nuit  la  plus  agitée 
dans  le  lieu  même  des  séances,  venait  le  matin 
de  nommer  une  nouvelle  députation  composée 
de  vingt-quatre  personnes,  et  chargée  de  por- 
ter au  monarque  ses  alarmes  et  ses  douleurs, 
lorsque  le   grand  maître  des    cérémonies   est 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         251 

venu   annoncer  à   l'Assemblée  que   le  roi   se 
disposait  à  s'y  rendre  en  personne... 

»  Il  a  annoncé  qu'il  allait  faire  la  lecture 
du  discours  prononcé  par  le  roi  dans  cette 
mémorable  circonstance,  et  qu'il  en  déposerait 
copie  certifiée  sur  le  bureau  pour  être  annexée 
au  procès-verbal  de  l'Assemblée  des  élec- 
teurs. » 

L'allocution  de  La  Fayette  et  la  lecture  du 
discours  de  Louis  XVI  furent  interrompues 
presque  à  chaque  phrase  par  des  applaudis- 
sements et  par  les  cris  répétés  de  :  Vive  le  roi  ! 
Vive  la  nation  ! 

Cependant  La  Fayette  ignorait  encjre  que, 
dès  le  matin  du  15  juillet,  il  avait  été  una- 
nimement proclamé  commandant  général  de 
la  milice  parisienne  par  les  électeurs  et  une 
foule  de  citoyens.  Au  moment  où  il  achevait 
de  parler,  il  en  fut  averti  par  les  acclamations! 
Et  en  effet,  dans  ces  moments  de  trouble  et 
d'effroi,  Moreau  de  Saint-Méry,  président  du 
conseil  des  électeurs,  s'était  contenté  de  montrer 


252         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

de  la  main,  le  buste  de  La  Fayette  donné 
en  1784  par  l'État  de  Virginie  à  la  Ville  de 
Paris  et  placé  dans  la  grande  salle  de  l'Hôtel 
de  Ville.  Des  vivats  s'étaient  élevés  de  toutes 
parts  ;  La  Fayette  était  arrivé  peu  d'instants 
après.  Dès  qu'il  eut  achevé  son  allocution  au 
nom  de  la  députation  de  l'Assemblée  natio- 
nale, toutes  les  voix  l'acclamèrent  encore  com- 
mandant général  de  la  milice  parisienne  ;  alors, 
tirant  son  épée,  il  fit  le  serment  de  sacrifier 
sa  vie  à  la  conservation  de  cette  liberté  si 
précieuse  dont  on  lui  confiait  la  défense. 

Au  même  moment,  les  mêmes  électeurs  pro- 
clamèrent Bailly,  prévôt  des  jnarchands  ;  une 
voix  se  fit  entendre  et  dit  : 

«  Non,  pas  prévôt  des  marchands,  mais 
maire  de  Paris  !   » 

Et  par  acclamation,  tous  les  assistants  répé- 
tèrent : 

c<  Oui,  maire  de  Paris  !  » 

Bailly,  dont  on  ne  peut  prononcer  le  nom 
qu'avec  vénération,  Bailly  s'inclina  sur  le  bu- 
reau, tellement  ému  qu'au  milieu  des  exprès- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         233 

sions  de  sa  reconnaissance,  on  entendit  seule- 
ment ces  mots  : 

«  Je  ne  suis  pas  digne  d'un  si  grand  hon- 
neur, ni  capable  de  porter  un  tel  fardeau...  » 

Le  lendemain,  un  projet  d'organisation  fut 
arrêté  par  La  Fayette  de  concert  avec  son  ami 
Mathieu  Dumas.  Chaque  bataillon  comprit  six 
compagnies  de  volontaires  et  une  d'anciens  sol- 
dats payés  ;  à  la  cocarde  bleue  et  rouge,  cou- 
leurs de  la  Ville  de  Paris,  la  couleur  royale, 
blanche,  fut  ajoutée.  Ainsi  fut  formée  la  cocarde 
tricolore.  En  la  présentant  à  l'Hôtel  de  Ville, 
La  Fayette  prononça  "ces  mémorables  paroles  : 
«  Je  vous  apporte  une  cocarde  qui  fera  le  tour 
du  monde  et  une  institution  à  la  fois  civique 
et  militaire  qui  doit  triompher  des  vieilles 
tactiques  de  l'Europe,  et  qui  réduira  les  gou- 
vernements arbitraires  à  l'alternative  d'être 
battus  s'ils  ne  l'imitent  pas,  et  renversés  s'ils 
osent  l'imiter.  » 

Cette  journée  du  16  juillet  avait  été  terrible, 
La  Fayette  l'avait  employée  à  arracher  des 
victimes   aux    fureurs   populaires  ;  c'est   ainsi 


254         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

qu'il  avait  sauvé  le  commandant  provisoire  de 
la  Bastille,  Soulès,  deux  officiers  de  la  divi- 
sion du  général  Falkenheim,  M.  de  Boisgelin, 
l'ancien  président  de  la  noblesse  aux  états  de 
Bretagne,  M.  de  Lambert,  le  général  Turkeim, 
la  belle  madame  de  Fontenay  ;  nous  pourrions 
citer  d'autres  noms.  Lors  de  son  passage  à 
Leipsick,  étant  conduit  d'Olmûtz  à  Hambourg, 
un  étranger  qui  était  employé  par  le  gouver- 
nement autrichien  dans  les  Pays-Bas,  mais 
que  La  Fayette  ne  reconnut  pas,  vint  le  re- 
mercier de  lui  avoir  sauvé  la  vie  le  16  juillet. 
Un  touchant  incident  mérite  encore  de  ne 
pas  être  oublié.  M.  Frestel,  l'ancien  précep- 
teur de  La  Fayette,  à  qui  le  général  avait 
à  son  tour  confié  l'éducation  de  son  fils 
George,  avait  conduit  cet  entant  à  l'Hôtel  de 
"Ville  au  moment  où  son  père  s'efforçait  d'ar- 
racher un  prêtre,  l'abbé  Gordier,  à  la  multi- 
tude armée  et  furieuse.  La  Fayette,  saisissant 
aussitôt  l'occasion  de  cette  visite  inattendue  : 
('  Messieurs,  dit-il  en  se  tournant  vers  la  foule, 
j'ai  l'honneur  de  vous  présenter  mon  fils.  »  - 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         235 

Il  y  eut  un  moment  d'effusion  et  de  surprise 
pendant  lequel  les  amis  du  général,  qui  l'en- 
touraient, parvinrent  à  mettre  le  pauvre  abbé 
en  sûreté. 

Ce  fut  le  lendemain  17,  que  La  Fayette,  à 
la  tête  des  citoyens  armés  des  soixante  dis- 
tricts, reçut  Louis  XVI  qui  se  rendait  sans 
garde  de  Versailles  à  Paris;  il  lui  adressa,  à 
moitié  chemin,  quelques  paroles  respectueuses 
qui  contribuèrent  à  faire  cesser  ses  craintes. 
Il  ne  monta  à  l'Hôtel  de  Ville  que  pour  as- 
surer au  roi  un  libre  passage  ;  alors  Louis  XVI 
lui  dit  ^  :  «  M.  de  La  Fa^'^ette,  je  vous  cher- 
chais pour  vous  faire  savoir  que  je  confirme 
votre  nomination  à  la  place  de  commandant 
général  de  la  garde  parisienne.  » 

Le  commandement  de  la  garde  nationale 
lui  ouvrait  une  carrière  nouvelle.  Après  avoir 
défendu  la  liberté,  il  allait  avoir  l'ordre  pu- 
blic à  défendre;  fort  de  sa  popularité,  il  assu- 
mait une  tâche  peut-être  au-dessus  des  forces 

1.   Voir  Ch.  Duveyrier,  Histoire  des   premiers    éleclews  de 
Paris, 


256         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

d'un  homme,  celle  de  contenir  une  immense 
population  désœuvrée,  exaltée  juscju'à  l'eni- 
vrement et  remuée  jusqu'à  la  lie.  Il  s'y  dévoua 
courageusement,  arrêtant  de  sa  propre  main 
les  assassins. 

Bien  qu'il  eût  été  acclamé  commandant  gé- 
néral, il  ne  voulut  pas  moins  soumettre  sa 
nomination  à  la  délibération  régulière  des 
électeurs  des  districts,  le  résultat  fut  un  vote 
unanime  confirmant  les  acclamations.  Par  une 
lettre  du  21  juillet,  le  roi  autorisait  les  gardes 
françaises  et  les  soldats  des  divers  régiments 
qui  avaient  quitté  les  drapeaux  à  entrer  dans 
les  compagnies  soldées  de  la  garde  nationale 
de  Paris  '. 

Dans  les  premiers  jours  qui  suivirent  la 
prise  de  la  Bastille,  l'état  de  Paris  était  ef- 
frayant :  la  population  de  la  ville  et  des  vil- 
lages environnants,  armée  de  tout  ce  qui 
s'était  rencontré  sous  sa  main,  s'était  accrue  de 
six  mille  soldats  qui  s'étaient  réunis  à  la  cause 

1.  Mémoires,  t.  II,  p.  272. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         '2o7 

de  la  Révolution.  Ajoutez-y  quatre  à  cinq  cents 
gardes  suisses,  six  bataillons  de  gardes  fran- 
çaises sans  officiers,  la  capitale  dénuée  de  pro- 
visions, toute  l'autorité,  toutes  les  ressources 
de  l'ancien  gouvernement  détruites  ou  sans 
force,  les  magistrats  soupçonnés  ou  malveil- 
lants, les  agents  de  l'ancien  régime  et  les  dé- 
magogues poussant  au  désordre,  les  uns  pour 
se  rendre  nécessaires,  les  autres  pour  faire  le 
mal;  et,  pour  calmer  tous  ces  éléments  agités, 
ni  organisation  militaire,  ni  organisation  admi- 
nistrative! Tout  s'écroulait;  l'ordre  public 
n'était  défendu  que  par  la  bourgeoisie  armée, 
dans  chacun  des  soixante  districts,  et,  à  l'Hô- 
tel de  Ville,  par  des  électeurs  qui,  sans  autre 
droit  que  leur  patriotisme,  avaient  heureuse- 
ment saisi  les  rênes  de  l'administration. 

La  Fayette  ne  fut  pas  longtemps  aussi  heureux 
que  les  premiers  jours;  il  n'eut  d'abord  d'autre 
moyen  d'influence  que  son  ascendant  personnel. 
Ses  efforts  ne  furent  pas  suffisants  pour  em- 
pêcher les  crimes  de  la  journée  du  22  juillet. 

On  avait  conduit,  en  son  absence,    à    l'Hô- 

17 


2o8         LE  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

tel  de  Ville,  l'ancien  ministre  Foulon*,  et  on 
lui  imputait  ce  propos  invraisemblable,  que  : 
«  Le  peuple  serait  trop  heureux  si  on  lui 
donnait  du  foin  à  manger.  »  La  rage  de  la 
multitude  contre  ce  malheureux  était  inexpri- 
mable. Il  ne  restait  plus  aucun  moyen  de  sus- 
pendre les  colères  frénétiques  de  la  foule, 
lorsque  des  cris  redoublés  annoncèrent  La 
Fayette;  à  son  aspect  le  silence  le  plus  pro- 
fond succède  au  tumulte.  Il  avait  vite  compris 
que  le  seul  moyen  de  sauver  Foulon  était  d'ob- 
tenir qu'il  fut  conduit  en  prison.  «  Vous 
voulez,  s'écria-t-il,  faire  périr  sans  jugement 
cet  homme  qui  est  devant  vousl  C'est  une 
injustice  qui  vous  déshonorerait,  qui  me  flé- 
trirait moi-même,  qui  flétrirait  tous  les  efforts 
que  j'ai  faits  en  faveur  de  la  liberté,  si  j'élais 
assez  faible  pour  la  permettre.  Je  ne  la  per- 
mettrai pas,  cette  injustice:  mais  je  suis  loin 
de  prétendre  le  sauver,  s'il  est  coupable.  Je 
veux  seulement  que  cet  homme    soit  conduit 

1.    Procès-verbal  des    électeurs  et  Mémoires   de  La  Fayette, 
t.  II,  p.  275. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         239 

en  prison  pour  être  jugé  par  le  tribunal  que 
la  nation  indiquera;  je  veux  que  la  loi  soit 
respectée,  la  loi  sans  laquelle  je  ne  contribue- 
rais pas  à  la  Révolution  qui  se  prépare.  Aussi, 
je  vais  ordonner  que  M.  Foulon  soit  conduit 
dans  l'abbaye  de  Saint-Germain.  » 

Les  paroles  de  La  Layetle  avaient  fait  une 
grande  impression  sur  ceux  qui  avaient  été 
à  portée  de  les  entendre.  Foulon  lui-même 
voulut  parler  ;  mais  on  ne  put  discerner  que 
des  paroles  entrecoupées.  Des  clameurs  fu- 
rieuses montaient  de  la  place  de  l'Hôtel  de 
Ville.  Par  trois  fois,  La  Fayette  reprit  la  pa- 
role ;  toujours  il  produisait  quelque  effet, 
lorsqu'une  foule  nouvelle  vint  presser  la  foule 
qui  remplissait  déjà  la  grande  salle.  C'était, 
criait-on,  le  Palais-Royal  et  le  faubourg  Saint- 
Antoine  qui  venaient  enlever  le  prisonnier;  le 
flot  se  porte  vers  le  bureau;  la  chaise  sur  la- 
quelle était  assis  Foulon  s'ébranle,  est  ren- 
versée; La  Fayette  prononce  une  dernière  fois 
cet  ordre  :  «  Qu'on  le  conduise  en  prison  !  » 
La   multitude   applaudissait,    lorsque   Foulon 


260         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

eut  la  funeste  idée  d'applaudir  lui-même.  Une 
voix  s'écrie  :  «  Voyez  !  Ils  s'entendent  !  »  A  ces 
mots,  Foulon  est  arraché  aux  mains  des  élec- 
teurs qui  l'entouraient  et  cherchaient  à  le  ga- 
rantir. Il  est  entraîné  et  massacré  à  la  Grève, 
sans  qu'il  y  eût,  pour  La  Fayette,  la  possibi- 
lité physique  non  seulement  de  le  protéger, 
mais  même  de  se  faire  entendre  ^ 

Le  même  jour,  on  ramenait  à  Paris  le 
gendre  de  Foulon,  Berthier,  intendant  de  la 
capitale.  La  municipalité  avait  envoyé  une  es- 
corte au-devant  du  prisonnier,  arrêté  à  Com- 
piègne,  pour  le  garantir  contre  la  fureur  du 
peuple.  Cette  mission  fut  remplie  avec  intelli- 
gence et  fermeté  par  le  commandant  d'Her- 
migny  que  La  Fayette  avait  désigné.  Bailly  et 
le  conseil  des  électeurs  reçurent  Berthier  à 
l'Hôtel  de  Ville;  l'exemple  de  Foulon  avait 
appris  qu'il  ne  fallait  pas  compter  sur  les  res- 
sources de  la  raison  et  de   l'éloquence.  Il  n'y 


1.  Bailly  était  absent.  Lo  discours  cité  par  Monllosier  dans 
ses  Mémoires  est  tiré  du  journal  l'Ami  du  Roi  et  est  absolument 
faux. 


LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  261 

avait  pas  même  encore  de  signes  extérieurs 
auxquels  on  put  reconnaître  les  nouveaux  dé- 
positaires de  l'autorité  publique.  La  Fayette 
était  encore  sans  costume  et  inconnu  à  une 
partie  de  la  multitude. 

Dans  cet  état  de  choses,  Bailly  ordonna  que 
Berthier  fût  conduit  en  prison,  motivant  cette 
mesure  sur  la  nécessité  de  l'interroger  judi- 
ciairement afin  d'obtenir  de  lui-même  l'aveu 
de  ses  complices.  L'essentiel  était  de  gagner  du 
temps.  Berthier  fut  donc  mis  sous  la  garde 
des  volontaires  qu'on  put  réunir  et  qui  de- 
vaient le  conduire  à  la  Conciergerie  ;  mais  rien 
ne  put  empêcher  un  homme  de  la  foule  de  lui 
tirer  un  coup  de  pistolet;  et  cependant  dans 
son  pamphlet  publié  à  Liège  en  1792,  Rivarol 
accuse  La  Fayette  de  ces  deux  crimes  ;  il  feint 
d'ignorer  son  indignation  et  sa  douleur*. 

Dès  le  lendemain  du  22  juillet,  affligé  des 
scènes  horribles  qu'il  n'avait  pu  empêcher,  il 
donne  sa    démission    de    commandant    de   la 

1.  La  vie  politique  ci  la  fuite  de  La  Fayette,  par  Rivarol. 


262         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

garde  nationale  et  il   écrit   à  Bailly  la  lettre 
suivante  : 

«  Monsieur,  appelé  par  la  confiance  des  ci- 
toyens au  commandement  militaire  de  la 
capitale,  je  n'ai  cessé  de  déclarer  que  dans 
la  circonstance  actuelle,  il  fallait  cjue  celte 
confiance,  pour  être  utile,  fût  entière  et 
universelle;  je  n'ai  cessé  de  dire  au  peuple 
qu'autant  j'étais  dévoué  à  ses  intérêts  jusqu'au 
dernier  soupir,  autant  j'étais  incapable  d'acheter 
sa  faveur  par  une  injuste  complaisance.  Le 
peuple  n'a  pas  écouté  mes  avis;  le  jour  oîi  il 
manque  à  la  confiance  qu'il  m'avait  promise, 
je  dois,  comme  je  l'ai  dit  d'avance,  quitter  un 
poste  011  je  ne  peux  plus  être  utile.  » 

La  lettre  aux  districts  écrite  dans  le  même 
esprit,  les  priait  de  ne  pas  tarder  à  rendre  La 
Fayette  à  lui-même,  en  s'occupant  immédia- 
tement de  le  remplacer. 

La  résolution  de  La  Fayette,  qui  était  la  plus 
courageuse  protestation  contre  les  assassinats, 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         263 

consterna  et  effraya  la  municipalité*.  Tous 
ses  membres  se  transportèrent  au  bureau  des 
subsistances  où  La  Fayette  était  encore  en  con- 
férence avec  Bailly;  ils  l'entourèrent,  le  sup- 
plièrent. Le  général  répondit  que  les  exécu- 
tions sanglantes  et  illégales  de  la  veille,  et 
l'impossibilité  dans  laquelle  il  s'était  trouvé  de 
les  empêcher,  l'avaient  trop  convaincu  qu'il 
n'était  pas  l'objet  d'une  confiance  universelle. 
Comme  dit  Gouverneur  Morris,  il  avait  plus 
d'autorité  qu'il  n'en  voulait  et  il  était  déjà  las. 
La  Correspondance  de  La  Fayette  montre  à 
nu  l'état  de  son  âme 2. 

a  Ils  se  sont  jetés  à  genoux,  ont  pleuré,  ont 
juré  de  m'obéir  en  tout.  Que  faire?  Je  suis  au 
désespoir.  On  me  prépare  des  calomnies  atroces. 
La  populace  est  conduite  par  des  mains  invi- 
sibles; il  a  fallu  lui  faire  espérer  que  je  reste- 
rais pour  la  tranquillité  de  la  nuit.  Je  ne  puis 


1.  Procès-verbal  des  électeurs,  23  juillet. 

2.  Correspondance,  p.  320  et  suivantes. 


264  LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE. 

abandonner  des  citoyens  qui  mettent  en  moi 
toute  leur  confiance,  et  si  je  reste,  je  suis  dans 
la  terrible  situation  de  voir  le  mal  sans  y  re- 
médier. » 

Il  céda  enfin  à  la  bienveillante  violence  qui 
lui  fut  faite  par  les  députations  des  districts 
ayant  à  leur  tête  le  vénérable  curé  de  Saint- 
Étienne-du-Mont.  Une  déclaration  signée  de 
tous  les  électeurs  et  délégués  présents,  fut  im- 
primée et  affichée  comme  étant  l'expression  du 
vœu  de  tous  les  citoyens  de  la  capitale.  Pro- 
messe était  faite  de  subordination  et  d'obéis- 
sance à  tous  les  ordres  du  général  «  pour  que 
son  zèle,  secondé  par  tous  les  patriotes,  con- 
duise à  sa  perfection  le  grand  œuvre  de  la 
liberté  publique  ».  Une  seule  personne  cons- 
tamment inquiète  et  troublée  regretta  que  La 
Fayette  eût  repris  sa  démission,  et  ne  se  con- 
tentât pas  du  bonheur  domestique,  c'était  sa 
femme. 

A  vrai  dire,  le  général  fut  vraiment,  à  ce 
moment-là,  le  roi  de  Paris.  Sa  popularité  était 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         Î65 

telle  qu'on  en  référait  à  lui  pour  toutes  les 
décisions  quelles  qu'elles  fussent;  il  fut  obligé 
de  limiter  lui-même  ses  pouvoirs  dans  une 
lettre  aux  présidents  des  districts,  du  29  juil- 
let. Mais  si  son  impression  sur  ces  odieux  at- 
tentats et  ceux  qui  suivirent,  a  (ainsi  qu'il 
le  dit,  et  il  faut  le  croire)  trompé  son  zèle  et 
profondément  affligé  son  cœur,  celte  impres- 
sion d'honnête  homme  ne  troubla  pas  alors  son 
optimisme  politique  ;  le  charme  ne  cessa  que 
plus  lard,  lorsque  le  10  Août  et  l'assassinat  de 
son  ami  La  Rochefoucauld  déchirèrent  le  ri- 
deau. 

L'assemblée  des  représentants  de  la  Com- 
mune de  Paris  s'élant  réorganisée  à  raison  de 
deux  députés  par  district ^  Bailly  raconte  que 
La  Fayette  (2o  juillet)  prononça  le  serment  de 
remplir  fidèlement  les  fonctions  de  comman- 
dant général,  et  de  ne  jamais  oublier  que  le 
pouvoir  militaire  est  soumis  au  pouvoir  civil. 
Aussitôt  les  membres  de  l'Assemblée  lui  jurè- 

1 .  Mémoires  de  Bailly. 


266         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

rent  de  leur  côté,  sans  qu'il  le  demandât,  sou- 
mission aux  ordres  qui  seraient  dictés  par  l'a- 
mour du  bien  public;  immédiatement  après  le 
bon  Bailly  dit  à  l'Assemblée  qu'il  y  avait  un 
troisième  serment  à  prêter  entre  La  Fayette  et 
lui,  celui  de  s'aimer  toujours;  et  pour  ajouter 
un  tableau  de  plus  à  la  sensibilité  du  xvni^  siècle, 
ils  s'embrassèrent  à  la  grande  satisfaction  des 
représentants  de  la  Commune  «  qui  sentirent 
combien  cette  union  des  deux  chefs  pouvait 
être  utile  à  la  chose  publique  ». 

Cependant,  à  la  fausse  nouvelle  de  l'arrivée 
des  brigands,  répandue  de  proche  en  proche, 
avec  la  rapidité  de  l'éclair,  la  France  s'était 
levée  en  masse*.  L'Hôtel  de  Ville  à  Paris  était 
encombré  de  députations,  accourues  de  toutes 
les  provinces,  demandant  des  ordres  aux  chefs 
de  la  capitale;  d'autre  part,  les  intrigues  des 
factions  se  multipliaient.  Plusieurs  fois  au  mi- 
lieu de  la  disette  de  farine  qui  alarmait  le 
peuple,  on  portait  à  La  Fayette  des  billets  où 

1.  Mémoires  de  Lu  Fayette,  t.  II,  p.  285. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         267 

sa  signature  était  imitée  et  par  lesquels  il  était 
défendu  aux  meuniers  de  moudre  pour  la  ca- 
pitale. Les  journaux  et  mémoires  du  temps 
rendent  compte  des  mouvements  quotidiens  et 
des  motions  révolutionnaires  dont  les  princi- 
paux foyers  étaient  au  Palais  Royal  ou  dans 
les  faubourgs,  et  qui,  nuit  et  jour,  exigeaient 
l'intervention  et  les  harangues  du  comman- 
dant général.  La  confiance  momentanée  dans 
son  courage  pour  sauvegarder  l'ordre  public 
était  telle,  qu'il  lui  eût  été  impossible 
dans  ces  premiers  mois,  de  quitter  Paris  sans 
exciter  l'alarme  des  personnes  de  toutes  les 
opinions. 

L'assemblée  de  l'Hôtel  de  Ville  lui  avait  voté 
un  traitement  de  cent  vingt  mille  livres  et  une 
indemnité  considérable  ;  La  Fayette  repoussa 
cette  proposition  : 

«  Dans  un  moment,  dit-il,  où  tant  de 
citoyens  souffrent,  où  tant  de  dépenses  sont 
nécessaires,  il  me  répugne  de  les  augmenter 
inutilement.    Ma   fortune    suffit  à    l'état    que 


268  LA   JELNESSE   DE   LA    FAYETTE. 

je  tiens  el  mon  temps  ne  suffirait  pas  à  plus 
de  représentation.  » 

L'assemblée  insista  ;  il  fit  alors  cette  déci- 
sive  réponse  : 

«  En  persistant  dans  mon  refus,  je  n'affecte 
pas  une  fausse  générosité;  je  serais  disposé 
non  seulement  à  accepter,  mais  même  à  sol- 
liciter du  peuple  à  qui  j'ai  consacré  ma  fortune 
et  mon  sang,  les  indemnités  de  mes  dépenses, 
si  cette  même  fortune  ne  me  mettait  pas  au- 
dessus  du  besoin.  Elle  était  considérable,  elle 
a  suffi  à  deux  révolutions  ;  et,  s'il  en  surve- 
nait une  troisième  pour  le  bonheur  du  peuple, 
elle  lui  appartiendrait  tout  entière.  » 

La  troisième,  un  jour,  survint  (juillet  4830)  ; 
la  générosité  de  La  Fayette  était  restée  la 
même  et  sa  fortune  personnelle  disparut. 

Avec  ces  préoccupations  incessantes  d'ordre 
public,  il  ne  lui  était  pas  possible  d'être  assidu 
aux    séances   de  l'Assemblée   constituante.   Il 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         269 

ne  put  même  aller  discuter  à  Versailles  le 
projet  de  déclaration  des  droits  qu'il  avait 
déposé.  Il  ne  prit  même  part  à  la  belle  séance 
du  4  Août  que  par  ses  vœux  et  son  assenti- 
ment. U  est  un  point  cependant  sur  lequel  son 
intervention  fut  nécessaire  :  nous  voulons 
parler  de  la  réforme  des  lois  criminelles  qu'il 
avait  soulevée  à  l'assemblée  des  notables.  Il 
fit  même  émettre  un  vœu  favorable  par  la 
municipalité  de  Paris,  malgré  Bailly  qui  re- 
doutait que  pendant  cette  transformation  le 
cours  de  la  justice  ne  fût  suspendu  «  et  que 
l'impunité  eût  l'air  de  s'établir,  en  proportion 
de  la  licence  ». 

Ce  fut  à  cette  époque,  avant  le  6  octobre, 
que  La  Fayette  reçut  la  visite  de  Montmorin 
avec  lequel  il  avait  été  lié;  ami  personnel  du 
roi,  Montmorin  éprouvait  de  vives  craintes 
des  menées  du  duc  d'Orléans.  Pour  mieux 
s'assurer  de  l'assentiment  de  LaFa3'ette,  il  alla 
jusqu'à  lui  offrir  non  seulement  d'être  con- 
nétable, mais  d'être  lieutenant  général  du 
royaume.  La  Fayette  répondit  «  que  ces  bon- 


;270         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

neurs  et  ces  litres  n'ajouteraient  rien  à  son 
crédit,  ni  à  la  détermination  où  il  était  de  dé- 
fendre Louis  XVI  contre  les  attentats  du  duc 
d'Orléans  ».  Il  fit  part  de  ces  propositions  à 
madame  de  La  Fayette  ;  elles  sont  mention- 
nées dans  les  Mémoires  du  général  qui  con- 
firme sur  ce  point  ce  qu'a  écrit  M.  de  Bouille  : 
«  La  Fayette  ne  changea  rien  à  sa  ligne  poli- 
tique. » 


XIII 


Il  faut  se  rappeler  que,  dès  le  mois  de  juin 
1789',  la  ville  de  Paris  souffrait  d'une  disette 
moitié  réelle,  moitié  factice.  Approvisionner 
Paris  pendant  la  première  année  de  la  Révo- 
lution, fut  le  tourment  de  Bailly  et  du  com- 
mandant général  ;  ce  fut  aussi  la  principale 
ressource  des  intrigues  et  des  ambitions.  Le 
peuple  était,  dans  ces  moments  d'angoisse,  in- 
capable de  discerner  la  ligne  de  démarcation 
qui  séparait  le  pouvoir  législatif  du  gouverne- 
ment proprement  dit.  Il  devint  facile  de  per- 

1.  Mémoires,  t.  II,  p.  334. 


272         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

suader  à  la  multitude  que  l'Assemblée  natio-. 
nale  avait  la  puissance  de  ramener  l'abondance 
et  qu'il  suffirait  pour  obtenir  du  pain,  de  lui 
en  demander.  Personne  n'ignorait  cet  état  des 
esprits  dont  le  principal  danger  était  de  favo- 
riser l'audace  des  factions,  La  Fayette  en  avait 
avisé  par  un  billet,  le  ministre,  M.  de  Saint- 
Priest.  Divers  attroupements  ayant  le  projet  de 
porter  les  plaintes  à  Versailles  avaient  déjà 
été  dispersés.  La  Fayette  avait  cru  utile  de 
faire  occuper  des  passages  sur  la  route,  mais 
des  députés  furent  les  premiers  à  se  plaindre 
de  ces  précautions,  comme  si  la  supposition 
du  danger  eût  été  un  moyen  d'influence.  Il 
avait  fallu  retirer  les  postes. 

Au  milieu  des  avis,  antérieurs  au  6  octobre, 
qui  arrivèrent  à  la  municipalité  de  Paris  et  à 
l'ctat-major  de  la  garde  nationale,  les  plus 
sérieux,  d'après  le  témoignage  de  La  Fayette, 
établissaient  qu'il  existait  une  intrigue  des 
adversaires  de  la  Révolution,  pour  effrayer  le 
roi  et  l'obliger,  malgré  sa  vive  répugnance,  à 
se  rendre  à  Metz. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         273 

Toutes  les  passions  étaient  donc  surchauf- 
fées, lorsque  le  5  octobre,  au  matin,  le  tocsin 
sonna  dans  les- églises  de  Paris. 

Ces  deux  journées,  du  5  et  du  6,  ont  été 
l'occasion  d'attaques  si  violentes  contre  La 
Fayette,  et  parmi  ceux  qui  l'ont  accusé  de 
faiblesse  ou  de  trahison  il  est  des  personnages 
d'une  telle  autorité,  qu'il  convient  d'examiner 
ce  que  la  critique  doit  retenir  de  ces  accusa- 
sations.  On  connaît  le  mot  de  Rivarol  :  «  C'est 
le  général  Morphée.  »  Il  en  est  d'autres  plus 
injurieux. 

La  Fayette  a  écrit  deux  récits  de  ces  jour- 
nées. Il  avait  même  conservé  quelques-unes 
des  lettres  adressées  «  au  généreux  sauveur  à 
qui  tous  et  chacun  doivent  la  vie  ».  Elles  ont 
été  brûlées  à  Chavaniac  pendant  la  Terreur, 
par  madame  de  La  Fayette;  mais'  l'histoire 
de  Toulongeon  et  les  documents  qui  y  sont 
annexés,  corroborent  sa  narration  et  ne 
laissent  subsister  aucun  doute  sur  la  conduite 

1.  Voir  Toulongeon,  ancien  constituant  :  Histoire  de  France 
depuis  la  Révolution,  t.  I'■^ 

18 


274         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

irréprochable  du  commandant  général.  Quand 
on  a  vécu  plusieurs  années  dans  la  vie  poli- 
tique, on  s'explique  toutes  les  calomnies  inté- 
ressées des  partis. 

Dès  le  matin  du  5,  l'affluence  du  peuple 
croissant  toujours  couvrait  la  Grève,  les  quais 
et  les  rues  adjacentes  ;  La  Fayette  s'était 
rendu  à  l'Hôtel  de  Ville.  D'accord  avec  Bailly, 
il  se  hâte  d'expédier  des  courriers  aux  mi- 
nistres, les  informant  des  progrès  de  l'émeute 
qui  venait  de  substituer  au  cri  :  Du  pain! 
celui  de  :  Allons  à  Versailles.'  Il  descend  sur 
la  place,  déclare  qu'il  n'ira  point  à  Versailles 
et  défend  à  la  garde  nationale  de  partir.  La 
fermentation  devient  extrême,  mais  depuis 
neuf  heures  du  matin  jusqu'à  quatre  heures 
de  l'après-midi,  la  détermination  du  général 
est  immuable.  Pendant  huit  heures,  ses  paroles 
ont  assez  de  puissance  pour  retenir  l'efferves- 
cence de  la  multitude  qui*  l'entoure,  et  aussi 
la  patience  de  la  garde  nationale  indignée  des 
injures  prodiguées  à  ses  couleurs.  Vingt  fois 
La  Fayette  est  couché  en  joue. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         27S 

Entre  quatre  et  cinq  heures,  on  reçut  avis 
qu'une  troupe  composée  en  grande  partie  de 
femmes  avait  marché  en  avant,  et  qu'elle  allait 
être  suivie  de  plusieurs  milliers  d'hommes 
armés  de  fusils,  de  piques,  avec  deux  ou  trois 
canons.  Alors  La  Fayette,  après  avoir  reçu  un 
ordre  de  l'Hôtel  de  Ville,  après  s'être  fait  ad- 
joindre deux  commissaires,  prit  la  route  de 
Versailles  à  la  tête  de  plusieurs  bataillons. 
«  Tel  était,  dit-il,  le  sentiment  général  d'indi- 
gnation qui  animait  Paris  et  les  gardes  natio- 
naux contre  les  premiers  provocateurs  de  ces 
désordres,  que  lorsqu'il  eut  donné  l'autorisa- 
tion de  partir,  il  fut  couvert  d'acclamations 
sur  son  passage,  particulièrement  par  les  per- 
sonnes élégantes  qui  bordaient  la  terrasse  des 
Tuileries.  » 

La  Fayette,  avant  d'arriver  à  Versailles, 
avait  expédié  un  commandant  d'artillerie  avec 
un  officier  général  pour  annoncer  au  château 
ses  dispositions  ;  le  roi  lui  fit  dire  qu'il  voyait 
son  approche  avec  plaisir. 

Près  de  la    salle   de  l'Assemblée,    il   arrêta 


276         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

ses  troupes  et  leur  fit  renouveler  le  serment 
civique  à  la  Nation,  à  la  Loi  et  au  Roi.  Il 
offrit  ses  respects  au  président,  puis  voulant 
prendre  les  ordres  de  Louis  XYI,  il  se  présenta 
avec  les  deux  commissaires  de  la  Commune,  à 
la  grille  fermée  de  la  cour  du  château,  pleine 
de  gardes  suisses.  On  refusa  d'ouvrir  ;  et  lors- 
qu'il eut  annoncé  l'intention  d'entrer  avec  ses 
deux  compagnons,  le  capitaine  qui  parle- 
mentait exprima  son  étonnement  de  les  voir 
seuls.  «  Oui,  monsieur,  répondit  à  haute  voix 
La  Fayette,  je  me  trouverai  toujours  avec  con- 
fiance au  milieu  du  brave  régiment  des  gardes 
suisses.  »  La  grille  s'ouvrit  et  le  commandant 
général  entra  au  château. 

Au  moment  où  il  traversait  l'Œil-de-Bœuf, 
quelqu'un  s'écria  : 

—  Voilà  Gromwell  ! 

—  Monsieur,  répondit  La  Fayette,  Gromwell 
ne  serait  pas  entré  seul. 

En  se  reportant  à  l'ancien  régime,  on  sen- 
tira (c'est  une  observation  fort  juste  de  La 
Fayette)  qu'il  ne  pouvait  exiger  qu'on  plaçât 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         277 

ses  troupes  dans  le  château  ou  qu'il  prît  en 
personne  le  commandement  des  gardes  du  corps. 
C'était  tellement  impossible,  que,  s'étant  pré- 
senté pour  les  nécessités  du  service,  dans  un 
appartement  où,  selon  les  règles  de  l'étiquette, 
on  ne  pouvait  pénétrer  sans  une  faveur  parti- 
culière, un  officier  s'avança  et  lui  dit  sérieu- 
sement : 

—  Monsieur,  le  roi  vous  accorde  les  entrées 
du  cabinet. 

Toutes  les  accusations  se  résument  dans  ce 
seul  fait  :  que  vers  la  fin  de  la  nuit,  il  s'était 
endormi.  M.  de  la  Marck  raconte  que  l'abbé 
de  Damas  et  lui  eurent  la  curiosité  de  monter 
vers  minuit  dans  les  appartements  du  château, 
qu'en  entrant  dans  la  pièce  qui  précède  l'OEil- 
de-Bœuf,  ils  aperçurent  La  Fayette  causant  à 
voix  basse  avec  le  marquis  d'Aguesseau,  major 
des  gardes  du  corps;  M.  Jauge,  banquier  à 
Paris,  aide  de  camp  de  La  Fayette  était  en 
tiers. 

Nous  laissons  la  parole  au  comte  de  la 
Marck. 


278         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

«  Nous  étions  là,  depuis  un  quart  d'heure* 
lorsqu'un  garde  du  corps  arriva  tout  effaré  et 
parla  à  l'oreille  de  M.  d'Aguesseau.  Celui-ci 
s'adressant  aussitôt  à  M.  de  La  Fayette,  lui  dit 
tout  haut  : 

—  Monsieur  le  marquis,  ce  que  j'ai  eu  l'hon- 
neur de  vous  prédire,  se  réalise  :  le  peuple 
marche  sur  l'hôtel  des  gardes  du  corps  et  me- 
nace de  l'attaquer.  11  est  urgent  que  vous  vous 
y  rendiez  pour  rétablir  l'ordre. 

La  Fayette  assura  qu'il  avait  donné  des  ordres 
suffisants  pour  le  maintien  de  la  tranquillité 
et  ajouta,  qu'il  était  accablé  de  fatigue  et  avait 
besoin  d'aller  prendre  du  repos.  Le  marquis 
d'Aguesseau  insista;  alors  La  Fayette  céda, 
prit  l'abbé  de  Damas  et  moi  chacun  sous  son 
bras  et  nous  descendîmes  ainsi  l'escalier  qui 
conduit  à  la  cour  des  Princes;  j'y  aperçus  ma 
voiture.  La  Fayette  me  demanda  de  le  conduire 
jusqu'à  l'hôtel  des  gardes  du  corps;  l'abbé  de 
Damas  nous  quitta.  A  peine  fûmes-nous  sortis 

1.  Correspondance  de  Mirabeau  et  de  La  Marclc,  tome  I", 
introduction. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         279 

de  la  cour  des  Princes  et  entrés  dans  la  cour 
des  Ministres,  que  ma  voiture  fut  arrêtée  par 
un  groupe  de  gens  du  peuple  ivres,  armés  de 
piques  et  poussant  de  grands  cris.  La  Fayette 
met  la  tête  à  la  portière,  se  fait  connaître  et 
leur  dit  : 

—  Mes  enfants,  que  voulez-vous? 

—  Nous  voulons  la  tête  des  gardes  du 
corps  ! 

—  Et  pourquoi? 

—  Ils  ont  insulté  la  cocarde  nationale;  ils 
ont  marché  dessus;  il  faut  les  en  punir! 

—  Je  vous  le  dis  encore  :  Restez  tranquilles. 
Fiez- vous  à  moi!  Tout  va  bien. 

Il  leur  fit  donner  trois  écus  par  M.  Jauge. 
Alors  ils  cessèrent  de  crier  et  nous  laissèrent 
passer...  Je  le  conduisis  jusqu'à  cent  pas  de  la 
grande  grille,  où  il  descendit  de  voiture;  et 
sans  m'arrêter  davantage,  je  rentrai  chez  moi. 
M.  de  La  Fayette  a  donc  bien  été  informé  de 
tout  ce  jour-là.  A-t-il  fait  ensuite  ce  qu'il  de- 
vait? » 

Ce  que   le   comte  de  la  Marck  ne  dit  pas, 


280         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

parce  qu'il  ne  pouvait  le  savoir,  c'est  que  La 
Fayette'  après  l'avoir  quitté,  était  allé  s'assurer 
que  l'hôtel  des  gardes  du  corps  était  défendu 
par  un  bataillon.  Il  ordonna  des  patrouilles 
dans  la  ville  et  autour  du  château.  La  porte 
du  roi  lui  fut  refusée  à  deux  heures  du 
matin  ;  c'est  alors  seulement  qu'il  se  rendit 
chez  M.  de  Montmorin,  logé  dans  la  cour  des 
Ministres. 

«  Je  tiens  de  M.  de  Montmorin  ce  que  je  vais 
raconter  (reprend  M.  de  la  Marck).  Voyant 
entrer  M.  de  La  Fayette,  il  le  questionna  sur 
l'état  de  la  ville  et  du  château.  La  réponse  du 
marquis  fut  que  tout  était  prévu,  que  l'ordre 
ne  serait  point  troublé,  et  qu'accablé  de  fa- 
tigues et  ne  pouvant  plus  se  tenir  sur  ses 
jambes,  il  allait  prendre  quelques  heures  de 
repos.  »  En  effet,  vers  le  point  du  jour,  tout  lui 
paraissant  tranquille,  il  se  rendit  à  l'hôtel  de 
Noailles,  très  voisin  du  château  où  l'état-major 
recevait  les  rapports,  il  prescrivit  des  dispo- 

1.  Mémoires,  tome  II,  page  348. 


LA  JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  281 

sitions  urgentes  pour  Paris  et  après  plus  de 
vingt  heures  d'épuisement,  il  se  disposait  à  ré- 
parer un  peu  ses  forces,  lorsqu'une  alarme 
subite  les  lui  rendit.  Il  était  six  heures  du 
matin. 

Le  récit  de  La  Fayette  est  trop  vivant  pour 
que  nous  ne  le  transcrivions  pas.  «  Elle  fut  bien 
subite  cette  infernale  irruption*  tout  à  fait  à 
part  des  autres  mouvements.  Deux  gardes  du 
corps  furent  tués;  d'autres  braves  et  fidèles 
gardes  arrêtèrent  quelque  temps  les  brigands 
à  la  porte  de  la  reine  qui  fut  conduite  chez  le 
roi  par  le  jeune  vicomte  Maubourg,  un  de 
leurs  officiers.  Les  grenadiers  de  mon  premier 
poste,  commandés  par  Cadignan,  ayant  avec  lui 
Cathol,  depuis  colonel  et  son  sergent-major 
d'alors,  l'illustre  général  Hoche,  étaient  à  peine 
en  bataille  lorsqu'ils  reçurent  mon  ordre  de 
courir  au  château.  Il  s'y  porta  aussi  très  rapi- 
dement une  compagnie  de  volontaires,  sous  le 
capitaine  Gondran.  J'accourus  en  même  temps 

1.  Mémoires,  tome  II,  page  348. 


282         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

et  je  sautai  sur  le  premier  cheval  que  je  ren- 
contrai; j'eus  d'abord  le  bonheur  de  dégager 
un  groupe  de  gardes  du  corps  et  les  ayant  con- 
fiés au  peu  de  monde  qui  m'entourait,  je  restai 
environné  de  furieux  dont  l'un  cria  aux  autres 
de  me  tuer.  J'ordonnai  de  le  saisir  ;  sans  doute 
d'un  ton  imposant,  car  ils  le  traînèrent  vers 
moi,  frappant  sa  tête  contre  le  pavé.  Je  trouvai 
les  appartements  occupés  par  la  garde  natio- 
nale. Le  roi  a  daigné  ne  jamais  oublier  la 
scène  où  les  grenadiers  me  promirent  les  larmes 
aux  yeux,  de  périr  jusqu'au  dernier,  pour  lui. 
Pendant  ce  temps,  nos  troupes  arrivaient;  es 
cours  furent  bordées  par  la  garde  nationale  et 
remplies  par  une  multitude  effervescente.  Ceux 
(lui  m'entendirent  lui  parler  ne  furent  pas  mé- 
contents de  moi.  » 

Ce  récit  n'a  pu  être  démenti.  Les  pièces  de 
la  procédure  qui  fut  ouverte,  les  lettres  qui 
furent  écrites  alors,  confirmèrent  toutes  les 
assertions  de  La  Fayette.  Ce  ne  fut  que  vingt- 
cinq  ans  plus  tard,  devant  les  luttes  de  la 
Restauration,   que  les  passions  essayèrent  de 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         283 

refaire  l'histoire  avec  des  mémoires  volontaire- 
ment inexacts,  et  des  écrits  faits  après  coup. 

Au  moment  même  où  les  faits  s'accom- 
plirent, les  gardes  du  corps  disaient  partout  : 
«  M.  de  La  Fayette  nous  a  sauvés  ^  »  !  Mais  ce 
qui  se  passa  ensuite  donne  à  la  scène  un 
caractère  saisissant  :  le  roi  et  sa  famille  après 
avoir  promis  de  venir  à  Paris,  s'étaient  retirés 
du  balcon. 

—  Madame,  dit  La  Fayette  à  la  reine,  quelle 
est  votre  intention  personnelle? 

—  Je  sais  le  sort  qui  m'attend,  répondit- 
elle  avec  magnanimité  ;  mais  mon  devoir  est 
de  mourir  aux  pieds  du  roi  et  dans  les  bras 
de  mes  enfants. 

—  Eh  bien,  madame,  venez  avec  moi. 

—  Quoi  I  seule  sur  le  balcon  ?  N'avez- vous 
pas  vu  les  signes  qui  m'ont  été  faits  ? 

»  Et  en  effet,  ils  étaient  terribles. 

—  Oui,  madame,  allons-y.  » 

En  paraissant  avec  Marie-Antoinette  en  face 

1.    Mémoires,   t.    II,  p.    351  ;    et  Toulongeon,    Letlres    de 
Bérard. 


284         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

de  ces  vagues  humaines  qui  mugissaient  encore 
au  milieu  d'une  haie  de  pjardes  nationaux  qui 
garnissaient  les  trois  côtés  de  la  cour,  La 
Fayette  ne  pouvant  se  faire  entendre,  eut  une 
inspiration  sublime,  digne  du  parfait  gentil- 
homme qu'il  élait,  il  plia  le  genou  et  baisa 
la  main  de  la  reine.  La  multitude  éblouie 
comprit  la  délicatesse,  avec  l'instinct  des 
masses,  elle  cria  :  «  Vive  le  général  et  vive  la 
reine  !  » 

Louis  XVI  dont  la  bonté  était  sans  pareille, 
s'avançant  à  son  tour  sur  le  balcon  dit  à  La 
Fayette  avec  un  accent  particulier  d'émotion  : 
«  A  présent,  que  pourriez-vous  faire  pour  mes 
gardes  ?  —  Amenez-m'en  un,  répondit  le 
général.  «  Et  avec  une  présence  d'esprit  admi- 
rable, il  donne  devant  cette  foule  haletante, 
la  cocarde  tricolore  à  ce  garde  du  corps  et  il 
l'embrasse.  Le  peuple  crie  :  Vivent  les  gardes 
du  corps  !  » 

Dès  ce  moment  la  paix  fut  faite  :  les  gardes 
nationales  et  les  gardes  du  corps  prirent  la 
route  de  Paris  se  tenant  sous  le  bras.  Quelques- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         28S 

uns  avaient  été  arrêtes  par  la  foule  et  leur  vie 
se  trouvait  en  danger  ;  le  roi  s'en  émut.  La 
Fayette  se  hâta  de  donner  des  ordres  et  de 
les  faire  relâcher. 

La  famille  royale  se  mit  en  route  pour 
Paris.  La  Fayette  était  à  côté  de  la  voiture  de 
Louis  XVI  qu'il  accompagnait  à  cheval,  faisant 
les  plus  grands  efforts  pour  éloigner  les 
outrages.  On  a  écrit  que  les  têtes  des  deux 
malheureux  gardes  du  corps  avaient  été  por- 
tées devant  la  voiture.  Le  fait  est  faux.  «  Il 
est  déjà  assez  horrible,  dit  La  Fayette  que  des 
brigands  aient  pu  s'échapper  avec  les  infâmes 
trophées  de  leurs  crimes.  L'autorité  publique 
les  avait  fait  disparaître  avant  que  le  roi  eût 
quitté  Versailles.  » 

On  sait  l'accueil  que  fit  à  la  famille  royale 
la  population  parisienne,  les  paroles  de  Bailly, 
l'à-propos  plein  de  grâce  de  la  reine,  et 
comment  La  Fayette  ramena  le  cortège  au  pa- 
lais des  Tuileries  ;  mais  ce  qu'on  saitmoins,  c'est 
que  madame  Adélaïde,  la  tante  de  Louis XVI', 

1.  Mémoires,  t.   II,  p.  3'ii. 


286         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

embrassa  le  général  et  lui  dit  :  «  Je  vous  dois 
plus  que  la  vie  ;  je  vous  dois  celle  du  roi, 
mon  pauvre  neveu.  »  On  oublie  aussi  que 
la  famille  royale  entrant  à  l'Hôtel  de  Ville, 
La  Fayette  sentit  une  main  presser  la  sienne 
avec  un  mouvement  de  vive  reconnaissance, 
c'était  celle  de  madame  Elisabeth  ;  et  dans  la 
suite  celte  généreuse  princesse  le  fit  prévenir 
de  retirer  une  lettre  écrite  de  Versailles  à  la 
Commune  de  Paris  «  trouvant  infâme,  disait- 
elle,  de  tourner  contre  lui  une  circonstance 
où  il  leur  avait  sauvé  la  vie  ».  On  juge  bien 
que  La  Fayette  répondit  qu'il  était  fort  touché 
du  procédé,  mais  que  la  lettre  resterait  à  sa 
place.  Le  roi  et  la  reine  ont  reconnu  qu'ils 
lui  avaient  alors  dû  leur  salut. 

Le  rôle  de  La  Fayette  dans  les  célèbres  jour- 
nées des  5  et  6  octobre  1789  nous  semble  donc 
être  au-dessus  des  accusations  et  des  injures. 


XIV 


Nous  n'écrivons  pas  l'histoire  de  la  Révolu- 
tion française  ;  et  les  mille  petits  faits  qui 
intéressent  l'historien,  du  mois  de  mai  1789 
à  la  fin  de  la  Constituante,  ne  pourraient  être 
relevés  par  nous,  qu'au  détriment  de  la  clarté 
et  de  la  précision  de  notre  étude.  Ce  que  nous 
voulons  déterminer,  c'est  la  ligne  de  conduite 
de  La  Fayette  à  travers  les  événements  prin- 
cipaux auxquels  il  a  été  mêlé.  Ne  pas  s'expli- 
quer sur  ses  rapports  avec  Mirabeau,  est  donc 
impossible  ;  c'est  surtout  après  le  6  octobre 
jusqu'à  la  fédération,  que  leurs  rapports  furent 
fréquents. 


28S         LA.  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Le  grand  orateur  avait  débuté  par  être  fort 
aimable  pour  le  commandant  général,  lorsque 
le  19  octobre,  anniversaire  de  la  capitulation 
de  Gornwallis  à  York-Town  en  1781,  La 
Fayette  et  Bailly,  avec  une  députation  de  la 
Commune,  se  présentèrent  à  la  barre  de  l'As- 
semblée pour  lui  offrir  leurs  respects  ;  Mirabeau 
avait  pris  la  parole,  et  avec  une  merveilleuse 
éloquence,  il  avait  élevé  la  question  : 

«  Je  vous  propose,  avait-il  dit,  de  voter  des 
remerciements  à  ces  deux  citoyens,  pour  l'éten- 
due de  leurs  travaux  et  leur  infatigable  vigi- 
lance.... Ne  craignons  donc  point  de  marquer 
notre  reconna'ssance  à  nos  collègues,  et  donnons 
cet  exemple  à  un  certain  nombre  d'hommes 
qui,  imbus  de  notions  faussement  républicaines, 
deviennent  jaloux  de  l'autorité  au  moment 
même  où  ils  l'ont  confiée  ;  et,  lorsqu'à  un 
terme  fixe,  ils  peuvent  la  reprendre  ;  qui  ne 
se  rassurent  jamais,  ni  par  les  précautions  des 
lois,  ni  par  la  vertu  des  individus;  qui  s'effraient 
sans  cesse  des  fantômes  de  leur  imagination; 


LA   JEUNESSE   DE   LA    FAYETTE.  289 

qui  ne  savent  pas  qu'on  s'honore  soi-même  en 
respectant  les  chefs  qu'on  a  choisis  ;  qui  ne  se 
cloutent  pas  assez  que  le  zèle  de  la  liberté  ne 
doit  pas  ressembler  à  la  jalousie  des  places  et 
des  personnes  ;  qui  accueillent  trop  aisément 
tous  les  faux  bruits,  toutes  les  calomnies,  tous 
les  reproches.  Et  voilà  comment  l'autorité 
légitime  est  énervée,  dégradée,  avilie  !  comment 
l'exécution  des  lois  rencontre  mille  obstacles  ; 
comment  la  défiance  répand  partout  ses  poisons  ; 
comment  au  lieu  de  présenter  une  société  de 
citoyens  qui  élèvent  ensemble  l'édifice  de  la 
liberté,  on  ne  ressemblerait  plus  qu'à  des 
esclaves  mutins  qui  viennent  de  rompre  leurs 
fers  et  qui  s'en  servent  pour  se  battre  et  se 
déchirer  mutuellement.  » 

Quelles  admirables  paroles  dignes  d'un 
homme  d'État,  et  comme  elles  sont  toujours 
vraies  après  un  siècle  d'efforts  et  de  luttes  ! 

Cette  bienveillance  de  Mirabeau  pour  La 
Fayette  fut  de  courte  durée.  Le  départ  pour 
Londres  du  duc  d'Orléans,  départ  que  le  com- 

19 


290  LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE. 

mandant  général  exigea,  avait  irrité  Mira- 
beau 1.  Il  ne  voulait  pas  que  La  Fayette,  tout- 
puissant  alors,  fut  sans  conlre-poids,  et  il  pen- 
sait que  sa  prépondérance  serait  singulière- 
ment affermie,  le  duc  d'Orléans  étant  éloigné 
de  Paris.  Mirabeau  avait  conseillé  au  prince, 
par  l'intermédiaire  du  duc  de  Lauzun,  de  ne 
pas  se  soumettre  à  celui  qu'il  appelait  le 
maire  du  palais;  il  se  proposait  môme  de 
prendre  la  parole  si  le  duc  d'Orléans  voulait 
se  rendre  à  l'Assemblée.  On  sait  qu'il  partit 
pour  Londres,  et  Mirabeau  indigné  tint  alors 
ce  propos  violent  et  souvent  répété  :  «  On  pré- 
tend que  je  suis  de  son  parti  ;  je  ne  voudrais 
pas  de  lui  pour  mon  valet.  » 

Quelles  que  fussent  ses  antipathies,  il  ne 
s'était  pas  dissimulé  cependant  que  la  popularité 
et  la  position  de  La  Faj'ette  ne  missent  tout 
ambitieux  dans  l'obligation  de  compter  avec 
lui;  il  chercha  donc  les  occasions  d'un  rap- 
prochement, et  l'on  peut  lire  dans  sa  Corres- 

1.  Correspondance  de  Mirabeau  avec  M.  de  la  Marck  et  Mé- 
moires de  Malouet. 


L.V  JEUNESSE   DE   LA    FAYETTE,  291 

jjondance  avec  le  comte  de  la  Mark  deux  lettres 
(particulièrement  celle  du  l^'-  décembre  1789) 
qui  constatent  les  tentatives  d'un  accord. 
«  Il  fallait  écarter  La  Fayette  ou  le  mettre 
dans  l'impuissance  de  nuire,  et  l'un  ou  l'autre 
était  à  peu  près  impossible.  Toute  la  France 
était  à  ses  pieds,  l'Assemblée  elle-même,  la 
seule  autorité  qui  eût  pu  balancer  la  sienne, 
le  regardait  comme  son  prolecteur,  et  comme 
le  plus  solide  appui  de  la  Révolution  qu'elle 
voulait  continuer.  » 

La  Fayette  fit  la  sourde  oreille.  Mirabeau 
lui  adressa  alors  la  lettre  du  i^"  juin  1890; 
cette  lettre  ne  trouva  pas  La  Fayette  plus  trai- 
table.  Tout  en  reconnaissant  son  génie  ora- 
toire, sa  haute  intelligence  politique,  il  avait 
une  entière  répugnance  pour  le  caractère  de 
Mirabeau  :  ses  continuelles  demandes  d'argent, 
dont  le  général  était  le  confident,  le  lui  ren- 
daient suspect;  il  le  confesse  dans  ses  Mémoires^. 
Il  eut  des  torts  avec  Mirabeau  «  dont  Timmo- 

1.  Voir  page  365,  tome  II. 


292         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

ralitéle  choquait  ».  Quelque  plaisir  qu'il  trou- 
vât à  sa  conversation  et  malgré  son  admiration, 
il  ne  pouvait  s'empêcher  de  lui  témoigner 
«  une  mésestime  qui  le  blessait  ». 

Il  n'eût  guère  été  possible  d'ailleurs  que  ces 
deux  hommes  eussent  marché  longtemps  en- 
semble. L'un,  formé  uniquement  par  le  spec- 
tacle de  la  Révolution  américaine,  rêvait  une 
monarchie  démocratique  avec  des  institutions 
républicaines;  l'autre,  au  contraire,  dont  la 
science  politique  était  profonde,  qui  avait  tout 
étudié  et  qui  avait  réfléchi  sur  tout,  avait  des 
principes  monarchiques  très  prononcés  qu'il 
ne  déguisait  pas,  chaque  fois  qu'il  pouvait  les 
exprimer,  sans  compromettre  sa  popularité. 

Mirabeau,  dans  ses  conversations,  ne  cessait 
de  poursuivre  le  général  de  ses  propos  mor- 
dants ;  et  l'on  prête  à  La  Fayette  celte  parole 
dite  à  Frochot,  et  qui  nous  paraît,  au  moins 
dans  sa  forme,  contraire  à  la  modestie  de 
celui  qui  l'aurait  prononcée  ;  «  J'ai  vaincu 
le  roi  d'Angleterre,  dans  sa  puissance  ;  le  roi 
de  France,  dans  son  autorité  ;  le  peuple,  dans 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         203 

sa  fureur  ;  certainement,   je  ne  céderai  pas  à 
Mirabeau.   » 

Sans  doute,  il  est  à  regretter  que  les  deux 
personnages  les  plus  importants  de  la  Consti- 
tuante n'aient  pu  s'entendre.  Mais  se  seraient- 
ils  complétés?  Auraient-ils  dirigé  la  Pvévolu- 
tion  comme  ils  l'eussent  voulu?  Jusqu'à  la 
dernière  heure,  Mirabeau  s'obstina  à  voir  dans 
son  rival  d'influence  un  futur  dictateur,  une 
sorte  de  Monk  '.  Or,  personne  n'a  plus  haute- 
ment que  La  Fayette  témoigné  son  mépris 
pour  la  conduite  et  le  caractère  de  Monk. 
Toutes  les  fois  qu'on  a  fait  à  dessein,  devant 
lui,  l'éloge  de  ce  personnage,  il  s'est  exprimé 
sur  ce  sujet  de  la  manière  la  plus  énergique. 
Ainsi,  le  23  janvier  1790,  tandis  qu'il  présen- 
tait les  députés  de  la  garde  nationale  de 
Glermont  en  Auvergne  à  la  municipalité 
de  Paris,  celle-ci  voulait  écrire  à  toutes  les 
municipalités  du  royaume,  afin  de  les  engager 
à  réunir,    sous   les   ordres  d'un    même   chef, 

1.  Voir  note  remise  au    roi  par  Mirabeau  sur   La  Fayette. 
Correspondance  avec  M.  de  la  Marck. 


294         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

toutes  les  gardes  nationales  pour  la  défense 
de  la  constitution.  «  Suspendez  ce  mouvement 
qui  m'honore,  dit  La  Fayette  à  l'abbé  Fau- 
chet,  auteur  de  la  motion,  n'offrons  aucun 
exemple,  aucun  prétexte,  aucune  ressource  à 
l'ambition.  Quant  à  moi,  ajouta-t-il,  le  vœu 
que  je  porterai  à  l'Assemblée  nationale  sera 
pour  que  jamais  le  commandement  de  deux 
départements  ne  puisse  être  réuni  sur  la 
même  tête.  » 

Tous  les  papiers  et  lettres  de  La  Fayette  qui 
furent  trouvés  dans  l'armoire  de  fer  et  impri- 
més plus  tard  par  ordre  de  la  Convention, 
établissent  la  rectitude  de  cette  ligne  de  con- 
duite. Ainsi  quelques  jours  après  la  rentrée 
de  Versailles  à  Paris,  Louis  XVI  lui  avait  de- 
mandé une  note  particulière  sur  ce  qu'il 
croyait  devoir  être  fait  par  l'Assemblée  et  le 
conseil  des  ministres,  en  conservant  au  roi 
le  plus  d'autorité  qui  pût  s'allier  avec  l'intérêt 
national.  La  Fayette,  dans  le  mémoire  confi- 
dentiel qu'il  lui  adressa,  document  incomplet, 
exprime  le  vœu  que  l'acte  constitutionnel  soit 


LA   JEUNESSE   DE    LA   FAYETTE,  iJUS 

achevé  à  l'époque  de  la  grande  fédération  de 
1790,  dont  l'effet  aurail  été  ainsi  plus  impor- 
tant; et  sa  conclusion  est  qu'aussitôt  la  cons- 
titution terminée  et  la  Constituante  remplacée 
par  l'Assemblée  législative,  il  rentrera  dans 
la  retraite  comme  un  simple  citoyen.  Imiter  la 
conduite  de  Washington  hantait  son  cerveau 
et  était  son  idéal.  Dans  ses  lettres  au  roi,  le 
sentiment  est  le  même.  Il  lui  écrit  le  20  fé- 
vrier 1790,  à  l'occasion  de  l'acceptation  solen- 
nelle par  Louis  XVI  de  tous  les  décrets  qui 
servaient  de  base  à  la  constitution  : 

«  Sire,  je  mets  aux  pieds  de  Votre  Majesté 
la  reconnaissance  d'un  cœur  pur  et  sensible 
qui  sait  apprécier  ses  bontés  et  répondre  à  sa 
confiance.  Croyons,  Sire,  que  vos  intentions 
bienveillantes  seront  remplies.  Quand  le  peuple 
et  le  roi  font  cause  commune,  qui  pourrait 
prévaloir  contre  eux?  Je  jure  du  moins  à  Votre 
Majesté  que  si  mon  espoir  était  trompé,  la  der- 
nière goutte  de  mon  sang  lui  assurerait  ma 
fidélité.  » 


^96         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Dans  toute  cette  correspondance*,  on  recon- 
naît toujours  son  désir  d'être  utile  à  Louis  XVI 
dans  tout  ce  qui  n'est  pas  contraire  à  la  liberté 
et  à  l'esprit  constitutionnel.  Les  moindres 
détails  sont  parfois  des  témoignages  certains 
de  droiture;  ainsi  le  19 juin  1790,  il  écrit  au 
roi  : 

«  Je  n'étais  pas  assez  sûr  que  madame  La 
Faj-elte  n'eût  pas  la  rougeole  pour  me  présen- 
ter devant  le  roi;  je  suis  rassuré  ce  soir  à  cet 
égard  et  pourrai  lui  faire  ma  cour,  à  la  revue. 
Je  supplie  le  roi  de  daigner  me  donner  des 
ordres  sur  l'heure  à  laquelle  il  arrivera.  Mon 
attachement  pour  le  roi  et  le  vif  désir  que  j'ai 
de  prévenir  tout  ce  qui  produirait  un  mauvais 
effet,  me  forcent  à  insister  auprès  de  lui  sur 
un  point  qui  lui  paraîtra  minutieux,  mais  que 
les  circonstances  et  la  disposition  des  esprits 
rendent  très  important.  C'est  que  le  roi,  au 
lieu  de  venir  à  la  revue,  comme  à  ses  prome- 
nades ordinaires,  y  porte  son  habit  de  revue. 

1.  Voir  Papiers  de  l'arinuliv  de  fer,  n"  353. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         297 

Je  prie  le  roi  de  croire  que  je  ne  ferais  pas 
cette  observation,  si  je  ne  la  croyais  pas  très 
intéressante;  il  daignera  excuser  la  liberté  que 
je  prends  en  faveur  des  sentiments  d'attache- 
ment et  de  respect  qui  m'y  ont  engagé.  » 

La  correspondance  avec  son  cousin,  M.  de 
Bouille,  pendant  les  mêmes  années,  est  non 
moins  loyale;  certes  M.  le  marquis  de  Bouille 
était  le  caractère  le  plus  opposé  au  sien.  La 
répression  de  la  fameuse  insurrection  des 
troupes  à  Nancy,  avait  pour  un  instant  re- 
trempé dans  ses  mains  l'autorité  militaire  qui 
partout  était  abattue.  La  Fayette  eût  voulu 
ramener  son  cousin  aux  principes  de  la  Ré- 
volution; c'était  difficile;  les  lettres  qu'il  lui 
adresse  sont  intéressantes;  une  entre  autres, 
nous  paraît  curieuse  à  lire,  parce  qu'elle  fait 
connaître  son  âme  : 

«  Je  sais,  mon  cher  cousin'  (juillet  1790), 
qu'on  a  cherché  à  me  nuire  auprès  de  vous; 

1.  Correspondance,  t.  III,  p.  128. 


298         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

avec  un  cœur  pur  et  droit  comme  le  vôtre, 
la  loyauté  n'est  pas  longtemps  méconnue  et 
l'amitié  est  également  sûre  de  se  faire  en- 
tendre. On  vous  a  dit  beaucoup  d'absurdités 
sur  mes  vues,  mes  moyens,  mes  désirs.  Il  est 
simple  que  des  ambitieux  cherchent  ce  que 
cache  un  homme  qui,  en  pouvant  beaucoup, 
n'a  voulu  que  le  bien  public.  —  On  a  fait  des 
tracasseries  personnelles  entre  nous;  cela  est 
naturel  aussi,  parce  que  j'ai  des  envieux,  que 
j'ai  mécontenté  beaucoup  de  monde,  de  ma- 
nière qu'en  obtenant  l'estime  de  la  nation, 
j'ai  mérité  la  haine  des  partis.  —  On  a  beau- 
coup blâmé  ma  conduite;  tantôt  on  a  eu  tort, 
tantôt  on  a  eu  raison.  Les  reproches  qu'on 
m'a  faits  se  contredisent  et  je  pourrais  en 
profiter  pour  me  défendre;  mais  en  jugeant 
sévèrement  mes  fautes,  je  m'étonne  de  mes 
intentions,  et  si  d'autres  eussent  mieux  fait, 
personne  n'eût  agi  plus  en  conscience.  —  Au 
reste,  mon  cher  cousin,  quand  vous  croirez 
avoir  à  me  gronder,  adressez- vous  à  moi!  Nos 
caractères  ne  sont  pas  les  mêmes,  nos  prin- 


LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  299 

cipes  politiques  diffèrent;  mais  nous  sommes 
tous  deux  honnêtes  gens;  et,  comme  ils  sont 
très  rares,  nous  nous  entendrons  mieux  seuls, 
que  quand  d'autres  s'en  mêleront.  » 

Une  phrase  de  La  Fayette  isolée  et  détachée 
d'un  discours,  phrase  bien  souvent  reprochée  : 
L'insurrection  est  le  plus  saint  des  devoirs,  avait 
blessé  Bouille,  le  seul  des  généraux  qui  eût 
reconquis  le  commandement  et  fait  reculer  l'in- 
subordination. Pourquoi  La  Fayette  l'avait-il 
prononcée?  Dans  la  séance  du  16  février  1790, 
une  discussion  s'était  élevée  relativement  à  des 
désordres  dans  le  Quercy,  le  Rouergue,  le  Pé- 
rigord,  le  Bas-Limousin  et  la  Basse- Auvergne. 
On  décida  qu'une  loi  rigoureuse  serait  faite. 
Un  premier  projet,  qui  avait  été  lu  le  20  fé- 
vrier, fut  remplacé  par  un  second  dans  la 
même  séance,  au  nom  du  comité  de  la  Consti- 
tution; La  Fa3eLte,  sans  entrer  dans  le  fond 
de  la  discussion  dont  on  demandait  l'ajourne- 
ment, parla  ainsi  : 

«  Les  troubles  excités  dans  les  provinces  ont 


300         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

alarmé  votre  patriotisme,  votre  justice,  votre 
humanité,  je  comptais  parler  sur  le  projet  de 
loi  qui  vous  est  proposé  ;  mais  le  comité  de  la 
constitution  en  présente  un  autre.  Je  me  con- 
tenterai de  dire  que  la  Révolution  étant  faite, 
il  ne  s'agit  plus  que  d'établir  sa  constitution. 
Pour  la  Révolution,  il  a  fallu  des  désordres, 
l'ordre  ancien   n'étant  que  servitude,  et  dans 
ce  cas,  l'insurrection  est  le  plus  saint  des  de- 
voirs ;  mais  pour   la  constitution,  il  faut  que 
l'ordre  nouveau  s'affermisse,  que  les  personnes 
soient  en  sûreté  ;  il  faut  faire  aimer  la  cons- 
titution nouvelle,  il  faut  que  la  puissance  pu- 
blique prenne  de  la  force  et  de  l'énergie.  J'at- 
tends la  discussion  de  lundi,  espérant  qu'elle 
sera  la  dernière,  car  le  mal  est  pressant  ;  tous 
les  membres  qui  ont  fait  des  projets  doivent  les 
publier  ou  les  faire   connaître  au  comité  de 
constitution.  » 

C'est  donc  dans  une  circonstance  où  La 
Fayette  s'efforçait  de  maintenir  l'ordre  légal,  et 
en    séparant  une  phrase   des   paroles   qui  la 


LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  301 

suivent,  qu'on  a  pu  substituer  une  maxime 
anarchique  à  ce  qui  n'était  que  la  revendi- 
cation du  droit  de  résister  à  l'oppression,  prin- 
cipe qui  se  retrouve  dans  les  doctrines  comme 
dans  tous  les  actes  de  la  vie  du  général.  Cons- 
titution et  ordre  public,  tel  était  le  cri  de  ral- 
liement qu'il  invitait  le  marquis  de  Bouille  à 
pousser*. 

C'était  la  même  invitation  qu'il  avait  adres- 
sée à  Mounier  lorsqu'il  s'était  éloigné  de  l'As- 
semblée. La  Fayette  venait  à  ce  moment-là 
de  donner  un  nouvel  exemple  de  sa  résolution 
à  faire  observer  la  loi:  le  24  mai  1790,  un 
homme,  accusé  d'avoir  volé  un  sac  d'avoine, 
avait  été  saisi  par  la  populace.  La  patrouille 
ne  pouvait  arriver  à  dégager,  pour  le  mener 
au  Châtelet,  le  voleur  qu'on  assommait  à  coups 
de  gourdin  ;  La  Fayette  revenait  en  voiture 
avec  son  ami  Louis  Romeuf,  lorsqu'il  fut  averti 
de  l'incident.  Il  descend,  se  jette  résolument 
au  milieu  de  la  foule,  un  individu  avait  levé 

1 .  Correspondance,  t.  II,  p.  415  et  472  ;  Mémoires,  t.  IL  p.  463. 


302         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

son  bâton  sur  Romeuf  qui  lui  arrachait  le 
cadavre  ;  La  Fayette,  apostrophant  ces  misé- 
rables qu'il  qualifia  d'assassins,  somme  les 
gardes  nationaux  de  lui  désigner  le  meurtrier. 
Alors,  le  saisissant  au  collet,  il  cria  : 

«  Je  vais  vous  montrer  que  toute  fonction 
est  honorable  quand  on  exécute  la  loi.  » 

Il  tint  son  homme,  par  le  col,  malgré  ses 
cris,  jusqu'au  Ghâtelet.  Lorsqu'il  en  sortit,  il 
monta  sur  le  parapet  du  quai  et  fit  à  cette 
foule  qui  l'entourait  les  plus  sévères  reproches 
sur  sa  conduite,  déclarant  qu'il  écraserait  tout 
ce  qui  oserait  troubler  la  paix  publique.  Pen- 
dant ce  temps,  à  l'autre  bout  du  quai,  on  était 
en  train  de  pendre  sans  façon  le  voleur  que 
La  Fayette  croyait  mort.  Il  y  courut  et  le  sauva 
en  le  faisant  porter  en  prison  ;  il  recommença  sa 
mercuriale  et  la  foule  cria  :  «  Vive  La  Fayette  1  » 

A  cette  heure,  sa  popularité  était  à  son 
apogée  ;  elle  avait  résisté  même  à  son  vote  sur 
le  droit  de  veto  ;  après  l'éloquente  discussion 
sur  le  droit  de  paix  et  de  guerre,  La  Fayette 
avait  adopté  l'opinion  de    Mirabeau,    la  plus 


LA  JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  303 

conforme  aux  vrais  principes  constitutionnels 
de  la  liberté  et  de  la  monarchie.  Cependant  les 
fêtes  de  la  Fédération  approchaient.  Avec  son 
honnêteté  habituelle,  il  alla  au-devant  des 
craintes  de  l'Assemblée  ;  fidèle  au  vœu  formé 
par  lui-même  devant  la  commune  de  Paris,  le 
19  janvier  1790,  il  proposait  le  19  juin  à  la 
Constituante  de  décréter  que  personne  ne  pour- 
rait avoir  un  commandement  de  gardes  natio- 
nales dans  plus  d'un  département  ;  le  soir  du 
même  jour  il  appuyait  la  proposition  du  député 
Lambel  qui  aboHssait  les  titres  de  noblesse,  et 
il  sacrifiait  son  marquisat  sur  l'autel  de  l'Éga- 
lité. Cette  fois,  Mirabeau  l'appela  Grandisson.  Il 
ue  comprenait  plus  ce  caractère  et  cette  abné- 
gation. 

Sa  stupéfaction  fut  bien  plus  grande  encore 
quand  il  le  vit,  au  grand  jour  de  la  Fédération, 
effacer  aux  yeux  des  masses,  le  roi  et  l'Assem- 
blée ;  il  pouvait  tout,  pensa  Mirabeau,  et  il  ne 
tenta  rien.  Non,  il  n'eut  même  pas  une  pensée 
personnelle  dans  ce  moment  unique  et  rapide 
de  la  Révolution,   où  les  cœurs  fraternisèrent 


304         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

véritablement,  où,  comme  on  l'a  dit,  Jean- 
Jacques  eut  pu  croire  qu'un  peuple  entier  réa- 
lisait la  vie  de  son  Emile.  La  Fayette  ne  voj^ait 
pas  la  restriction  mentale  dans  la  pensée  du  roi, 
il  ne  voyait  même  pas  que  Talleyrand  célébrait 
une  messe  à  laquelle  il  ne  croyait  pas,  La  Fayette 
était  tout  entier  avec  l'enthousiasme  et  la  con- 
fiance des  foules  et  des  quatorze  mille  délé- 
gués '  des  gardes  nationales  de  la  France. 

«  Il  était,  à  la  lettre,  adoré  ;  on  lui  baisait 
les  mains.  Proclamé  président  de  l'Assemblée 
des  fédérés,  il  haranguait  en  leur  nom  la  Cons- 
tituante et  le  roi  ;  il  disait  sincèrement  à  l'une  : 
—  Puisse  la  solennité  de  ce  grand  jour  êtro  le 
signal  de  la  conciliation  des  partis,  de  l'oubli 
des  ressentiments,  de  la  paix  et  la  félicité  pu- 
blique I  » 

Il  disait  loyalement  à  l'autre  : 

«  Les  gardes  nationales  de  France  jurent  à 
Votre  Majesté  une  obéissance  qui  ne  connaîtra 

1.  Voir  Procès-verbal  de  la  Fédération  des  Français,  1790. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         305 

de  bornes  que  la  loi,  un  amour  qui  n'aura  de 
terme  que  celui  de  notre  vie.  » 

Et  en  remerciant  les  députés  de  la  Fédé- 
ration qui  l'acclamaient,  il  leur  laissait  cette 
dernière  parole  : 

«  Séparons-nous  avec  le  doux  sentiment  que 
ces  beaux  jours  ont  versé  dans  le  cœur  des 
bons  Français,  et  n'oublions  pas  que  c'est  à  la 
justice  et  à  l'ordre  de  finir  la  Révolution  qu'un 
généreux  effort  a  commencée  !  » 

Nul  ne  représente  plus  que  lui  les  géné- 
reuses illusions  de  89,  ces  purs  constitutionnels 
persuadés  que  la  liberté  était  entrée  dans  le 
cœur  des  Français  et  qu'elle  n'en  sortirait 
plus.  Que  celui  qui  n'a  jamais  été  enthousiaste 
lui  jette  la  première  pierre  ! 


20 


XV 


Les  graves  événements  qui  s'accomplissaient 
allaient  tout  à  la  fois  porter  atteinte  à  la  popu- 
larité de  La  Fayette  et  creuser  entre  la  famille 
royale  et  lui  un  abîme  infranchissable.  C'était 
une  des  fatalités  de  la  situation  que  la  mé- 
fiance qui  s'établissait  de  jour  en  jour 
entre  la  nation  et  le  malheureux  Louis  XVI; 
vis-à-vis  de  la  reine,  cette  méfiance  se 
changeait  en  haine  que  des  calomnies  avivaient 
sans  cesse. 

La  seule  autorité  militaire  en  face  de  la 
royauté  était  celle  du  commandant  de  la  garde 
nationale  de  Paris.   Constitutionnel   résolu,  il 


LA  JELXESSE  DE  LA  FAYETTE.         307 

ne  laissait  pas  ignorer  au  roi,  tout  en  ayant 
pour  lui  de  l'attachement,  que  s'il  séparait  sa 
cause  de  celle  du  peuple,  il  serait  du  côté  du 
peuple.  La  Fayette  était  donc  considéré  par  la 
cour  comme  l'obstacle  et  comme  le  geôlier. 
C'était  une  idée  fixe,  dans  l'esprit  de  Marie- 
Antoinette,  qu'à  tout  prix  il  fallait  écarter  les 
services  de  La  Fayette;  et  jusqu'à  la  dernière 
heure,  elle  négocia  avec  les  démagogues  plutôt 
que  d'accepter  ses  propositions. 

Les  insurrections  de  chaque  jour  ne  pou- 
vaient d'autre  part  que  le  dépopulariser  dans 
l'imagination  de  cette  foule  qu'il  était  obligé 
de  comprimer.  Un  mois  après  la  Fédération, 
les  cris  de  :  «  A  bas  La  Fayette!  »  succédèrent 
aux  vivats;  c'est  une  justice  que  ses  ennemis 
n'ont  pas  refusé  de  lui  rendre  :  que  son  cou- 
rage n'en  fut  pas  atteint. 

Il  allait  de  plus  en  plus  comprendre,  sans 
en  être  découragé,  la  vérité  de  l'apologue  du 
vieux  Frédéric  ^ 

1.  Voir  plus  haut  chapitre  X, 


308         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Depuis  longtemps  l'indiscipline  était  prêchée 
dans  les  troupes  ainsi  que  la  désunion  entre 
soldats  et  officiers.  Les  Mémoires  du  temps 
ont  consigné  le  triste  événement  de  la  révolte 
de  la  garnison  de  Nancy  réprimée  par  les 
gardes  nationales  et  les  troupes  de  ligne,  aux 
ordres  du  marquis  de  Bouille  ;  La  Fayette  con- 
tribua à  faire  donner  à  son  cousin  les  moyens 
de  répression.  Il  prit  la  parole  dans  la  séance 
du  30  août,  réclamant  de  l'Assemblée  un  té- 
moignage de  confiance  pour  les  troupes  obéis- 
santes et  pour  leur  chef.  Lorsque  la  rébellion 
eut  été  punie,  La  Fayette  se  joignit  à  Mirabeau, 
ou,  pour  mieux  dire,  lui  inspira  sa  proposition 
de  remerciement  au  marquis  de  Bouille  et  à 
ses  soldats.  Dans  une  lettre  particulière,  il 
écrit  à  son  cousin  : 

«  Vous  êtes  le  sauveur  de  la  chose  publique  ; 
j'en  jouis  doublement,  et  comme  citoyen  et 
comme  votre  ami;  j'ai  partagé  vos  anxiétés 
sur  la  terrible  situation  où  nous  étions  prêts 
à  tomber;  et  j'ai  regardé  l'exécution  du  dé- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         309 

cret  de  Nancy,  comme  la  crise  de  l'ordre 
public  ;  aussi  a-t-on  bien  cherché  à  égarer  le 
peuple  sur  cet  événement.  » 

Ce  n'est  pas  tout,  Bailly,  d'accord  avec  lui, 
vint,  le  16  septembre,  supplier  l'Assemblée 
nationale  d'assister  au  moins  par  députation 
au  service  religieux  que  la  ville  de  Paris  devait 
faire  célébrer  au  Champ  de  la  Fédération,  en 
rhonneur  des  gardes  nationaux  et  des  soldais 
de  ligne  tués  en  défendant  la  loi. 

La  Fayette  tenait  à  établir  que  les  constitu- 
tionnels étaient  aussi  les  défenseurs  de  l'ordre 
public;  il  le  prouva  encore  lorsqu'à  la  tête  d'un 
bataillon,  il  vint  le  15  novembre  arrêter  le 
pillage  de  l'hôtel  de  Gastries  à  la  suite  d'un 
duel  avec  Charles  de  Lameth^  Les  déma- 
gogues crièrent  encore  plus  haut  :  «  A  bas  La 
Fayette  !  »  et  proférèrent  des  menaces  de  mort. 
Le  jour  de  l'émeute  organisée  par  Santerre  et 
quelques  factieux  sous  prétexte  de  détruire  la 
tour  du  donjon  de   Vincennes,   il   fit  rentrer 

1.  Mémoires,  t.  Ill,  p.  56. 


310         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

dans  la  discipline  les  gardes  nationaux  égarés, 
leur  commanda  de  saisir  les  démolisseurs  qu'il 
conduisit  dans  les  prisons  de  la  Conciergerie, 
après  avoir  menacé  d'ouvrir  à  coups  de  canon 
les  portes  du  faubourg  Saint-Antoine  qu'on 
avait  fermées  contre  lui. 

Ce  fut  au  tour  des  royalistes  de  le  huer, 
lorsqu'il  fit  expulser  des  Tuileries,  le  même 
jour  28  février,  les  gentilshommes  qu'on 
appela  les  chevaliers  du  poignard,  et  qu'il  fit 
saisir  le  dépôt  d'armes  accumulées  dans  les 
armoires  des  appartements.  Cet  incident  amena 
entre  le  roi  et  lui  un  refroidissement  que  la 
fuite  de  Varennes  ne  devait  qu'aggraver.  Le 
Journal  de  Paris  dans  le  numéro  du  4  mars 
avait  en  effet  inséré  ces  lignes  : 

«  Le  commandant  général  de  la  garde  natio- 
nale a  donné  les  ordres  les  plus  précis  aux 
deux  chefs  de  la  domesticité  du  roi,  pour  que 
l'ordre  et  la  décence  fussent  maintenus  par 
ceux  de  leurs  subordonnés  dans  l'intérieur  du 
château  des  Tuileries.  » 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         311 

Louis  XVI  lui  écrivit  aussitôt'  : 

«  Monsieur  de  La  Fayette,  j'ai  lu  dans  le 
Journal  âe  Paris  un  article  qui  m'a  causé  la 
plus  grande  surprise.  Gomme  il  est  aussi  con- 
traire à  la  vérité  qu'à  toutes  les  convenances, 
je  suis  persuadé  que  vous  n'avez  aucune  part 
à  son  insertion  dans  le  journal,  et  je  ne  doute 
pas  que  vous  vous  empressiez  de  la  désavouer 
dans  ce  même  papier.  » 

La  Fayette  répondit  sur-le-champ  : 

1er  ntiars  1791. 

«  Sire,  ce  qui  n'a  causé  à  Votre  Majesté  que 
de  la  surprise,  m'a  causé  à  moi  beaucoup 
d'indignation,  parce  que  j'ai  cru  y  voir  une 
méchanceté  réfléchie.  J'ai  écrit  à  M.  Suard 
pour  savoir  de  qui  il  tenait  cet  avis  et  comme 
les  premiers  officiers  de  la  maison  de  Votre 
Majesté   m'ont   honoré    d'une   correspondance 

1.  Voir  Papiers  de  l'armoire  de  fer,  n°  3 'il. 


312  LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE. 

imprimée,  ils  trouveront  avec  un  désaveu  de 
l'article  une  réponse  à  leur  lettre. 
0  Je  suis  avec  respect...  » 

La  lettre  du  général,  contenant  le  désaveu, 
insérée  dans  le  Journal  de  Paris  le  T  mars, 
était  en  même  temps  une  réponse  à  la  récla- 
mation de  MM.  de  Villequier  et  de  Duras  au 
sujet  de  la  journée  du  18  février.  Cette  réponse 
n'était  pas  faite  pour  lui  ramener  les  person- 
nages de  la  cour;  elle  se  terminait  par  ces 
mots  :  «  Au  reste,  si  ma  conduite  dans  le  cours 
de  cette  journée  a  pu  être  utile,  j'abandonne 
volontiers  à  mes  ennemis  la  consolation  d'en 
critiquer  quelques  détails.  » 

Cette  position  entre  le  parti  de  la  cour  et 
les  partis  démagogiques  était  faite  au  contraire 
pour  attirer  à  La  Fayette  des  injures  et  des 
coups  de  tous  les  côtés  ;  il  s'y  maintint  cou- 
rageusement et  sans  faiblir,  avec  une  loyauté 
à  toute  épreuve,  il  en  donna  une  nouvelle 
preuve,  lors  de  l'émeute  du  18  avril. 

Nous  connaissons  son  opinion  sur  la  consti- 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         313 

tution  civile  du  clergé.  Son  système  de  laisser, 
à  l'exemple  des  États-Unis,  chaque  société 
religieuse  entretenir  ses  temples  et  ses  minis- 
tres, en  d'autres  termes,  le  régime  de  la  sépa- 
ration de  l'Église  et  de  l'État,  était  irréalisable 
et  repoussé  par  tous  les  partis.  Il  blâmait  donc 
le  serment  que  les  jansénistes  de  l'Assemblée 
imposèrent,  serment  contraire  à  la  liberté  de 
conscience.  La  Fayette  avait  près  de  lui,  dans 
sa  digne  et  honnête  femme,  un  irrécusable 
exemple  du  froissement  que  la  constitution 
civile  du  clergé  apportait  dans  les  sentiments 
religieux  unis  à  la  vertu  la  plus  libérale  et  au 
patriotisme  le  plus  accompli.  Au  contraire 
l'animadversion  contre  le  culte  non  assermenté 
était  presque  générale  à  Paris.  La  Fayette 
n'hésita  pas  ;  sous  la  protection  des  baïonnettes, 
il  fit  assurer  le  libre  exercice  des  pratiques  non 
conformistes  ;  aucune  considération  de  popularité 
ne  put  un  instant  être  en  balance  avec  son 
dévouement  aux  intérêts  de  la  liberté  religieuse. 
Il  eut  une  occasion  solennelle  de  manifester 
ce  sentiment,  le  plus  libéral  de  tous.  Les  ré- 


314        LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

pugnances  légitimes  du  roi  à  faire  ses  Pâques 
dans  sa  paroisse  constitutionnelle  n'étaient  un 
secret  pour  personne;  il  se  préparait  donc  à 
aller  à  Saint-Gloud  le  lundi  saint  pour  remplir 
ses  devoirs  de  catholique,  lorsque  le  club  des 
Gordeliers  ameuta  la  population.  La  famille 
royale  était  déjà  en  voiture,  quand  les  gardes 
nationaux  s'assemblèrent  et  mirent  obstacle  au 
départ  ;  les  représentations  des  officiers  lurent 
inutiles  ;  les  propos  les  plus  animés  contre 
Louis  XVI  se  firent  entendre.  La  foule  hostile 
grossissait.  La  Fayette  accourut.  Le  bataillon 
des  Filles-Saint-Thomas,  réuni  dans  la  grande 
allée  des  Tuileries,  lui  offrit  d'assurer  par  la 
force  l'exécution  des  volontés  du  roi  ;  La 
Fayette  demanda  à  Marie-Antoinette  et  à 
Louis  XVI  quelques  instants  pour  leur  ouvrir 
un  passage  '  ;  mais  ils  rentrèrent  dans  leurs 
appartements,  pendant  que  le  général  luttait 
contre  l'émeute.  Alors  La  Fayette  proposa  au 
roi  de  déclarer  à  l'Assemblée   nationale   que, 

1.  Mémoires,  t.  III,  p.  66;  Toulongeon,  t.  I",  p.  150,  170; 
Vie  de  madame  de  La  Fayette,  p.  222. 


LA  JEUNESSE   DE   L.V   FAYETTE.  31o 

comme  chef  d'État,  il  maintiendrait  les  décrets 
adoptés,  mais  qu'en  même  temps,  il  réclamait 
pour  lui  le  droit  qu'a  tout  homrne  de  pratiquer 
le  culte  qui  lui  convient.  Louis  XVI  demanda 
un  jour  pour  se  décider;  mais  le  même  soir, 
il  avait  consulté  son  conseil  de  conscience,  et  il 
répondit  à  La  Fayette  en  le  remerciant  beau- 
coup :  <.(  Que  ses  directeurs  lui  avaient  dit  qu'il 
suffisait  pour  le  salut  de  son  âme  de  ne  pas 
faire  ses  Pâques  à  l'église  assermentée.  » 

Après  cette  réponse,  La  Fayette  donna  une 
seconde  fois  sa  démission  de  commandant  gé- 
néral. Il  était  à  la  fois  mécontent  de  la  garde 
nationale  qui  l'avait  mal  secondé  devant 
l'émeute  et  de  la  faiblesse  de  Louis  XVI  qui 
rendait  impossible  de  réparer  les  torts  de  cette 
journée.  Pour  se  dérober  à  toutes  les  instances, 
il  quitta  sa  maison.  Madame  de  La  Fayette  y 
resta  transportée  de  joie  de  sa  résolution  et  fut 
chargée  par  lui  de  recevoir  à  sa  place  la  muni- 
cipalité et  les  délégués  des  soixante  bataillons 
qui  vinrent  conjurer  son  mari  de  reprendre  le 
commandement.   Elle   répondit  à   chacun,  en 


316         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

observant  toutes  les  nuances  qu'il  fallait  con- 
server tant  vis-à-vis  des  chefs  de  bataillon  les 
plus  recommandables,  que  de  ceux  qui,  comme 
Santerre,  avaient  par  leur  mauvaise  conduite, 
nécessité  celte  démission.  Qu'était  l'embarras 
pour  madame  de  La  Fayette  de  remplir  une 
charge  aussi  délicate,  auprès  de  la  satisfaction 
qu'elle  éprouvait  de  voir  son  mari  rentrer  dans 
la  vie  privée  ? 

Cette  satisfaction  ne  dura  que  quatre  jours. 
Après  avoir  constaté  son  mécontement,  La 
Fayette  céda  encore  aux  instances  et  aux  prières 
générales  ;  il  se  rendit  dans  le  conseil  de  la  Com- 
mune de  Paris,  le  22  avril  1791  et  prononça 
un  discours  dont  le  texte  fut  envo^^é  aux 
soixante  bataillons  : 

«  Nous  sommes  citoyens,  disait-il,  nous 
sommes  libres;  mais  sans  obéissance  à  la  loi, 
il  n'y  a  plus  que  confusion,  anarchie,  despo- 
tisme ;  et  si  cette  capitale,  le  berceau  de  la 
Révolution,  au  lieu  d'entourer  de  ses  lumières 
et  de  ses  respects,  les  dépositaires  des  pouvoirs 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         317 

de  la  nation,  les  assiégeait  de  ses  tumultes  ou 
les  fatiguait  de  ses  violences,  elle  cesserait 
d'être  l'exemple  des  Français,  elle  risquerait 
d'en  devenir  la  terreur...  Je  dépose  en  vos 
mains  cet  aveu  sincère  de  mes  sentiments  ; 
daignez  les  faire  connaître  à  la  garde  nationale 
dont  j'ai  reçu  les  témoignages  d'amitié  avec 
tant  de  sensibilité...  J'avoue  que  pour  la  com- 
mander, j'avais  besoin  d'être  assuré  qu'elle 
croirait  unanimement  le  sort  de  la  constitution 
attaché  à  l'exécution  de  la  loi,  seule  souve- 
raine d'un  peuple  libre  ;  que  la  liberté  des 
personnes,  la  sûreté  des  domiciles,  la  liberté 
religieuse,  le  respect  des  autorités  légitimes, 
lui  seraient,  sans  exception,  aussi  sacrés  qu'à 
moi.  » 

Les  soixante  bataillons  de  la  garde  natio- 
nale prirent  successivement  la  résolution  sui- 
vante :  «  Que  tout  soldat-citoyen  jure  sur  son 
honneur  et  signe  d'obéir  à  la  loi  ;  que  ceux 
qui  s'y  refuseront  soient  exclus  de  la  garde 
nationale  ;  que   le  vœu  de  cette  armée  ainsi 


318         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

régénérée  soit  porté  à  M.  de  La  Fayette,  et  il 
se  fera  un  devoir  de  reprendre  le  commande- 
ment ;  que,  quelques  individus  qui  ont  si  in- 
dignement outragé  la  famille  ro3'ale,  soient 
punis  et  chassés  de  la  garde  nationale  ». 

Ce  ne  fut  qu'après  ces  nouvelles  protestations 
d'obéissance  à  la  loi,  que  La  Fayette  consentit 
à  reprendre  le  commandement.  Le  mouvement 
favorable  imprimé  par  sa  démission  à  l'opinion 
publique  aurait-il  duré  longtemps?  La  fuite  de 
Varennes,  l'énergique  méfiance  qu'elle  développa 
dans  la  nation  changèrent  brusquement  le  cours 
de  la  Révolution.  Le  nombre  des  émigrés  aug- 
mentait, les  uns  entraînés  par  la  peur,  les  autres 
par  la  mode,  tous  découragés  de  l'inutilité  des 
efforts  du  parti  royaliste  dans  l'Assemblée  ;  on 
crut  que  Louis  XVI  fuj^ait  pour  aller  rejoindre 
cette  armée  de  mécontents  qui  commençait  à 
s'assembler  sur  la  frontière. 

A  Paris,  un  mystère  profond  avait  couvert 
le  départ  du  roi.  La  Fayette,  avec  ses  senti- 
ments personnels  pour  Louis  XVI,  avait  eu 
l'imprudence  de  lui    parler   franchement  des 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         319 

bruits  qui  couraient  ',  quelques  jours  avant  le 
20  juin.  Il  avait  reçu  des  assurances  si  posi- 
tives, si  solennelles,  qu'il  avait  cru  pouvoir 
répondre  sur  sa  tête  que  le  roi  ne  partirait 
pas.  Le  20  juin  au  soir,  le  général  alla  chez 
liailly  qui  avait  reçu  quelques  dénonciations 
nouvelles  ;  il  fut  convenu  que  La  Fayette  pas- 
serait aux  Tuileries  pour  faire  part  de  cette 
circonstance  à  Gouvion,  major  général,  auquel 
il  ordonna  de  réunir  les  principaux  ofiQciers  de 
garde,  afin  de  les  engager  à  se  promener  dans 
les  cours  pendant  la  nuit.  On  raconte  que  la 
reine,  donnant  le  bras  à  l'un  des  gardes  du 
corps  et  menant  Madame  Royale  par  la  main, 
rencontra,  en  traversant  le  Carrousel,  La  Fayette 
suivi  d'un  officier  de  son  état-major  qui  entrait 
aux  Tuileries,  pour  s'assurer  par  lui-même 
que  les  mesures  provoquées  par  les  dénoncia- 
tions de  la  journée  étaient  bien  prises.  Elle 
frissonna  en  reconnaissant  l'homme  qui  repré- 
sentait à  ses  yeux  l'insurrection  et  la  captivité. 

1.  Mémoires,  t.  III,  p.  76,  77  ;  Mémoires  de  madame deToursel. 


320         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

En    échappant  à  son  regard,    elle   crut  avoir 
échappé  à  la  nation  elle-même. 

Ce  n'est  qu'à  sept  heures  du  matin  du 
21  juin  que  les  personnes  de  la  domesticité  du 
château  entrant  chez  le  roi  et  chez  la  reine, 
trouvèrent  les  lits  intacts,  les  appartements 
vides  et  semèrent  l'étonnement  et  la  terreur 
parmi  les  gardes  du  palais.  La  rumeur  se  ré- 
pandit vite  ;  le  nom  de  La  Fayette  courait  avec 
des  imprécations  sur  les  lèvres.  La  vérité  est 
que  cette  fuite  était  ignorée  même  des  ministres, 
des  royalistes  de  l'Assemblée,  tous  exposés  à 
un  grand  péril,  et  qui,  dans  les  premières 
heures  d'irritation  populaire,  disaient  tout 
haut  que  si  La  Fayette  eût  été  massacré,  les 
désordres  de  la  capitale  auraient  été  funestes 
au  roi.  Telle  était  aussi  la  situation  non  seule- 
ment des  gardes  nationaux  de  service,  de  leurs 
officiers,  mais  des  amis  les  plus  dévoués  à 
Louis  XYI,  du  duc  de  Brissac,  commandant 
descent-suisses,  de  Montmorin,  qui  avait  donné 
le  passeport  sous  le  nom  de  la  baronne  de  Korf. 
«  Si   le    roi   n'eût  pas   été   arrêté,  dit  M.  de 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         3:21 

Bouille,  La  Fayette  aurait  été  certainement 
massacré  par  le  peuple  qui  le  rendait  respon- 
sable de  l'évasion  de  ce  monarque.  »  C'était 
aussi  l'opinion  des  fugitifs,  si  Ton  en  juge 
par  un  billet  de  la  reine  à  la  princesse  de 
Lamballe  et  par  le  mouvement  de  surprise 
qu'elle  montra  lorsque  l'aide  de  camp  de 
La  Fayette,  Louis  Romeuf,  lui  apprit  qu'il 
existait  encore  et  était  encore  à  la  tête  de  la 
garde  nationale. 

La  Fayette  sentit,  dès  le  premier  moment, 
son  péril,  et  avec  une  audace  calme,  il  résolut 
de  le  conjurer  en  le  bravant.  Instruit  de  l'évé- 
nement par  son  collègue,  le  député  d'André, 
et  presque  en  même  temps  par  des  officiers, 
il  courut  aux  Tuileries  ;  il  fut  joint  dans  la 
la  rue  par  le  maire  Bailly  et  par  Beauharnais, 
président  de  la  Constituante  ce  jour-là  K  En 
s'afïligeant  du  péril  de  la  chose  publique,  le 
maire  et  le  président  exprimaient  au  général 
leurs  regrets  du  temps  qui  serait  perdu,  jusqu'à 

1.  Mémoires,  t.  III,  p.  78  et  suivantes.  Touloiigcon,  ton;c  I". 

21 


322  LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE. 

ce   que  l'Assemblée  convoquée  d'urgence  pût 
donner  des  ordres. 

«  Pensez-vous,  dit  La  Fayette,  que  l'arresta- 
tion du  roi  et  de  sa  famille  soit  nécessaire  au 
salut  public  et  puisse  seule  garantir  de  la 
guerre  civile?  —  Oui,  sans  doute.  —  Eh  bien, 
je  prends  sur  moi  la  responsabilité  de  l'arres- 
tation. » 

Et  il  écrivit  un  billet  portant  :  «  que  les 
ennemis  de  la  patrie  ayant  enlevé  le  roi  et  sa 
famille,  il  était  ordonné  à  tous  les  gardes  natio- 
naux et  à  tous  les  citoyens  de  les  arrêter.  » 

C'était  grave  de  se  substituer  ainsi  à  l'As- 
semblée ;  c'était  une  responsabilité  plus  grave 
encore  que  de  mettre  ainsi  la  main,  de  son 
autorité  privée,  sur  le  chef  de  la  nation  ;  il 
le  comprit  et  sa  sensibilité  proteste  dans  ses 
fragments  de  Mémoires,  contre  le  premier  élan 
du   commandant  général. 

Il  écrit  ces  lignes  significatives,  et  dont  chaque 
mot  porte,  en  parlant  de  son  rôle  ce  jour-là  : 


I.A  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         323 

«  Heureusement  pour  lui  (La  Fayette)  ce  ne 
fut  pas  à  ses  ordres,  mais  à  l'accident  d'être 
reconnu  par  un  maître  de  poste  et  à  de  mau- 
vais arrangements,  que  fut  due  l'arrestation 
de  ces  augustes  victimes.  » 

En  sortant  des  Tuileries,  il  se  rendit  seul 
à  cheval  à  l'Hôtel  de  Ville.  C'était  du  plus 
rare  courage  ;  tout  Paris  était  dehors,  la  foule 
éclatait  en  invectives  ;  il  n'avait  pas  peur.  On 
comprend  que  les  paroles  du  grand  Frédéric 
lui  vinssent  à  la  mémoire;  il  continuait  sa  route 
avec  le  même  sang-froid.  Arrivé  sur  la  place  de 
Grève,  il  trouve  le  duc  d'Aumont,  commandant 
la  sixième  division  de  service  au  château, 
entre  les  mains  du  peuple  prêt  à  le  massacrer, 
n  n'hésite  pas  et  malgré  les  injures  et  les  me- 
naces de  mort,  il  dégage  le  duc  d'Aumont  ; 
entouré  de  groupes  furieux,  il  les  étourdit  par 
sa  contenance  et  leur  crie  :  «  De  quoi  vous 
plaignez-vous?  Chaque  citoyen  gagne  vingt 
sous  de  rente  à  la  suppression  de  la  liste 
civile?  » 


324         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

La  fureur  du  peuple  s'apaisait  en  voyant 
cette  confiance  et  cette  tranquillité  d'âme.  A^ceux 
qui  se  désolaient,  il  disait  : 

«  Si  vous  appelez  cet  événement  un  malheur, 
quel  nom  donnerez-vous  à  une  contre-révo- 
lution qui  vous  privera  de  la  liberté?  >■> 

La  multitude  ouvrit  les  rangs  pour  le  laisser 
passer,  et  sortant  de  THôtel  de  Ville,  il  se 
rendit  à  l'Assemblée  nationale. 

Jamais  la  sagesse  d'un  grand  pays  ne  se 
trouva  plus  entière  dans  ses  représentants  ;  la 
Constituante  fut  admirable.  Rewbell  ayant  ex- 
primé quelques  soupçons  sur  la  fidélité  de  La 
Fayette,  Barnave,  qui  jusque-là,  n'avait  pas 
été  de  ses  amis,  se  leva: 

«  J'arrête  l'opinant,  dit-il,  M.  de  La  Fayette 
depuis  le  commencement  de  la  Révolution,  a 
montré  les  vues  et  la  conduite  d'un  bon  ci- 
toyen ;  il  mérite  la  confiance,  il  l'a  obtenue  ; 
il  importe  à  la  nation  qu'il  la  conserve.  » 


LA   JEUNESSE   DE   L.V   FAYETTE.  325 

Ce  mouvement  généreux  fut  vivement  ap- 
plaudi. 

Sur  le  bruit  des  dangers  que  le  général  cou- 
rait, l'Assemblée  avait  envoyé  une  députation 
pour  le  protéger  ;  mais  les  commissaires  le 
trouvèrent  encore  à  l'Hôtel  de  Ville,  et  il  ré- 
pondit aux  offres  d'une  escorte  :  «  J'en  comman- 
derai une  par  respect  pour  la  députation  ;  quant 
à  moi,  j'irai  de  mon  côté,  n'ayant  jamais  été 
si  en  sûreté,  puisque  les  rues  sont  pleines  de 
peuple.  »  C'est  ce  qu'il  fit.  A  son  entrée  dans 
la  salle  de  l'Assemblée,  Camus  se  lève  avec 
indignation  :  «  Point  d'uniforme  ici,  s'écrie- 
t-il,  nous  ne  devons  point  voir  d'uniformes, 
ni  d'armes  dans  cette  enceinte  !  »  Quelques 
membres  du  côté  gauche  se  lèvent  avec  Camus 
et  crient  à  La  Fayette  :  «  Hors  la  salle  !  »  Ses 
amis  se  précipitent  autour  de  lui  et  imposent 
silence  aux  vociférations  de  Camus.  La  Fayette 
sans  s'émouvoir  obtient  la  parole  à  la  barre  : 

«  L'Assemblée  nationale,  dit-il,  a  été  ins- 
truite  de  l'attentat   que  les  ennemis   publics 


326         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

dans  l'abusive  espérance  de  compromettre  la 
liberté  française,  ont  exécuté,  la  nuit  dernière, 
envers  le  roi  et  une  partie  de  sa  famille.  M.  le 
maire  a  pensé  qu'il  convenait  que  M.  de  Gou- 
vion,  chargé  de  la  garde  intérieure  des  Tuile- 
ries, vous  rendît  compte  des  circonstances  de 
cet  événement  ;  je  dirai  seulement,  si  l'Assem- 
blée veut  l'admettre  à  la  barre,  que  je  prends 
sur  moi  seul  la  responsabilité  d'un  officier  donl 
le  patriotisme  et  le  zèle  me  sont  connus.  » 

M.  de  Gouvion  fut  en  effet  entendu  et  se 
justifia.  L'Assemblée  prit  avec  dignité  et  fer- 
meté toutes  les  mesures  convenables  :  elle 
confia  son  décret  d'arrestation  à  Louis  Romeuf, 
aide  de  camp  du  commandant  général;  puis 
après  avoir  écouté  la  lecture  du  manifeste  royal 
en  l'interrompant  par  des  soulèvements  d'in- 
dignation, elle  passa  à  son  ordre  du  jour.  Tous 
les  généraux  présents  à  Paris  prêtèrent  ser- 
ment de  fidélité  et  La  Fayette  demanda  à 
renouveler  le  sien  à  la  tète  d'un  grand  nombre 
de  gardes  nationaux. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         327 

Le  soir,  il  y  eut  une  réunion  au  club  des 
Jacobins  qui  devinrent  plus  tard  ses  ennemis 
mortels;  tous  les  membres  du  parti  constitu- 
tionnel crurent  devoir  s'y  rendre  ;  Danton  * 
lança  contre  La  Fayette  une  terrible  apos- 
trophe. Alexandre  Lameth  réfuta  Danton  et 
parla  comme  Barnave  l'avait  fait  à  l'Assemblée. 
La  Fayette  dit  aussi  quelques  mots  et  la  majo- 
rité de  la  réunion  parut,  ce  soir-là,  animée 
d'un  même  esprit  d'ordre  et  de  liberté. 

Le  roi  avait  été  arrêté.  Nous  n'avons  pas  à 
rappeler  ces  faits  qui  sont  très  connus,  pas 
plus  que  la  mission  de  Latour-Mauboug,  de 
Barnave  et  de  Pétion.  La  Fayette  se  trouvait 
réduit  à  faire  revenir  Louis  XVI,  comme  un 
prisonnier,  au  milieu  de  la  France  en  armes. 
Le  décret  du  25  juin  mettait  le  roi  sous  la 
garde  de  La  Fayette  qui  devait  veiller  à  sa 
sûreté  et  répondre  de  sa  personne;  il  était 
provisoirement  donné   une  garde  particulière 

1.  Mémoires,  tome  III,  p.  84. 

Camille  Desmoulins  dans  le  Vieux  Cordelier  a  raconté  cette 
séance,  mais  en  y  ajoutant  les  fantaisies  de  son  esprit. 


328         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

au  dauphin  et  à  la  reine,  aussi  sous  les  ordres 
du  commandant  général. 

A  huit  heures  du  soir,  la  famille  royale 
rentrait  dans  Paris.  Le  peuple  était  sinistre 
et  avait  le  sang-froid  de  la  haine.  La  Fayette, 
qui  avait  lieu  de  craindre  quelques  embûches, 
fit  prévenir  l'adjudant  général,  Mathieu  Dumas, 
commandant  les  troupes,  de  ne  point  traverser 
la  ville  ;  la  garde  nationale  silencieuse,  se 
reposant  sur  ses  armes,  bordait  la  haie.  Aucun 
honneur  ne  fut  rendu.  La  Fayette  à  cheval,  à 
la  tête  de  son  état-major,  était  allé  au-devant 
du  cortège  et  le  précédait.  Pendant  son  absence, 
une  foule  immense  avait  inondé  le  jardin  des 
Tuileries,  les  terrasses  et  obstrué  la  porte 
du  château.  L'escorte  fendait  avec  peine  les 
flots  tumultueux;  on  forçait  tout  le  monde  à 
rester  couvert.  Au  moment  où  la  famille  royale 
avait  mis  pied  à  terre,  les  deux  gardes  du 
corps  qui  avaient  servi  de  courriers  dans 
l'évasion,  et  qui  étaient  assis  sur  le  siège  de 
la  voiture  du  roi,  furent  menacés;  la  reine, 
apercevant  le   commandant  général,  lui  cria  : 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         329 

«  M.  de  La  Fayette,  sauvez  les  gardes  du 
corps!  » 

Il  les  garantit  de  toute  violence  et  les  mit 
lui-même  en  sûreté  dans  une  des  salles  du 
palais.  Louis  XVI  avait  l'air  calme,  La  Fayette 
se  présenta  dans  son  appartement  «  avec  atten- 
drissement et  respect  »  et  lui  dit  : 

«  Sire,  Votre  Majesté  connaît  mon  attache- 
ment pour  elle;  mais  je  ne  lui  ai  pas  laissé 
ignorer  que  si  elle  séparait  sa  cause  du  peuple, 
je  resterais  du  côté  du  peuple. 

—  C'est  vrai,  répondit  le  roi;  vous  avez 
suivi  vos  principes;  c'est  une  affaire  de  parti; 
à  présent  me  voilà.  Je  vous  dirai  franchement 
que  jusqu'à  ces  derniers  temps,  j'avais  cru 
être  dans  un  tourbillon  de  gens  de  votre  opi- 
nion dont  vous  m'entouriez,  mais  que  ce 
n'était  pas  l'opinion  de  la  France;  j'ai  bien 
reconnu  dans  ce  voyage  que  je  m'étais  trompé 
et  que  c'est  là  l'opinion  générale. 

—  Votre  Majesté  a-t-elle  quelque  ordre  à  me 
donner? 


330  LA   JEUNESSE   DE    LA   FAYETTE. 

—  Il  me  semble,  reprit  le  roi,  en  souriant 
avec  tristesse,  que  je  suis  plus  à  vos  ordres 
que  vous  n'êtes  aux  miens.  » 

La  Fayette  lui  fit  part  ensuite  du  décret  de 
l'Assemblée,  sans  que  Louis  XVI,  résigné, 
témoignât  aucune  impatience;  mais  au  con- 
traire Marie- Antoinette  laissa  percer  l'amertume 
de  ses  sentiments  contenus.  Elle  voulut  forcer 
La  Fayette  à  recevoir  les  clefs  des  cassettes  qui 
étaient  dans  les  voitures;  il  s'y  refusa;  elle 
insista  et  plaça  les  clefs  sur  son  chapeau.  La 
Fayette  lui  fit  des  excuses  sur  la  peine  qu'il 
lui  donnait  de  les  reprendre  et  déclara  qu'il 
ne  les  toucherait  pas. 

ce  Eh  bien,  répartit  la  reine  avec  humeur, 
je  trouverai  des  gens  moins  délicats  que 
vous.  » 

Le  roi  entra  dans  son  cabinet,  écrivit  quelques 
lettres  et  les  remit  à  un  valet  de  pied  qui  vint 
les  soumettre  à  l'inspection  de  La  Fayette  ;  le 
général  s'indigna  de  ce  qu'on  lui  attribuât 
une  semblable  surveillance  sur  les  actes  du  roi. 


LA  JEUNESSE   DE    LA   FAYETTE.  331 

Il  s'est  efforcé  dans  une  page  de  ses  notes, 
publiée  dans  ses  Mémoires,  de  démontrer 
que  cette  quasi-captivité  n'était  qu'apparente  ; 
c'est  en  effet  le  plus  grave  des  reproches 
qui  lui  aient  été  adressés  par  le  parti  roya- 
liste, d'avoir  été  le  geôlier  du  roi.  L'animad- 
version  de  Marie- Antoinette  portée  contre  lui 
au  dernier  degré  n'était  pas  faite  pour  mo- 
difier la  situation  fausse  de  La  Fayette.  Les 
explications  qu'il  fournit,  les  adoucissements 
qu'il  demanda  aux  comités,  sa  réponse  :  «  J'en 
prends  la  responsabilité  »  sont  autant  de 
preuves  de  la  gravité  des  mesures  ordonnées 
par  l'Assemblée.  Le  commandant  général  don- 
nait le  mot  d'ordre  sans  l'avoir  pris  du  roi  ; 
les  portes  et  les  cours  des  Tuileries  étaient 
fermées  ;  La  Fayette  avait  prié  la  famille  royale 
de  lui  communiquer  la  liste  de  tous  ceux  dont 
elle  souhaitait  l'admission  au  château.  Un  cer- 
tain nombre  d'officiers  se  tenaient  dans  une 
pièce  entre  les  salles  ordinaires  des  gardes  et 
les  chambre  du  roi  et  de  la  reine  ;  la  famille 
royale  ne  pouvait  éviter  une  semblable  gêne 


332         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

que  par  une  communication  directe  entre  ses 
appartements. 

La  Fayette  ^  s'etïorce  de  combattre  les  gros- 
sières calomnies  répandues  à  propos  de  cette 
surveillance  rigoureuse  qui  dura  du  26  juin  au 
3  septembre,  et  il  fait  la  part  de  la  rudesse  des 
mesures  qui  tenaient  à  l'ombrageuse  responsa- 
bilité de  la  garde  nationale.  «  Il  est  vrai  de 
dire  aussi  que  le  général  gardait  dans  la  per- 
sonne du  roi,  la  dynastie,  sa  propre  tête  et 
la  constitution.  »  Nous  avons  sur  sa  conduite 
un  témoignage  bien  digne  de  foi,  celui  de 
madame  de  La  Fayette  qui  n'est  pas  suspecte 
en  fait  d'honneur,  et  comme  on  dit,  en  fait  de 
loyalisme.  Dans  l'Histoire  de  sa  mère,  madame 
de  Lasteyrie  écrit  :  «  qu'il  n'est  aucune  cir- 
constance de  la  vie  de  La  Fayette  où  sa  femme 
Tait  autant  admiré  que  dans  celle-ci.  Elle  le 
voyait  d'un  côté  renoncer  à  ses  inclinations 
républicaines  pour  se  joindre  au  vœu  de  la 
majorité  ;  de  l'autre,  dans  les  rapports  pénibles 

1.  Voir  t.  m,  p.  94,  95. 


LA  JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  333 

auxquels  sa  position  l'exigeait,  prendre  toutes 
les  responsabilités,  supporter  tous  les  blâmes, 
afin  d'assurer  la  sûreté  de  la  famille  royale  et 
de  lui  épargner  ce  qu'il  pouvait  de  détails  pé- 
nibles*. » 

Madame  de  La  Fayette  s'était  empressée  d'aller 
aux  Tuileries,  aussitôt  que  la  reine  avait  com- 
mencé à  recevoir  et  avant  l'acceptation  de  la 
constitution.  Elle  partageait  avec  son  mari  les 
inquiétudes  qu'inspirait  la  situation  de  plus  en 
plus  difficile  du  roi  ;  le  prestige  du  pouvoir 
avait  disparu  ;  le  respect  pour  la  Majesté  royale 
avait  cessé.  Louis  XVI  était  plus  que  jamais 
livré  aux  hésitations  de  son  esprit  timide,  in- 
décis et  scrupuleux.  Il  se  voyait  devenu  comme 
un  otage,  mais  son  éducation  lui  faisait  paraître 
comme  invraisemblable  que  le  caractère  royal 
ne  fût  pas  une  sauvegarde  et  cessât  complète- 
ment d'imposer  une  sorte  de  respect  religieux  ; 
il  ne  voyait  pas  que  cette  fuite  de  Varennes, 
ce  triste  retour  à  travers  les  populations  irri- 

1.  Vie  de  madame  de  La  Fayette,  p.  224. 


334         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

tées  avaient  amené  une  phase  nouvelle  de  la 
Révolution  et  que  la  monarchie  était  en  jeu. 

Dans  une  réunion  chez  le  duc  de  La  Roche- 
foucauld, intime  ami  de  La  Fayette,  on  avait 
déjà  sérieusement  discuté  le  24  juin,  le  parti 
qu'il  y  avait  à  prendre*  et  l'avis  personnel  du 
duc  était  favorable  à  la  République.  Cette  opi- 
nion avait  été  vivement  appu3ée  par  un  des 
assistants,  Dupont  de  Nemours. 

Bien  que  par  son  éducation  politique,  il  fût 
plus  républicain  que  ses  amis,  La  Fayette  ne 
partagea  pas  leur  manière  de  voir;  il  ne 
jugeait  pas  la  nation  prête  à  cette  transforma- 
tion, il  désirait  le  maintien  de  la  royauté  avec 
ses  institutions  démocratiques  et  la  Déclaration 
des  droits  ;  il  eut  une  occasion  de  s'expliquer 
publiquement. 

M.  de  Bouille  venait  d'écrire  du  Luxem- 
bourg à  l'Assemblée,  une  lettre  violente  dans 
laquelle  il  dénonçait  son  cousin  La  Fayette, 
comme  étant  à  la  tête  d'un  parti  républicain 

1.  Voir  Mémoires,  t.  III,  p.  96  et  97. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         335 

voulant    renverser  la  constitution.  La  Fayette 
monta  à  la  tribune,  dans  la  séance  du  2  juillet  : 

«  Je  reçois,  dit-il,  sous  le  cachet  de  M.  de 
Bouille,  deux  exemplaires  imprimés  de  sa 
lettre  à  l'Assemblée.  M.  de  Bouille  me  dénonce 
comme  ennemi  de  la  forme  du  gouvernement 
que  vous  avez  établi.  Je  ne  renouvelle  point 
mon  serment,  mais  je  suis  prêt  à  verser  mon 
sang  pour  la  maintenir.  » 

La  République  étant  écartée,  donnerait-on 
la  couronne  au  duc  d'Orléans?  Forcerait-on 
Louis  XYl  à  abdiquer  en  faveur  de  son  fils? 
Appellerait-on  un  prince  étranger?  ou  bien 
reprendrait-on  Louis  XVI  «  le  meilleur  prince 
de  sa  famille,  malgré  ses  torts  récents,  comme 
disait  La  Fayette,  et  à  tout  prendre,  le  meil-  ^ 
leur  de  l'Europe  ». 

Le  discours  de  Barnave,  le  plus  beau  qu'il 
ait  prononcé,  emporta  la  résolution  presque 
unanime  de  l'Assemblée  constituante  et  refoula 
pendant  quelques  mois,  les   tentatives  de  dé- 


336  LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE. 

chéance  et  de  république.  La  Fayette  marqua 
son  assentiment  par  ces  mots  :  «  J'appuie 
ropinion  de  M.  Barnave  et  je  demande  que  la 
discussion  soit  fermée.  » 

Pendant  que  les  constitutionnels  essayaient 
avec  courage  d'endiguer  la  Révolution,  elle 
marchait  toujours. 


XVI 


Le  vote  de  l'Assemblée  fut  le  signal  d'une 
fermentation  croissante.  On  était  au  14  juillet, 
l'autel  de  la  Patrie  au  Champ  de  Mars  était 
resté  debout  pour  une  nouvelle  fédération  ;  une 
pétition  répandue  à  des  milliers  d'exemplaires 
avait  été  rédigée  par  Laclos.  Elle  protestait 
contre  le  rétablissement  du  trône  de  Louis  XVI 
et  demandait  la  déchéance;  le  premier  exem- 
plaire présenté  à  l'Assemblée  et  escorté  par 
quatre  mille  individus,  était  signé:  le  peuple. 
L'Assemblée  calme  et  impassible  passa  à  l'ordre 
du  jour...  Mais  le  17  juillet,  la  foule  se  porta 
au  Champ  de  Mars  pour  signer  en  plus  grand 

22 


338         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

nombre,  la  pétition  amendée  par  Brissot,  en 
termes  plus  impératifs.  Deux  invalides  s'étaient 
cachés  sous  l'autel  de  la  Patrie,  sans  autre 
dessein,  déclarèrent-ils,  qu'une  indécente  cu- 
riosité. La  foule  les  prenant  pour  des  conspi- 
rateurs, les  saisit,  les  égorge;  et  leurs  tètes 
placées  au  bout  de  piques,  sont  promenées  jus- 
qu'aux environs  du  Palais-Royal. 

L'agitation  s'accrut  de  l'indignation  des  uns, 
des  soupçons  des  autres*;  La  Fayette  accourut 
avec  un  détachement  des  gardes  nationales  ; 
l'attroupement  conduit  par  quelques  meneurs 
se  barricada  avec  des  charrettes.  Ce  fut  der- 
rière une  de  ces  charrettes  qu'on  tira  sur  le 
commandant  général,  un  coup  de  fusil  qui 
heureusement  rata.  Quelques  miliciens  sautant 
par-dessus  la  barricade,  saisirent  le  coupable, 
le  conduisirent  à  La  Fayette  qui  le  fit  relâcher. 
Marat  désigna  lui-même  comme  auteur  de  cette 
tentative  d'assassinat,  Fournier,  dit  l'Améri- 
cain,   connu    par    sa  participation  h  tous  les 

1.  Mémoires,  t.  III,  p.  104,  105. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         339 

massacres;  l'attroupement  promit  au  général 
et  à  deux  commissaires  de  la  Commune  de  se 
séparer  après  la  signature  de  la  pétition. 

Plusieurs  heures  se  passèrent  ainsi.  Un  dé- 
tachement de  garde  nationale  avait  été  laissé 
en  dehors  du  Champ  de  Mars  pour  signaler  les 
mouvements  hostiles.  On  croyait,  à  l'Hôtel 
de  Ville,  que  tout  se  passerait  paisiblement, 
lorsqu'on  vint  dénoncer  à  l'Assemblée  natio- 
nale les  projets  très  réels  des  émeutiers.  Elle 
mande  aussitôt  à  sa  barre  le  maire  de  Paris, 
décrète  qu'il  pourvoira  à  sa  sûreté,  à  celle  des 
Tuileries  et  de  la  capitale,  et  lui  enjoint  de 
publier  la  loi  martiale.  Le  conseil  de  la  Com- 
mune prit  cette  résolution  et  arbora  le  dra- 
peau rouge. 

Bailly,  le  corps  municipal  suivi  des  batail- 
lons de  grenadiers  de  service,  se  mirent  en 
route.  La  Fayette  les  rejoignit  avec  un  détache- 
ment nombreux  de  la  garde  nationale  à  pied 
et  à  cheval,  et  deux  pièces  de  canon.  On  arriva 
au  Champ  de  Mars  vers  huit  heures  du  soir, 
les  factieux  s'étaient  placés  sur  les  glacis;  dès 


340  LA   JEUNESSE    DE   LA   FAYETTE. 

que  la  municipalité  parut,  les  invectives  écla- 
tèrent :  «  Honte  à  Bailly!  Mort  à  La  Fayette  !  » 
Des  mottes  de  terre  ^  détrempées  par  la  pluie, 
des  pierres  volèrent  de  toutes  parts  sur  la  garde 
nationale,  sur  Bailly,  sur  le  cheval  du  com- 
mandant général  ;  un  coup  de  pistolet  atteignit 
un  dragon  qui  s'était  joint  aux  volontaires  et 
le  blessa.  Bailly  fit  faire  les  sommations  lé- 
gales, on  y  répondit  par  des  huées  ;  alors  avec 
la  douleur  grave  de  son  caractère,  il  donna 
Tordre  de  dissiper  l'émeute  par  la  force;  La 
Fayette  fit  d'abord  tirer  en  l'air  ;  mais  la  po- 
pulace se  reformant  derrière  la  garde  natio- 
nale, l'accabla  de  nouveau  de  pierres.  Alors  une 
décharge  mortelle  éclata  sur  toute  la  ligne,  la 
cavalerie  chargea,  les  canonniers  se  préparè- 
rent à  faire  feu.  La  Fayette  poussa  son  cheval 
à  la  gueule  du  canon,  et  par  ce  mouvement 
hardi  préserva  un  grand  nombre  de  victimes. 
Si  l'on  en  croit  Bailly,  il  y  eut  onze  ou  douze 
tués,  dix  ou  onze  blessés  qui  furent  transportés 

1.  Voir  Discours  de  BaiUy  à  l'Assemblée  7iationale. 


LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  341 

aussitôt  dans  un  hôpital;  deux  chasseurs  volon- 
taires en  revenant,  furent  assassinés,  un  ca- 
nonnier  fut  tué  à  coups  de  couteau.  Les  jour- 
naux grossirent  le  nombre  des  morts  pour 
grandir  le  ressentiment  du  peuple  et  donnèrent 
à  celte  journée  le  nom  de  massacre  du  Champ 
de  Mars.  Elle  donna  à  l'Assemblée  nationale 
trois  mois  de  sécurité  dont  elle  ne  protita 
guère;  le  lendemain  Bailly  vint  lui  rendre 
compte  du  triomphe  de  la  loi,  il  rappela  la 
lettre  qu'il  avait  reçue  du  président  «  la  né- 
cessité de  dissiper  la  conjuration  tramée  contre 
la  patrie,  de  faire  cesser  les  troubles  fomentés 
par  des  étrangers  soudoj'és,  le  devoir  qui  lui 
était  imposé  d'assurer  la  vie  et  la  propriété 
menacées  de  tous  les  citoyens,  eniin  la  néces- 
sité d'assurer  la  liberté  des  délibérations  de 
l'Assemblée  nationale.  »  Il  ajouta  :  .c  qu'un 
scélérat  avait  tiré  à  bout  portant  un  coup  de 
fusil  à  La  Fayette,  mais  qu'heureusement  le 
coup  avait  manqué.  » 

Les  remerciements  de  l'Assemblée  au  maire 
de  Paris  et  à   la  garde  nationale  furent  votés 


342         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE, 

presque  à  l'unanimité;  mais  les  clubs  se  rou- 
vrirent le  soir.  Ils  se  firent  accusateurs,  leurs 
feuilles  couvrirent  de  ridicule  et  d'exécration 
les  noms  de  Bailly  et  de  La  Fayette;  Fréron 
écrivait  :  «  Il  vous  tardait,  Bailly,  et  vous, 
traître  La  Fayette,  de  faire  usage  de  cette  arme 
de  la  loi  martiale  si  terrible  à  manier.  Non, 
non,  rien  ne  lavera  plus  la  tache  indélébile 
du  sang  de  vos  frères,  qui  a  rejailli  sur  vos 
écharpes  et  vos  uniformes.  Il  en  est  tombé 
jusque  sur  vos  cœurs.  C'est  un  poison  lent  qui 
vous  dévorera  jusqu'au  dernier.   » 

Une  multitude  furieuse  vint  la  nuit,  en 
l'absence  de  La  Fayette  assaillir  son  hôtel, 
criantqu'il  fallait  assassiner  sa  femme  et  porter 
sa  tête  au-devant  du  général  • .  Madame  de  La 
Fayette  prit  dans  ce  danger  pressant,  les  pré- 
cautions nécessaires  avec  un  calme  surprenant; 
on  avait  doublé  la  garde  qui  se  mit  en  bataille 
devant  la  porte;  mais  les  assaillants  furent 
au  moment  d'entrer  par  le  jardin  qui  donnait 

1.  Vie  de  madame  de  La  Fayette. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         343 

sur  la  place  du  Palais  Bourbon.  Ils  escaladaient 
déjà  le  petit  mur,  lorsqu'un  corps  de  cavalerie 
les  dispersa. 

On  a  dit  que  La  Fayette,  après  le  17  juin  1791 
avait  eu  encore  une  fois  entre  ses  mains,  la 
république  ou  la  monarchie.  Résolu  comme  un 
système,  désintéressé  comme  un  croyant,  il 
resta  iidèle  à  la  politique  constitutionnelle  et 
s'y  enferma. 

Trois  mois  à  peine  séparaient  la  Constituante 
de  la  fm  de  son  mandat;  elle  commettait  la 
faute  de  déclarer  ses  membres  non  rééligibles, 
au  moment  même  oij  elle  allait  procéder  à  la 
revision  de  la  constitution.  Combien  d'hommes 
et  de  choses  ces  deux  années  avaient  emportés  I 
Les  premiers  rangs  étaient  tombés,  et  les  grandes 
voix  ne  retentissaient  plus.  Tout  le  nœud  de 
la  situation  était  de  savoir  si  la  constitution 
une  fois  achevée,  la  nation  se  reconnaîtrait 
le  droit  de  la  reviser. 

On  se  souvient  de  l'éloquent  et  courageux 
discours  de  Malouet;  il  débutait  ainsi  :  «  On 
vous  propose   de  déterminer  l'époque    et    les 


344         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

conditions  de  l'exercice  d'un  nouveau  pouvoir 
constituant;  on  vous  propose  de  subir  vingt- 
cinq  ans  de  désordres  et  d'anarchie,  avant 
d'avoir  le  droit  d'y  remédier...  En  ne  voulant 
que  renverser  les  obstacles,  vous  avez  ren- 
versé des  principes  et  appris  au  peuple  à  tout 
braver.  Vous  avez  pris  les  passions  du  peuple 
pour  auxiliaires;  c'est  élever  un  édifice  en  sa- 
pant les  fondements.  Il  n'y  a  de  constitution 
libre  et  durable,  hors  le  despotisme,  que  celle 
qui  termine  une  révolution.  » 

La  Fayette  que  le  souci  de  l'ordre  public, 
dans  ces  moments  difficiles,  retenait  trop  sou- 
vent loin  de  l'Assemblée,  ne  s'attacha  qu'à 
maintenir  hors  de  la  constitution  les  décrets 
relatifs  au  clergé,  afin  d'assurer  l'acceptation 
de  Louis  XYI,  et  à  combattre  la  proposition 
de  d'André  qui  remettait  à  trente  ans  la  revi- 
sion  de  la  constitution. 

Dès  le  5  août,  il  avait  fait  une  motion  pour 
hâter  l'achèvement  de  l'acte  constitutionnel  ;  et 
laissant  prévoir  sa  démission  de  commandant 
général,  il  ajoutait  : 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         345 

«  Je  ne  vous  parlerai  point  de  ces  devoirs 
pénibles  que  la  pairie  a  eu  droit  d'attendre 
de  moi,  parce  que  tous  les  genres  de  dévouement 
lui  sont  dus,  mais  dont  il  est  permis  de  calcu- 
ler impatiemment  la  durée.  » 

C'est  dans  la  séance  du  30  août  qu'il  eut  à 
s'expliquer  sur  le  droit  imprescriptible  qu'a  la 
nation  de  modifier  son  gouvernement  ;  il  re- 
vendiqua le  principe  établi  par  un  article  de 
son  projet  de  déclaration  des  droits. 

«  Je  pense  que  la  même  Assemblée  qui  a 
reconnu  la  souveraineté  du  peuple  fran(;ais,  qui 
a  reconnu  le  droit  qu'il  avait  de  se  donner  un 
gouvernement,  ne  peut  méconnaître  le  droit 
qu'il  a  de  le  modifier.  —  Je  pense,  qu'il  serait 
attentatoire  à  ce  droit  souverain  du  peuple 
français  d'adopter  une  proposition  qui  l'en 
prive  pendant  trente  ans,  c'est-à-dire  pendant 
une  génération  tout  entière,  et  je  demande  la 
question  préalable  '.  » 

1.  Mémoires,  t.  IH,  p.  112 


346  L\   Jl'UNESSE   DE    LA   FAYETTE. 

L'Assemblée  se  contenta  de  modifier  la  pro- 
position de  d'André,  en  invitant  la  nation  à 
ne  faire  usage  de  son  droit  que  dans  trente 
ans  ;  elle  votait  de  plus  un  mode  de  revision 
qui  ne  séparait  pas  l'Assemblée  spécialement 
nommée  pour  reviser  la  constitution  des  autres 
corps  législatifs.  La  Fayette  ne  donna  pas  son 
vote  à  ces  dispositions  ;  quand  il  citait  l'exemple 
des  États-Unis,  on  l'interrompait  en  lui  criant  : 
«  Ah  I  l'Amérique  ! ...  » 

Il  proposa  alors,  dans  la  séance  du  34  août, 
un  arlicle  additionnel  bien  modeste  qui  exi- 
geait que  pour  tout  vote  sur  une  proposition  de 
revision,  il  y  eût  appel  nominal  et  scrutin 
public.  C'était  un  article  de  règlement;  il  ne 
fut  pas  même  adopté. 

L'acte  constitutionnel  était  achevé  ;  il  fut 
présenté  solennellement  au  roi  le  3  septembre. 
La  surveillance  du  palais  fut  levée  par  La 
Fayette  dès  ce  moment-là,  les  gardes  intérieurs 
furent  supprimés  ;  toute  liberté  fut  rendue  à 
la  famille  royale.  Thouret  en  rendant  compte 
à     l'Assemblée    de    sa    visite    aux    Tuileries, 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         347 

prononçait  ces  paroles  pleines  d'illusion  :  «  Tout 
présage  que  l'achèvement  de  la  constitution 
sera  aussi  le  terme  de  la  Révolution.  »  C'était 
une  des  dernières  heures  d'espérance  et  de 
liberté. 

Louis  XVI  donna  quelques  jours  à  l'examen 
qu'il  était  censé  faire  de  la  constitution  ;  le  13, 
il  adressait  à  l'Assemblée  un  message  concerté 
avec  Barnave  :  «  Le  vœu  du  peuple  n'est  plus 
douteux  pour  moi,  disait-il;  j'accepte  la  consti- 
tution sous  de  meilleurs  auspices...  Pour 
éteindre  les  haines,  consentons  à  un  mutuel 
oubli  du  passé.  » 

L'Assemblée  adopta  à  l'unanimité,  sur  la  pro- 
position de  La  Fayette,  l'amnistie  générale 
demandée  par  le  roi  ;  toute  la  gauche,  une 
partie  de  la  droite  retentirent  d'applaudisse- 
ments ;  l'amnistie  mit  un  terme  aux  poursuites 
commencées  contre  les  factieux  du  Champ  de 
Mars  ;  mais  elle  eut  aussi  le  précieux  avantage  de 
rendre  à  la  liberté  un  grand  nombre  de  per- 
sonnes qui,  dans  les  départements  ',  se  trou- 

1.  Mémoires,  t.  III,  p.  47. 


348         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

vaient  victimes  d'injustices  obscures  et  de  l'esprit 
de  parti. 

Le  lendemain,  le  roi  parut  à  l'Assemblée  et 
consacra  solennellement  l'acceptation  qu'il 
avait  donnée  à  l'acte  constitutionnel  ;  la  France 
eut  quelques  jours  de  délire  et  de  confiance 
qui  la  ramenèrent  à  ses  anciens  sentiments  pour 
Louis  XYL  La  proclamation  de  la  constitution 
le  18  septembre,  eut  le  caractère  d'une  fête 
religieuse.  La  Fayette  conduisit  la  garde 
nationale  au  Champ  de  Mars  pour  assister  à 
la  lecture  de  l'acte  constitutionnel  faite  à  la 
nation  du  haut  de  l'autel  de  la  Patrie.  On  eût 
dit  que  le  peuple  rachetait,  par  l'excès  même 
des  manifestations  de  sa  joie,  ce  qui  lui  man- 
quait en  solidité  et  en  durée. 

Enfin  le  30  septembre,  le  roi  vint  en  personne 
faire  la  clôture  de  l'Assemblée  constituante. 
«  Sire,  lui  dit  le  président  Target,  en  acceptant 
la  constitution,  vous  avez  fini  la  Révolution.  » 
Et  par  une  sanglante  ironie,  au  moment  où 
ces  paroles  étaient  prononcées,  la  populace 
dételait  les  chevaux  de  la  voiture  de  Robespierre 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         349 

et  de  Pétion,  les  ramenait  en  triomphe  et  les 
couronnait  de  feuilles  de  chêne. 

La  Fayette  crut-il  vraiment  que  l'ère  de  la 
Révolution  était  fermée  ?  Ses  notes  sont  muettes 
sur  ce  point  ;  il  voyait  clairement  les  fautes 
de  l'Assemblée  à  laquelle  il  avait  appartenu  ; 
ces  fautes,  il  les  a  énumérées  lui-même,  il 
n'en  a  pas  oublié  une  seule,  depuis  l'unité  de 
chambre,  la  constitution  civile  du  clergé,  la 
suppression  de  l'inamovibilité  des  juges,  jus- 
qu'à l'affaiblissement  systématique  du  pouvoir 
exécutif  et  des  ressorts  du  gouvernement,  et 
jusqu'à  l'interdiction  de  la  rééligibilité. 

Dès  les  premiers  jours  de  l'installation  de 
l'Assemblée  législative,  La  Fayette  avait  pu 
s'apercevoir  que  les  rôles  étaient  changés,  que 
les  partis  n'étaient  plus  divisés  de  la  même 
manière,  et  que  la  liberté  allait  bientôt  perdre 
ce  que  l'égalité  de  fait  allait  gagner.  Les  so- 
ciétés populaires  échappaient  de  plus  en  plus  à 
l'influence  des  constitutionnels  ;  comme  l'ex- 
périence n'avait  pas  encore  donné  ses  ensei- 
gnements, comme   les    dangers    n'étaient   pas 


350         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

connus,  les  âmes  honnêtes  étaient  plus  faciles 
à  s'égarer.  Jamais,  dans  aucune  de  nos  assem- 
blées, ce  qu'on  appelle  le  centre  n'a  été  plus 
nombreux  ;  jamais  il  n'a  été  aussi  inerte  ;  ja- 
mais la  direction  d'un  pouvoir  décidé  et  ferme 
n'eût  été  plus  nécessaire  et  jamais  elle  ne  fit 
plus  défaut.  Les  journaux  et  les  pamphlets 
non  seulement  envenimaient  les  opinions,  mais 
encore  pervertissaient  les  imaginations,  de  telle 
sorte  que  la  justice  était  désarmée,  et  qu'il 
n'y  avait  plus  de  répression  possible  contre  la 
violence  ;  la  garde  nationale  de  Paris  allait  ra- 
pidement perdre  cette  unité  de  sentiments, 
cette  discipline  volontaire  qui,  sous  le  com- 
mandement de  La  Fayette,  avait  pu  assurer 
l'ordre  public.  Son  âme  sincère  et  droite  vit- 
elle  clairement  l'état  social  de  la  France? 

L'exemple  de  Washington  qui  toujours  hanta 
son  imagination,  lui  fit  donner  sa  démission 
de  commandant  en  chef  des  gardes  nationales 
de  Paris.  Dans  ses  adieux,  il  s'attacha  à  mon- 
trer que  les  jours  de  la  Révolution  faisaient 
place  à  ceux  d'une  organisation  régulière. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         331 

«  Gardez-vous  cependant  de  croire,  disait-il, 
que  tous  les  genres  de  despotisme  soient  dé- 
truits, et  que  la  liberté,  parce  qu'elle  est  con- 
stituée et  chérie  parmi  nous,  y  soit  déjà  suffi- 
samment établie.  Elle  ne  le  serait  point  si  des 
opinions  politiques  ou  des  sentiments  per- 
sonnels, si  surtout  l'usage  sacré  de  la  liberté 
de  la  presse,  pouvaient  jamais  servir  de  pré- 
texte à  des  violences  ;  si  l'intolérance  des  opi- 
nions religieuses,  se  couvrant  du  manteau  de 
je  ne  sais  quel  patriotisme,  osait  admettre 
l'idée  d'un  culte  dominant  ou  d'un  culte 
proscrit;  si  le  domicile  de  chaque  citoyen  ne 
devenait  pas  pour  lui  un  asile  plus  invio- 
lable que  la  plus  inexpugnable  forteresse  ;  si 
enfin  tous  les  Français  ne  se  croyaient  pas 
solidaires  pour  le  maintien  de  leur  liberté 
civile,  comme  de  leur  liberté  politique  et  pour 
la  religieuse  observation  de  la  loi.  » 

La  Fayette  savoura  le  8  octobre  ses  derniers 
moments  de  popularité  ;  la  municipalité  de 
Paris  lui  vota  une  médaille  avec  des  emblèmes 


3d2  la  jeunesse  de  la  fayette. 

et  une  statue  en  marbre  de  Washington.  La 
garde  nationale  lui  offrit  une  épée  forgée  avec 
les  verrous  de  la  Bastille  et  lui  envoya,  dans 
sa  retraite  à  Ghavaniac,  une  députation  à  qui 
le  général  fit  cette  réponse  : 

«  Vous  me  voyez  rendu  aux  lieux  qui  m'ont 
vu  naître  ;  je  n'en  sortirai  que  pour  défendre 
ou  consolider  notre  liberté  commune,  si  l'on 
voulait  y  porter  atteinte.  » 

Madame  de  La  Fayette  avait  quitté  Paris 
avec  joie  ;  leur  voyage  pour  l'Auvergne  fut 
long  :  ils  s'arrêtèrent  souvent  afin  de  répondre 
aux  marques  de  bienveillance  qu'on  ne  cessait 
de  leur  donner  en  route.  La  Fayette  traversait 
les  villes  et  les  bourgs  à  pied,  et  recevait  des 
couronnes  civiques  de  quoi  emplir  la  voiture. 
Toute  la  famille  se  réunit  à  Ghavaniac  auprès 
de  la  vieille  tante  de  La  Faj^ette  qui  avait  au- 
tant de  grâce  que  d'esprit.  Madame  d'Ayen 
et  la  vicomtesse  de  Noailles  vinrent  partager 
leur  bonheur  ;  madame  de  La  Fayette  encore 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         3o3 

fatiguée  de  tout  ce  qu'elle  avait  souffert  depuis 
deux  ans,  ne  pouvait  se  livrer  à  une  entière 
dilatation  de  cœur.  Qu'aurait-elle  dit,  si  elle 
avait  lu  les  injures  que  certaines  feuilles  lan- 
çaient à  La  Fayette  jusque  dans  sa  retraite*  : 
«  Ce  héros  n'est  qu'un  courtisan;  ce  sage  n'est 
qu'un  charlatan.  » 

Ce  mari  tant  aimé  écrivait  le  20  octobre  1791 
à  la  comtesse  de  Simiane  : 

«  Je  jouis,  en  amant  de  la  liberté  et  de 
l'égalité,  de  ce  changem-ent  total  qui  a  mis  tous 
les  citoyens  au  même  niveau,  qui  ne  respecte 
que  les  autorités  légales.  Je  ne  puis  vous  dire 
avec  quelle  délectation  je  me  courbe  devant 
un  maire  de  village.  Il  faut  être  un  peu  enthou- 
siaste pour  jouir  de  tout  cela  comme  moi  ;  je 
ne  demande  pas  que  vous  en  jouissiez  avec 
moi,  mais  du  moins,  jouissez-en  pour  moi.  » 

Ces  mots,  au  lendemain  d'un  changement  si 
brusque  et  si  complet,  ont  bien  leur  éloquence. 


1.  Voir  Journal  de  la  Révolution,   1791. 

23 


354        LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

La  Fayette  ne  garda  pas  longtemps  un  repos 
si  désiré,  il  faillit  d'abord  être  tiré  de  sa  retraite 
pour  devenir  maire,  en  remplacement  de 
Bailly.  C'eût  été  pour  lui  une  lutte  de  tous  les 
jours  avec  les  Jacobins,  lutte  dans  laquelle  il 
eût  été  infailliblement  tué.  Il  était  en  compéti- 
tion avec  Pétion.  Heureusement  la  reine  pré- 
féra le  factieux  à  l'honnête  homme  et  Pétion 
l'emporta.  «  M.  de  La  Fayette,  disait  Marie- 
Antoinette,  ne  veut  être  maire  de  Paris  que 
pour  devenir  bientôt  maire  du  palais.  Pétion 
est  un  jacobin,  mais  c'est  un  sot  incapable 
d'être  jamais  chef  de  parti;  ce  sera  un  maire 
nul.  »  Et  avec  son  ignorance  des  hommes,  elle 
ajoutait  :  «  D'ailleurs,  il  est  possible  que  l'in- 
térêt qu'il  sait  que  nous  prenons  à  sa  nomina- 
tion le  ramène  au  roi.  » 

Pétion  fut  nommé  maire  de  Paris  par  plus 
de  six  mille  suffrages,  La  Fa3'ette  n'en  obtint 
que  trois  mille.  La  bourgeoisie  sortait  des  af- 
faires avec  l'un;  les  clubs  y  entraient  avec 
l'autre. 

Une  nouvelle  carrière  plus  faite  pour  l'en- 


LÀ  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         355 

traîner  allait  s'ouvrir  devant  La  Fayette  :  le 
14  décembre,  le  roi  était  venu  lui-même  à 
l'Assemblée  législative  déclarer  qu'il  avait  si- 
gnifié à  l'électeur  de  l'rèves  :  «  que  si,  avant  le 
lo  janvier,  tout  attroupement  armé  de  Français 
réfugiés  n'avait  pas  cessé  dans  ses  États,  il  ne 
verrait  plus  en  lui  qu'un  ennemi  de  la 
France.  » 

A  la  même  séance  le  ministre  de  la  guerre, 
M.  deNarbonne,  annonçait  la  formation  de  trois 
armées  de  cinquante  mille  hommes  et  disait  : 
«  que  la  Patrie  désignait  pour  chefs  les  généraux 
Rochambeau,Luckner,  et  La  Fayette.  »  La  salle 
retentit  à  plusieurs  reprises  d'applaudisse- 
ments. 

Lorsque^  Narbonne  proposa  au  conseil  des  mi- 
nistres, la  nomination  de  La  Fayette,  Louis  XVI 
s'y   opposa. 

«  Si  Votre  Majesté  ne  le  nomme  pas  au- 
jourd'hui, repartit  le  ministre,  le  vœu  national 
vous  y  obligera  demain.  » 

1.  Mémoires,  t.  III,  p.  291. 


356         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Le  roi  céda  et  La  Fayette  quitta  Gliavaniac 
fin  décembre  1791,  pour  aller  prendre  son 
commandement 

Il  ne  devait  revenir  que  quatorze  ans  plus 
tard  dans  cette  retraite  pleine  pour  lui  de 
souvenirs  d'enfance 


XVII 


Nous  avons  voulu  faire  juger  La  Fayette 
par  ses  lettres,  ses  discours  et  par  ses  fragments 
de  Mémoires.  Il  nous  semble  que  son  caractère, 
ses  idées  sont  maintenant  connus.  Sa  conduite 
n'a  jamais  été  ambiguë,  il  n'a  manqué  ni  de 
résolution  ni  de  courage,  et  son  libéralisme  de 
bon  aloi  n'a  jamais  fléchi.  Il  va  passer,  dans  l'an- 
née 1792,  par  une  décisive  épreuve,  il  ne  faillira 
pas  davantage;  à  un  jour  donné,  il  se  trouvera 
seul  n'étant  pas  suivi  par  son  parti  découragé 
et  décimé,  et  il  continuera  jusqu'au  bout  sa  voie, 
celle  qu'il  croit  être  la  vérité  politique.  C'est 
la  période  la  plus  dramatique  de  sa  vie,  celle 


358  LA  JEUNESSE  DE   LA  FAYETTE. 

OÙ  il  eut  à  choisir  entre  l'exil  et  l'échafaud. 

A  proprement  parler,  les  huit  premiers 
mois  de  cette  année  1792  ne  furent  pour  lui 
qu'une  lutte  incessante  contre  les  Jacobins;  il 
entra  dans  cette  lutte  avec  la  conscience  la  plus 
droite  qui  fut  jamais.  Par  une  contradiction  qui 
tient  à  son  cœur,  il  s'étonne  que  la  royauté 
qu'il  avait  mise  aux  arrêts  soit  moins  respectée; 
de  même  aussi  qu'après  avoir  tout  fait  pour 
empêcher  la  fuite  de  Varennes,  il  essayera  de 
la  recommencer  en  voulant  enlever  le  roi  à 
Gompiègne;  de  même  enfin  qu'avec  le  sentiment 
impassible  du  juste  et  de  la  légalité,  il  n'hési- 
tera pas  pour  défendre  la  constitution,  à  entrer 
en  révolte  contre  l'Assemblée  législative.  Il  fut 
un  des  seuls  citoyens  qui  eurent  le  courage 
civil  tout  entier,  uni  à  une  sérénité  parfaite 
et  à  une  grande  pitié. 

Nous  entrons  dans  le  drame. 

Quand  La  Fajette  revint  à  Paris  \  Nar- 
bonne,    le   ministre   de  la  guerre,  était  parti 

1.  Mémoires,  t.  III,  p.  292  et  suivantes. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         339 

pour  visiter  la  frontière,  en  lui  donnant  ren- 
dez-vous à  Metz  avec  Luckner  et  Rochambeau. 
Il  fut  reçu  par  Louis  XVI  avec  politesse;  et, 
se  présentant  à  la  barre  de  l'Assemblée,  le 
24  décembre  1791,  il  insista  sur  son  dévoue- 
ment inaltérable  au  maintien  de  la  constitu- 
tion. «  Le  peuple  français  qui  a  juré  de  vaincre 
ou  de  mourir  pour  la  liberté,  répondit  le  pré- 
sident Lemontey,  présentera  toujours  avec 
confiance,  aux  nations  et  aux  tyrans,  la  consti- 
tution et  La  Fayette.   » 

Quand  il  quitta  Paris,  la  garde  nationale 
bordait  les  rues.  Il  se  rendit  directement  à  son 
quartier  général  à  Metz,  où  il  fut  convenu  avec 
Narbonne  que  les  trois  généraux  prendraient 
position  à  Liège,  à  Trêves  et  à  Goblentz. 
Il  écrit  aussitôt  à  Washington  (22  janvier  1792)  : 

«  Lorsque  j'ai  vu  nos  libertés  et  la  consti- 
tution sérieusement  menacées,  et  que  je  pou- 
vais être  utilement  employé  à  combattre  pour 
noire  vieille  cause,  je  n'ai  pas  résisté  aux 
vœux  de  mes  concitoyens,  et,   aussitôt  après 


3G0  LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE. 

l'arrivée  du  courrier  du  roi,  je  suis  parti  pour 
Paris,  d'où  je  suis  venu  à  Metz...  Les  régi- 
ments réguliers  sont  loin  d'être  complets.  Les 
bataillons  volontaires  vont  très  bien;  en  gé- 
néral, les  officiers  et  les  sous-officiers  sont 
patriotes,  mais  peu  disciplinés.  Un  tiers  des 
officiers  est  bon,  un  autre  tiers  est  déjà  parti; 
le  reste,  très  mal  intentionné,  s'en  va  bientôt, 
j'espère.  Ceux  qui  nous  ont  quittés  sont  assez 
bien  remplacés.  Nous  manquons  d'officiers  gé- 
néraux; je  continue  (et  je  suis  le  seul  qui,  à 
cause  de  ma  popularité,  puisse  le  tenter)  à  établir 
une  sévère  discipline,  en  dépit  des  clameurs 
jacobines;   et  je  pense  que  l'armée  ira  bien.  » 

Les  constitutionnels  dont  La  Faj^ette  étaient 
le  chef  allaient  être  les  victimes  des  deux 
partis  qui  se  disputaient  l'ascendant  :  les  Jaco- 
bins et  les  Girondins.  Ils  allaient  être  immolés 
à  l'envie,  aux  méfiances  et  aux  excitations 
populaires.  Déjà,  les  Girondins  avaient  la  main 
sur  le  pouvoir.  Narbonne,  se  sentant  menacé, 
s'était  fait  écrire  une  lettre  ostensible  par  La 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         361 

Fayette  ;  dans  cette  lettre,  le  général  disait  au 
ministre  (4  mars)  :  «  Après  avoir  employé  les 
conseils  et  les  instances  de  l'amitié,  j'userai 
des  droits  que  me  donne  ma  position,  pour 
vous  répéter  que  votre  retraite,  dans  les  cir- 
constances actuelles,  serait  pernicieuse  et,  par 
conséquent,  coupable.   » 

Tandis  que  cette  démarche  paraissait  à 
Louis  XVI  une  oppression  exercée  sur  sa  li- 
berté personnelle,  d'autre  part,  Narbonne  avait 
blessé  les  susceptibilités  démocratiques  de 
l'Assemblée,  en  faisant  appel  «  à  ses  membres 
les  plus  distingués  ».  Il  est  renvoyé  le  9 mars; 
son  collègue  de  Lessart  est  décrété  d'accusa- 
tion le  lendemain.  Le  ministère  girondin  avec 
Rolland,  de  Grave  et  Dumouriez  entre  aux 
affaires,  et,  le  20  avril,  sur  la  proposition  for- 
melle du  roi,  la  guerre  est  déclarée. 

Les  trois  généraux  étaient  à  Paris  pendant 
cette  crise  ministérielle;  ils  avaient  été  appelés 
au  commencement  de  mars  pour  délibérer  sur 
le  plan  d'une  campagne  qui  paraissait  dès  lors 
inévitable.  Rochambeau  avait  proposé  que  La 


362        LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Fayette,  avec  son  armée,  entrât  dans  les  Pays- 
Bas,  «  parce  qu'il  s'agit  là  d'une  révolution, 
avait-il  dit  assez  naïvement  au  conseil,  et 
Votre  Majesté  sait  que  M.  de  La  Fayette  s'y 
connaît  mieux  que  personne  ». 

Ce  séjour  ^  à  Paris,  se  prolongeant,  exaspé- 
rait les  Jacobins.  La  lettre  de  La  Fayette  à 
Narbonne  rendue  publique  n'était  pas  pour 
les  calmer.  Dans  une  séance  orageuse  au  club 
des  Jacobins,  présidée  par  Danton,  Robespierre, 
répondant  à  Brissot  et  à  Guadet,  s'était  écrié  : 

«  J'oublie  vos  injures,  je  dévore  vos  ou- 
trages, mais  à  une  condition,  c'est  que  vous 
combattrez  avec  moi  les  partis  qui  déchirent 
notre  pays,  et  le  plus  dangereux  de  tous,  celui 
de  La  Fa^^ette,  de  ce  prétendu  héros  des  deux 
mondes  qui,  après  avoir  assisté  à  la  révolution 
du  nouveau  monde,  ne  s'est  appliqué  jusqu'ici 
qu'à  arrêter  les  progrès  de  la  liberté  dans 
l'ancien.    Vous,  Brissot,   n'ètes-vous  pas  con- 

1.  Les  Rcvohitions  de  Paris. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         363 

venu  avec  moi  que  ce  chef  d'une  armée  était 
le  bourreau  et  l'assassin  du  peuple,  que  le 
massacre  du  Champ  de  Mars  avait  fait  rétro- 
grader de  vingt  ans  la  Révolution  ?  Cet  homme 
est-il  moins  redoutable  parce  qu'il  est  aujour- 
d'hui à  la  tête  de  l'armée?  Hàtez-vous  donc  I 
Faites  mouvoir  horizontalement  le  glaive  des 
lois  pour  frapper  toutes  les  têtes  des  grands 
conspirateurs;  les  nouvelles  qui  nous  arrivent 
de  son  armée  sont  sinistres,  déjà  il  sème  la 
division  entre  les  gardes  nationales  et  la  troupe 
de  ligne...  » 

C'était  un  appel  direct  à  la  guillotine.  La 
Fayette  était  retourné  à  Metz,  il  fut  frappé 
de  l'indiscipline  que  l'organisation  jacobine 
semait  dans  ses  troupes  et  dès  les  premiers 
jours  du  ministère  de  Dumouriez,  il  lui  adressa 
un  mémoire;  La  Rochefaucauld  et  Jaucourt  le 
lui  remirent,  au  nom  de  La  Fayette,  leur 
ami.  Il  y  énumérait  les  conditions  nécessaires 
à  tout  gouvernement  pour  durer;  il  s'enga- 
geait   à    faire   respecter   les    lois,    la    dignité 


364         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

royale,  la  liberté  religieuse;  mais  cet  écrit 
n'eut  aucun  résultat. 

La  guerre  venait  d'être  déclarée  et  Dumou- 
riez  n'avait  pas  d'autre  jDensée  que  de  faire 
accepter  à  La  Fayette  un  plan  de  campagne. 
Il  le  plaçait  à  la  tête  du  premier  corps  d'ar- 
mée qui  devait  pénétrer  brusquement  en  Bel- 
gique, avant  que  la  Prusse  pût  entrer  en  ligne; 
mais  en  devenant  général,  La  Fayette  était 
resté  le  chef  du  parti  modéré.  En  faisant  face 
à  l'étranger,  il  regardait  toujours  vers  l'inté- 
rieur; sans  doute  il  avait  besoin  de  la  gloire 
pour  reconquérir  ce  rôle  d'arbitre  de  la  Révo- 
lution qui  commençait  à  lui  échapper;  mais 
il  savait  aussi  qu'une  défaite  le  perdrait  ;  les 
hardiesses  qui  compromettent  une  armée  ne 
convenaient  pas  à  sa  situation;  il  était  fait 
pour  défendre  avec  intrépidité  la  frontière 
plutôt  que  pour  exécuter  en  pays  ennemi  les 
témérités  de  Dumouriez. 

Aussi  *  quand  au  moment  de  la  déclaration 

1.  Mémoires,  i.  111,  p.  311. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         363 

de  guerre,  La  Fayetle  fit  une  proclamation  à 
son  armée,  il  s'adressait  à  la  nation  autant 
qu'à  ses  troupes  (10  mai  189^): 

«  Convaincu  par  l'expérience  d'une  vie  dé- 
vouée à  la  liberté,  qu'elle  ne  se  conserve  que 
parmi  les  citoyens  soumis  aux:  lois,  comme  elle 
ne  se  défend  qu'avec  des  troupes  subordonnées, 
j'ai  servi  le  peuple  sans  le  flatter;  et  dans  ma 
constante  lutte  contre  la  licence  et  l'anarchie, 
j'ai  mérité  l'honorable  haine  de  tous  les  ambi- 
tieux et  de  toutes  les  factions.  Aujourd'hui 
que  l'armée  attend  de  moi,  non  une  perni- 
cieuse complaisance,  mais  une  discipline  in- 
flexible, c'est  en  remplissant  rigoureusement 
ce  devoir  que  je  justifierai  l'affection  qu'elle 
m'accorde  et  l'estime  qu'elle  me  doit... 

»  Soldais  de  la  constitution,  ne  craignez  pas 
qu'elle  cesse  de  veiller  pour  vous,  quand  vous 
combattez  pour  elle. 

»  Sans  doute,  le  corps  législatif  et  le  roi, 
s'uniront  intimement  dans  cet  instant  décisif 
pour  assurer  l'empire  de  la  loi  ;  les  personnes 


336  LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE, 

et  les  propriétés  seront  respectées,  la  liberté 
civile  et  religieuse  ne  sera  pas  profanée... 
Tous  les  partis  seront  dispersés  et  la  constitu- 
tion dominera  seule  et  sur  les  rebelles  qui  l'at- 
taquent à  force  ouverte,  et  sur  les  traîtres  qui, 
en  la  dénaturant  par  leurs  viles  passions, 
semblent  avoir  juré  de  la  faire  craindre  au 
dedans  et  méconnaître  au  dehors... 

»  Oui,  nous  aurons  ce  prix  de  nos  travaux 
et  de  notre  sang;  attestons-en  avec  confiance 
et  les  représentants  élus  du  peuple,  qui  ont 
juré  de  ne  pas  plus  transiger  avec  les  devoirs 
de  la  constitution  que  nous  avec  les  dangers, 
et  son  représentant  héréditaire,  ce  roi  citoyen 
dont  la  constitution  a  inébranlablement  fondé 
le  trône  !... 

»  Quant  à  nous,  munis  des  armes  que  la 
liberté  a  consacrées  et  de  la  déclaration  des 
droits,  marchons  à  l'ennemi  !  » 

Ce  manifeste^  qui  s'adressait  plutôt  à  des 
gardes  nationales  qu'à  des  soldats  en  campagne, 

1.  Journal  de  Paris,  5  mai  1792. 


LA  JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  367 

porte  bien  sa  date.  Il  indique  les  préoccupations 
que  les  Jacobins,  par  leurs  encouragements  à 
l'indiscipline,  par  leur  passion  d'anéantissement 
de  toute  autorité  militaire,  laissaient  dans  l'es- 
prit de  La  Fayette;  et,  en  effet,  quelques  jours 
après,  le  général  Dillon  était  abandonné  par 
ses  troupes  ;  accablé  d'injures  et  de  menaces, 
forcé  de  se  réfugier  dans  une  ferme,  il  y  fut 
rejoint  par  ses  soldats  qui  le  coupèrent  par 
morceaux  et  les  jetèrent  au  feu.  Rochambeau, 
indigné  des  horreurs  que  l'indiscipline  venait 
de  produire,  aussi  bien  que  des  changements 
apportés  au  plan  de  campagne  primitif,  avait 
envoyé  sa  démission.  Le  corps  d'armée  de 
La  Fayette  n'avait  pas  éprouvé  d'échec  ;  lui 
aussi  avait  reçu  brusquement  des  ordres  nou- 
veaux, modifiant  profondément  les  opérations 
projetées,  il  les  avaient  exécutés  en  se  portant 
à  marches  forcées  de  Metz  à  Givet^  Dans  une 
lettre  confidentielle  du  nouveau  ministre,  M.  de 
Grave,  à  Biron,  lettre  que  celui-ci  eut  l'impru- 

1.  Mémoires  de  La  Fayette,  t.  III,  p.  318. 


268         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

dence  de  montrer  à  Berthier  alors  attaché  à 
l'état-major  de  La  Fayette,  le  cabinet  se  pré- 
parait à  faire  tomber  sur  le  général  l'échec  des 
opérations  ;  cette  intrigue  fut  déjouée  par  l'ac- 
tivité des  troupes  et  les  bonnes  dispositions 
prises  par  leur  chef. 

Ainsi  finit  cette  première  expédition  dont 
les  résultats  déplorables  encouragèrent  les  gé- 
néraux étrangers  à  s'engager  étourdiment  dans 
la  Champagne.  Par  suite  de  la  retraite  de  Ro- 
chambeau,  les  armées  furent  partagées  entre 
deux  commandements,  celui  de  Luckner  et 
celui  de  La  Fayette  ;  ce  dernier  reçut  l'ordre  de 
garantir  Maubeuge  ;  et,  dans  une  affaire  d'avant- 
garde,  son  ami  le  général  Gouvion  fut  emporté 
par  un  boulet.  C'était  par  de  petites  rencontres 
que  cette  jeune  armée  se  préparait  à  des  com- 
bats plus  considérables. 

Cependant  les  Girondins  et  les  Jacobins  sus- 
pendaient un  moment  leurs  animosités,  pour 
renverser  ce  qui  restait  du  faible  pouvoir  du 
roi.  La  bourgeoisie,  personnifiée  dans  les  Feuil- 
lants et  dans  La  Fayette,  restait  seule  attachée 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         369 

à  la  constitution,  mais  les  Girondins  n'étaient 
qu'un  groupe;  les  Jacobins,  au  contraire, 
étaient  un  parti  puissamment  organisé  ; 
leurs  clubs  partout  usurpaient  le  gouverne- 
ment et  dominaient  l'administration.  A  me- 
sure que  le  pouvoir  arraché  des  mains  de 
Louis  XVI  par  l'Assemblée  s'évanouissait,  il 
passait  dans  les  mains  de  la  Commune  de 
Paris. 

«  Les  Jacobins  paraissaient  si  puissants,  dit 
La  Fayette,  que  personne  n'osait  attaquer 
corps  à  corps  cette  formidable  secte.  » 

Il  crut  devoir  la  dénoncer  publiquement 
à  la  nation  ;  il  pensait  qu'un  exemple  était 
nécessaire  pour  encourager  la  majorité  de 
l'Assemblée,  faible  dans  ses  résolutions  et 
dominée  par  la  violence  plus  encore  que  par 
l'éloquence. 

C'était  un  acte  courageux.  Le  manifeste 
adressé  à  l'Assemblée  législative  était  daté  du 
16  juin  1792;  on  y  retrouve  comme  dans  ses 
lettres,  comme  dans  son  adresse  à  ses  soldats, 


370         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

l'esprit  de  l'époque,  c'est-à-dire  la  foi  absolue 
et  presque  naïve  dans  les  idées!... 

«  Persuadé,  messieurs,  qu'ainsi  que  les  droits 
de  l'homme  sont  la  loi  de  toute  assemblée 
constituante,  une  constitution  devient  la  loi 
des  législateurs  qu'elle  a  établis,  c'est  à  vous- 
mêmes  que  je  dois  dénoncer  les  efforts  trop 
puissants  que  l'on  fait  pour  vous  écarter  de 
cette  règle  que  vous  avez  promis  de  suivre. 

»  Rien  ne  m'empêchera  d'exercer  ce  droit 
d'un  homme  libre  et  de  remplir  ce  devoir  d'un 
citoyen... 

»  Vos  circonstances  sont  difficiles;  la  France 
est  menacée  au  dehors  et  agitée  au  dedans. 
Tandis  que  des  cours  étrangères  annoncent 
l'intolérable  projet  d'attenter  à  notre  souverai- 
neté nationale,  et  se  déclarent  les  ennemis  de 
la  France,  des  ennemis  intérieurs,  ivres  de  fa- 
voritisme et  d'orgueil,  entretiennent  un  chi- 
mérique espoir  et  nous  fatiguent  encore  de 
leur  insolente  malveillance... 

»  Pouvez-vous  dissimuler  qu'une  faction,  et 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         371 

pour  éviter  les  dénominations  vagues,  que  la 
faction  jacobite  '  a  causé  tous  les  désordres? 
C'est  elle  que  j'en  accuse  hautement;  organisée 
comme  un  empire  à  part  dans  sa  métropole  et 
dans  ses  affiliations,  aveuglément  dirigée  par 
quelques  chefs  ambitieux,  cette  secte  forme 
une  corporation  distincte  au  milieu  du  peuple 
français,  dont  elle  usurpe  les  pouvoirs,  en  sub- 
juguant ses  représentants  et  ses  mandataires. 
C'est  là  que  dans  des  séances  publiques,  l'a- 
mour des  lois  se  nomme  aristocratie  et  leur  in- 
fraction patriotisme;  là,  les  assassins  de  Désilles 
trouvent  des  triomphes,  les  crimes  de  Jourdan 
trouvent  des  panégyristes;  là,  le  récit  de  l'as- 
sassinat qui  a  souillé  la  ville  de  Metz  vient  en- 
core d'exciter  d'infernales  acclamations.  Croira- 
t-on  échapper  à  ces  reproches,  en  se  targuant 
d'un  manifeste  autrichien  où  les  sectaires  sont 
nommés?   Sont-ils  devenus  sacrés   parce  que 


1.  La  Fayette  se  servait  parfois  du  mot  jacobite  au  lieu  de 

jacobin,  pour  rapprocher  par  la  même  dé>ignation  deux  partis 

qui  lui  paraissaient  également  opposés  aux    principes  de  li- 
berté . 


372         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Léopold  a  prononcé  leurs  noms?  Et  parce  que 
nous  devons  combattre  les  étrangers  qui  s'im- 
miscent dans  nos  querelles,  sommes-nous  dis- 
pensés de  délivrer  notre  patrie  d'une  tyrannie 
domestique?...  C'est  moi  qui  vous  dénonce 
cette  secte. 

»  Il  faut  que  les  citoyens  ralliés  autour  de 
la  constitution  soient  assurés  que  les  droits 
qu'elle  garantit  sont  respectés  avec  une  fidé- 
lité religieuse,  qui  fera  le  désespoir  de  ses 
ennemis  cachés  ou  publics...  Faites  que  la 
justice  criminelle  reprenne  sa  marche  consti- 
tutionnelle, que  l'égalité  civile,  que  la  liberté 
religieuse  jouisse  de  l'entière  application  des 
vrais  principes  ;  que  le  pouvoir  royal  soit  intact, 
car  il  est  garanti  par  la  constitution  ;  que  le 
roi  soit  révéré,  car  il  est  investi  de  la  ma- 
jorité nationale;  enfin  que  le  règne  des  clubs 
anéanti  par  vous,  fasse  place  au  règne  de  la 
loi;  leurs  usurpations,  à  l'exercice  ferme  et 
indépendant  des  autorités  constituées!...  » 

Ce  document  est  un  des  plus  précieux  qui 


LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  373 

nous  soient  restés  ;  il  caractérise  mieux  qu'aucun 
autre,  la  véritable  situation  de  la  France.  Il 
faut  avoir  lu  ces  pages  intrépides  que  l'on 
connaît  peu,  pour  apprécier  la  conduite  de  La 
Fayette  dans  ces  jours  terribles  où  la  délation 
et  la  peur  paralysaient  la  conscience'. 

Cette  dénonciation  courageuse  contre  les  Ja- 
cobins dont  La  Fayette  avait  adressé  une  copie 
au  roi,  fut  écoutée  avec  un  religieux  silence 
et  vivement  applaudie.  Les  modérés  deman- 
dèrent que  la  lettre  fût  imprimée  et  envoyée 
dans  les  départements.  Les  Girondins  élevèrent 
des  doutes  sur  son  authenticité;  Guadet  en 
vint  à  prononcer  le  nom  de  Gromwell.  La 
lettre,  sur  sa  proposition,  fut  renvoyée  au  co- 
mité de  surveillance  pour  vérifier  la  signature. 
Soixante-quinze  départements  et  plusieurs 
grandes  villes  se  hâtèrent  d'exprimer  leur  ad- 
hésion aux  principes  que  La  Fayette  avait  pro- 
clamés.   C'est   alors   que   sous   le  prétexte  de 


1.  Mémoires  de  La  Fayette,  t.  III,  p.  332,  et  Souvenirs 
Mathieu  Dumas,  t.  II. 


374         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

devancer  son  action  '  une  insu  rrection  contre 
la  cour  fut  résolue.  Les  Jacobins  préparèrent  la 
journée  du  20  juin  «  avec  la  connivence  de  la 
Gironde,  furieuse,  dit  La  Fayette,  d'avoir  vu  ren- 
voyer ses  min istres  Clavières ,  Servan  et  Roi land .  » 

Nous  ne  décrirons  pas  cette  journée  où  aux 
accents  du  Ça  ira,  une  populace  de  tout  sexe, 
de  tout  âge,  de  toute  condition  brandissant  des 
armes  de  toute  espèce,  après  avoir  traversé 
la  salle  des  séances,  comme  pour  associer  les 
représentants  de  la  nation  à  leurs  violences, 
allèrent  accabler  d'insultes  dans  son  palais,  le 
roi  qui  ne  dut  la  conservation  de  la  vie  qu'à 
son  courage  tranquille,  au  dévouement  de  sa 
sœur,  aux  efforts  de  quelques  gardes  et  d'un 
petit  nombre  d'amis,  notamment  du  brave  Ac- 
locque  et  du  maréchal  de  Mouchy  ^. 

La  Fayette  était  campé  devant  Bavay  et  tout 
près  de  l'ennemi,  lorsqu'il  apprit  ce  nouvel 
attentat.   Soutenir  le  roi  qu'il  avait  primitive- 

1.  Voir  Mémoires  de  Barba  roux. 

2.  Voir  La  Chronique  des  cinquante  jours  par  Rœderer,  1  vol. 
in-8°,  chez  Lachevardière,  1832. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         37o 

ment  abaissé,  lui  parut  une  tentative  digne  à 
la  fois  de  sa  situation  de  chef  de  parti  et  de 
sa  loyauté  de  soldat.  Il  chargea  Bureaux  de 
Puzy  de  se  rendre  à  Menin  où  il  supposait 
que  se  trouvait  Luckner  ;  il  informait  le  vieux 
maréchal  d'un  changement  de  position  pour 
ses  troupes  et  surtout  de  son  intention  de  se 
rendre  à  Paris,  à  moins  que  son  collègue  ne  vît 
dans  cette  absence  quelque  inconvénient  pour 
le  service.  Luckner  blâma  le  voyage  de  La 
Fayette.  «  Les  sans-culottes,  dit-il  à  Bureaux 
de  Puzy,  lui  couperont  le  cou.  »  Cependant  il 
ne  formula  aucune  objection  contre  l'absence 
momentanée  de  son  jeune  collègue. 

Après  avoir  mis  son  armée  en  sûreté  sous 
le  canon  de  Maubeuge,  La  Fayette  partit  avec  un 
aide  de  camp,  M.  de  la  Colombe,  bien  résolu 
à  braver  les  Jacobins  et  à  prendre  hautement 
la  responsabilité  de  son  manifeste  à  l'Assem- 
blée législative.  Dans  une  lettre  du  22  juin  au 
ministre  de  la  guerre,  Lajart,  il  disait  : 

«  Mon  combat  avec  les  factieux  est  à  mort, 
et  je  veux  le  terminer  bientôt.  » 


376         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

En  traversant  Soissons,  La  Fayette  reçut 
l'adminislration  départementale  de  l'Aisne  qui 
vint  le  supplier  d'abandonner  sa  résolution, 
tant  on  était  persuadé  qu'il  succomberait  dans 
cette  lutte  ;  La  Fayette  fut  inflexible,  il  descen- 
dit à  Paris  le  28  juin,  chez  son  ami,  le  duc  de 
La  Rochefoucauld. 

Sa  mère,  la  duchesse  d'Enville,  la  petite- 
fille  de  l'auteur  des  Maximes,  l'avait  élevé,  en 
grande  dame  qu'elle  était,  au  milieu  des  esprits 
les  plus  originaux  et  les  plus  libres  de  son 
temps  ;  il  avait  beaucoup  vu,  ayant  beaucoup 
voj'^agé.  Personne,  si  ce  n'est  son  cousin  ger- 
main, le  duc  de  Liancourt,  n'avait  plus  com- 
plètement rompu  avec  les  préjugés  et  les  va- 
nités de  caste.  Simple  et  droit,  comme  les  vrais 
aristocrates,  il  collaborait  au  journal  la  Société 
de  89.  Ce  n'est  pas  lui  qui  recula  devant  la 
nécessité  de  séculariser  la  société  française  et 
devant  la  proclamation  du  principe  de  l'éga- 
lité du  partage  entre  les  enfants.  Élu  le  17  jan- 
vier 1791,  membre  du  Directoire  du  départe- 
ment de  Paris,  il  avait  la  veille  du   20  juin, 


LA   JEUNESSE   DE   LA    FAYETTE.  377 

d'accord  avec  ses  collègues,  constitutionnels 
comme  lui,  mandé  Pétion  et  l'avait  sommé  de 
prendre  sans  délai  toutes  mesures  nécessaires 
pour  empêcher  les  rassemblements  contraires 
à  la  loi,  mesures  que  le  maire  ne  prit  pas  K 
C'était  donc  un  homme  de  devoir  que  le  duc 
de  La  Rochefoucauld  ;  il  n'y  avait  pas  d'àme 
plus  libérale  et  plus  haute,  de  caractère  plus 
noble.  On  ne  s'étonnera  pas  que  La  Fayette 
lui  eût  demandé  l'hospitalité  dans  une  des 
circonstances  les  plus  graves  de  sa  vie  ;  il 
réunit  ses  principaux  amis,  Mathieu  Dumas, 
Ramond,  Vaublanc,  Dumolard,  Lafont-Ladebat, 
Daverhoult,  Quatremère,  et  leur  annonça  son 
intention  de  se  rendre  aussitôt  à  l'Assemblée. 


1.  Voir  Toulongeon,  Histoire  de  France  depuis  178!),    t.  II, 
p.  179,  180.  Édition  de  1801. 


XVIII 


On  était  au  28  juin,  La  Fayette  demanda  au 
président  de  l'Assemblée  d'être  introduit;  il  se 
présenta  seul  à  la  barre  et  prononça  ces  pa- 
roles : 

«  Je  dois  d'abord  vous  assurer,  messieurs, 
qu'après  les  dispositions  concertées  entre  le 
maréchal  Luckner  et  moi,  ma  présence  ici  ne 
compromet  aucunement  le  succès  de  nos 
armes,  ni  la  sûreté  de  l'armée  que  je  com- 
mande. 

»  Voici  maintenant  les  motifs  qui  m'amè- 
nent :  on  a  dit  que  ma  lettre  du  16  à  l'Assem- 


LA   JEUNESSE   DE   LA   FAYETTE.  379 

blée  nationale  n'était  pas  de  moi;  on  m'a 
reproché  de  l'avoir  écrite  au  milieu  d'un  camp, 
je  devais  peut-être  pour  l'avouer  me  présenter 
seul  et  sortir  de  cet  honorable  rempart  que 
l'affection  des  troupes  formait  autour  de  moi. 

»  Une  raison  plus  puissante,  messieurs,  m'a 
forcé  de  me  rendre  au  milieu  de  vous;  les 
violences  commises  le  20  aux  Tuileries  ont 
excité  l'indignation  et  les  alarmes  de  tous  les 
bons  citoyens  et  particulièrement  de  l'armée. 
J'ai  cru  devoir  arrêter  sur-le-champ  les 
adresses  par  l'ordre  que  je  dépose  sur  le 
bureau;  vous  y  verrez  que  j'ai  pris  avec  mes 
braves  compagnons  d'armes  l'engagement 
d'exprimer  seul  nos  sentiments  communs,  et 
le  second  que  je  joins  également  ici,  les  con- 
firme dans  cette  juste  attente. 

»  ...Messieurs,  c'est  comme  citoyen  que  j'ai 
l'honneur  de  vous  parler;  mais  l'opinion  que 
j'exprime  est  celle  de  tous  les  Français  qui 
aiment  leur  pays,  sa  liberté,  son  repos,  les 
lois  qu'il  s'est  données;  et  je  ne  crains  pas 
d'être  désavoué  par  aucun  d'eux.  Il  est  temps 


380         I.A  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

de  garantir  la  constitution  des  atteintes  qu'on 
s'efforce  de  lui  {)orter,  d'assurer  la  liberté  de 
l'Assemblée  nationale,  celle  du  roi,  son  indé- 
pendance, sa  dignité;  il  est  temps  de  tromper 
enfin  les  espérances  des  mauvais  citoyens  qui 
n'attendent  que  des  étrangers  le  rétablissement 
de  ce  qu'ils  appellent  la  tranquillité  publique 
et  qui  ne  serait  pour  des  hommes  libres  qu'un 
honteux  et  intolérable  esclavage.  » 

Il  supplia  l'Assemblée  d'ordonner  que  les 
instigateurs  et  les  chefs  de  la  journée  du 
20  juin  fussent  poursuivis  et  punis,  comme 
criminels  de  lèse-majesté;  il  demanda  la  sup- 
pression de  la  société  des  Jacobins  «  qui  se 
substituait  à  la  souveraineté  nationale  et  tyran- 
nisait les  citoyens,  les  débats  publics  ne  lais- 
sant aucun  doute  sur  l'atrocité  de  ceux  qui 
les  dirigent.  »  Enfin  il  termina  en  sollicitant 
l'Assemblée  de  prendre  des  mesures  efficaces 
pour  faire  respecter  la  constitution,  «  tandis 
que  de  braves  Français  prodiguaient  leur  sang 
pour  la  défendre  aux  frontières  ». 


LA   JEUNESSE   DE    LA    FAYETTE.  381 

C'était  Girardin  qui  présidait;  il  répondit  à 
La  Fayette  que  l'Assemblée  ayant  juré  de 
maintenir  la  constitution,  elle  saurait  la  garan- 
tir de  toute  atteinte.  Les  honneurs  de  la  séance 
furent  accordés  au  général';  ses  ennemis  com- 
mencèrent à  se  ras>urer,  voyant  qu'il  n'y 
avait  ni  baïonnettes,  ni  mesures  pour  assurer 
cette  pétition;  il  fut  témoin  de  la  vive  discus- 
sion à  laquelle  donna  lieu  son  discours. 

Guadet,  un  des  meilleurs  orateurs  de  la 
Gironde,  usant  de  sa  figure  oratoire  favorite, 
l'ironie,  se  demanda  si  l'armée  autrichienne 
était  battue  :  «  Non,  dit-il,  nos  ennemis  sont 
toujours  les  mêmes,  et  cependant  le  général 
d'une  de  nos  armées  est  à  Paris!  Quel  puissant 
motif  l'y  amène  donc?  Ce  sont  nos  troubles 
intérieurs.  Je  dirai  que  M.  de  La  Fayette 
oublie  lui-même  le  principe  de  la  constitution 
qu'il  recommande,  lorsqu'il  s'établit  dans  le 
sein  du  Corps    législatif  l'organe  de  tous  les 


1.  Souvenirs  de  Mathieu  Dumas,  t.   II.  et  Mémoires  de  La 
Faijelte,  t.  III. 


382         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

honnêtes  gens  du  royaume  qui  ne  l'ont  chargé 
d'aucune  mission.  » 

L'orateur  demandait  que  le  ministre  de  la 
guerre  fût  interrogé  pour  savoir  de  lui,  si  le 
général  était  venu  à  Paris  par  ordre  ou  par  un 
congé  ;  il  concluait  enfin  à  ce  que  le  Comité 
extraordinaire  fît  dès  le  lendemain  un  rapport 
tendant  à  interdire  aux  généraux  d'armée 
de  venir  présenter  des  pétitions  à  l'Assemblée. 

Ce  fut  Ramond  qui  répondit,  Ramond,  le 
peintre  des  P3'rénées,  un  des  esprits  les  plus 
éclairés,  les  plus  précis,  les  mieux  équilibrés 
de  la  fin  du  xvin'^  siècle. 

«  On  demande  qui  avait  donné  mission  à 
M.  de  La  Fayette  d'émettre  le  vœu  des  hon- 
nêtes gens  du  royaume?  Je  demande  à  mon 
tour  qui  avait,  le  20  juin,  donné  mission  à  cette 
multitude  armée  de  venir  au  nom  de  la  nation 
entière  et  de  s'exprimer  au  nom  du  peuple 
souverain  et  de  sa  souveraineté?  Il  y  a  deux 
manières  de  considérer  les  choses;  qu'il  soit 
permis  à  cette  Assemblée,  fille  de  l'Assemblée 


LA  JELNESSE  DE  LA  FAYETTE.         383 

constituante  trop  souvent  calomniée,  même  à 
cette  tribune,  de  faire  quelque  acception  de 
personne,  en  faveur  du  //7s  aîné  de  la  Révolution 
française!  » 

Aprèsavoirjustifié  la  démarche  de  La  Fayette 
Ramond  demanda  que  la  pétition  du  général 
fût  envoj'ée  au  Comité  extraordinaire,  mais  pour 
qu'il  soit  délibéré  sur  le  fond. 

Malgré  les  eflbrts  d'Isnard,  la  discussion  fut 
fermée  ;  la  question  de  priorité  entre  la  pro- 
position de  Guadet  et  celle  de  Ramond  donna 
lieu  à  de  violents  débats,  le  président  Girardin 
fut  insulté  ;  le  tumulte  n'empêcha  pas  que 
la  priorité  ne  fût  acquise  à  la  proposition  de 
Ramond. 

La  Faj'ette  avant  que  la  discussion  fût  achevée, 
s'était  rendu  chez  le  roi  ;  la  famille  royale  était 
réunie.  La  cour  fut  très  frappée  de  cette  dé- 
marche, jamais  Louis  XVI  ne  parut  s'exprimer 
avec  plus  de  conviction  ;  il  était  alors  persuadé 
qu'il  n'y  avait  de  salut  que  dans  la  constitution, 
il  ajouta  qu'il  regarderait  comme  très  heureux 


384         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

que  les  Autrichiens  fussent  battus  le  plus  tôt 
possible.  Madame  Elisabeth  parut  plus  parti- 
culièrement touchée  de  cette  visite  et  quand 
il  fut  question  de  décider  quelle  conduite  on 
tiendrait  relativement  à  La  Fayette,  elle  dit 
qu'il  fallait  oublier  le  passé  et  se  jeter  avec 
confiance  dans  les  bras  du  seul  homme  qui 
pût  sauver  le  roi  et  sa  famille,  mais  Marie- 
Antoinette  se  leva  et  répliqua  :  qu'il  valait  mieux 
périr  que  d'être  sauvé  par  La  Fayette  et  les 
constitutionnels. 

Elle  conforma  le  jour  même  sa  conduite  à 
ses  paroles. 

La  Fayette,  dans  cette  circonstance,  compro- 
mettait sa  popularité  autant  que  sa  vie  ;  il 
avait  reconnu,  par  la  séance  même  de  l'Assem- 
blée législative,  qu'il  n'y  avait  plus  à  compter 
sur  l'énergie  des  députés  ;  il  chercha  donc  à 
ranimer  leur  confiance  et  leur  courage  en  eux- 
mêmes  par  une  manifestation  de  l'esprit  public. 
Louis  XVI  devait  le  lendemain  passer  une 
revue  de  quatre  mille  hommes  de  garde  na- 
tionale ;  La  Fayette  lui  demanda  la  permission 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         385 

de  l'accompagner  \  Il  annonçait  la  résolu- 
tion, dès  que  le  roi  se  serait  retiré,  de  haran- 
guer les  gardes  nationaux  et  de  faire  ce 
qu'il  croirait  nécessaire  pour  la  défense  de  la 
constitution  et  de  l'ordre  public.  Marie-Antoi- 
nette, chose  étrange,  fit  avertir  dans  la  nuit 
Pétion  et  Santerre  que  La  Fayette  se  proposait 
de  passer  une  revue  des  bataillons  de  la  garde 
nationale  commandée  par  Aclocque,  afin  de  les 
provoquer  à  une  réaction  contre  les  Jacobins 
et  les  clubs.  Pétion  s'empressa  de  contreman- 
der,  avant  le  jour,  la  revue  projetée. 

Ce  moyen  lui  échappant,  La  Fayette  réunit 
quelques  officiers  influents  de  la  garde  nationale 
et  leur  représenta  les  dangers  oii  l'apathie  de 
chacun  plongeait  la  chose  publique.  Ceux  qui 
l 'écoutaient,  détestaient  comme  lui  le  joug 
des  Jacobins  ;  tous  étaient  patriotes;  et  cepen- 
dant il  ne  sortit  de  ces  colloques  animés  aucune 
mesure  énergique  vis-à-vis  d'une  minorité  s'ap- 
puyant  sur  une  poignée  de  Marseillais  que  les 


1.  Mémoires  de  La  Fayette,  t.  III  et  t.  IV,  p.  337. 

25 


386         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

clubs  avaient  appelés.  Depuis  dix  mois,  la  garde 
nationale  de  Paris  était  désorganisée  :  l'intro- 
duction des  hommes  armés  de  piques  avait 
successivement  porté  dans  ses  rangs,  la  mé- 
fiance et  le  dégoût  ;  l'esprit  de  corps  et  la 
subordination  volontaire  avaient  disparu  avec 
l'unité  de  commandement  et  la  sérieuse  compo- 
sition des  états-majors.  Il  n'eût  fallu  rien  moins 
que  des  bataillons  entiers  ralliés  sous  les 
drapeaux  de  00,  pour  que  La  Fayette  pût 
entraîner  les  masses. 

Il  repartit  tristement  le  30  juin  afin  de  re- 
joindre son  armée,  consterné  de  tant  d'inertie 
et  d'imprévoyance  ;  voulant  faire  son  devoir, 
jusqu'au  bout,  il  adressait  à  l'Assemblée  légis- 
lative cette  autre  lettre  : 

«  En  retournant  au  poste  où  de  braves  soldats 
se  dévouent  à  mourir  pour  la  constitution,  mais 
ne  veulent  et  ne  doivent  prodiguer  leur  sang 
que  pour  elle,  j'emporte  un  regret  vif  et  pro- 
fond de  ne  pouvoir  apprendre  à  l'armée  que 
l'Assemblée  nationale  a  daigné  statuer  sur  ma 


LA   JEINESSE    DE   LA   FAYETTE.  387 

pétition.  Le  cri  de  tous  les  bons  citoyens  du 
royaume  que  quelques  clauieurs  confuses  s'ef- 
forcent en  vain  d'étouffer,  avertit  journelle- 
ment les  représentants  élus  du  peuple  et  son 
représentant  héréditaire  que,  tant  qu'il  existera 
près  d'eux  une  secte  qui  entrave  toutes  les 
autorités,  menace  leur  indépendance  et  qui, 
après  avoir  provoqué  la  guerre,  s'efforce  en 
dénaturant  votre  cause,  de  lui  ôter  des  défen- 
seurs; tant  qu'on  aura  à  rougir  de  l'impunité 
d'un  crime  de  lèse- nation  qui  a  excité  les 
justes  et  pressantes  alarmes  de  tous  les  Fran- 
çais et  l'indignation  universelle,  notre  liberté, 
nos  lois,  notre  honneur,  sont  en  péril.  — 
Telles  sont,  les  vérités,  messieurs,  que  les  âmes 
libres  et  généreuses  ne  craignent  pas  de  répé- 
ter. Révoltées  contre  les  factieux  de  tous  les 
genres,  indignées  contre  les  lâches  qui  s'avili- 
raient au  point  d'attendre  une  intervention 
étrangère,  pénétrées  du  principe  que  je  m'ho- 
nore d'avoir  le  premier  professé  en  France  :  que 
toute  puissance  illégititne  est  oppression,  et  quaors 
la  résistance  devient  un  devoir,  elles  espèrent  que 


388         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

les  lois  des  représentants  du  peuple  vont  les 
délivrer.  Quant  à  moi,  messieurs,  je  ne  chan- 
gerai jamais  ni  de  principes,  ni  de  sentiments, 
ni  de  langage.  » 

Une  victoire  sur  les  Autrichiens  aurait  peut- 
être  modifié  l'état  des  choses.  La  Fayette  envoya 
Bureaux  de  Puzy  à  Luckner  pour  l'inviter  à 
une  bataille  combinée  près  de  Mon  s  ;  Luckner 
refusa  obstinément  d'attaquer.  D'autre  part, 
les  députés  jacobins  envoyés  en  Flandre,  en 
qualité  de  commissaires,  poussaient  la  mal- 
veillance jusqu'à  intercepter  ses  réquisitions^ 
et  à  donner  l'ordre  au  général  Ghazot  qui 
devait  amener  des  renforts  de  ne  pas  obéir  à 
La  Fayette. 

Alors  il  eut  recours  à  d'autres  plans  pour 
sauver  la  constitution.  Le  motif  de  sa  démarche 
à  l'Assemblée  était  généreux,  le  péril  grand  ; 
mais  les  moyens,  il  faut  l'avouer,  étaient  nuls. 
La  Fayette  n'eut  plus  qu'une  pensée  :  celle  de 

1.  Mémoires,  t.  IV,  p.  343.  —  Correspondance,  t.  IV,  p.  452. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         389 

faire  évader  le  roi  des  Tuileries,  non  point 
par  religion  monarchique,  mais  par  devoir 
envers  son  pays  et  la  liberté.  Nous  avons  entre 
les  mains  les  documents  justificatifs  de  ses 
sentiments  :  son  aide  de  camp  La  Colombe, 
resté  à  Paris,  lui  donnait  des  nouvelles;  La 
Fayette  lui  répondait  : 

«  Ce  que  vous  me  maudez  pour  les  disposi- 
tions du  roi  me  fait  plaisir,  mais  je  vous  dé- 
clare qu'en  fait  de  liberté,  je  ne  me  fie  ni  à 
lui,  ni  à  personne,  et  que  s'il  voulait  trancher 
du  souverain,  je  me  battrais  contre  lui,  comme 
en  1789;  mais  si,  respectant  la  souveraineté 
nationale,  il  veut  assurer  dans  ce  pays-ci  une 
constitution  libre,  jouer  personnellement  un 
rôle  admirable,  alors  nous  pouvons  parler  et 
ce  ne  sera  jamais  que  la  Déclaration  des  droits 
à  la  main.  » 

Il  voulait  que  son  plan  de  salut  fût  consti- 
tutionnel, légal,  irréprochable,  sans  apparence 
de  dictature.  Or,  par  une  disposition  nouvelle 


390         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

des  corps  d'armée  et  par  suite  d'un  mouvement 
de  troupes  concerté  entre  les  généraux,  une 
colonne  appartenant  à  l'armée  de  La  Fayette 
devait  passer  à  vingt  lieues  de  Compiègne.  Ce 
château  royal  était  compris  dans  le  rayon 
constitutionnel  où  le  roi  pouvait  légalement 
faire  son  séjour;  selon  le  projet  de  La  Fayette, 
Luckner  et  lui  auraient  été  appelés  à  Paris 
pour  la  fête  de  la  Fédération.  Alors  Louis  XVI, 
accompagné  de  ces  deux  généraux,  se  serait 
rendu  à  l'Assemblée  et  aurait  annoncé  son 
intention  d'aller  passer  quelques  jours  à  Com- 
piègne, ainsi  qu'il  en  avait  le  droit;  il  y  au- 
rait trouvé  des  gardes  nationales  fidèles  et  deux 
régiments  commandés  par  Latour-Maubourg; 
ainsi  entouré,  le  roi,  dans  toute  sa  liberté, 
aurait  lancé  une  proclamation  interdisant  aux 
princes  ses  frères  et  aux  émigrés  d'aller  plus 
avant.  Il  aurait  en  même  temps  déclaré  qu'il  se 
tenait  prêt  à  marcher  lui-même  contre  les  ar-^ 
mées  étrangères,  si  l'Assembléele  trouvait  bon. 
La  Fayette  croyait,  en  toute  sincérité,  que 
Louis  XVI,    après  une  pareille  manifestation, 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         391 

serait  rentré  à  Paris  aux  acclamations  de  tout 
le  peuple,  que  les  jours  de  la  famille  royale 
auraient  été  sauvés,  les  Jacobins  déconcertés, 
et  que  les  modérés  auraient  repris  courage. 

Quelques  amis  personnels  du  roi,  particu- 
lièrement Lally-Tollendal,  tentèrent  les  plus 
grands  efforts  pour  faire  accepter  les  propo- 
sitions de  La  Fayette.  «  Nous  savons  bien, 
répondaient  les  courtisans,  que  M.  de  La  Fayette 
sauvera  le  roi,  mais  il  ne  sauvera  pas  la  mo- 
narchie. »  C'était  surtout  Marie- Antoinette  qui 
ne  voulait  rien  devoir  à  celui  qui  avait  tant 
abaissé  son  orgueil.  Elle  se  souvenait  de  cette 
parole  de  Mirabeau  :  «  En  cas  de  guerre,  La 
Fayette  voudrait  tenir  le  roi  prisonnier  dans 
sa  tente.  »  Et  elle  ajoutait  en  faisant  allusion 
aux  événements  du  6  octobre  :  «  Il  serait  trop 
fâcheux  pour  nous  de  lui  devoir  deux  fois  la 
vie.  »  Pauvre  femme!  elle  croyait  tenir,  par  la 
main  de  mystérieux  agents,  le  fil  de  la  con- 
duite des  grands  démagogues. 

La  Fayette  fut  remercié  et  écarté  ;  et  lorsque 
son  aide  de  camp  La  Colombe  demandait  à 


392         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

Marie- Antoinette  par  quel  aveuglement  le  roi 
et  elle  refusaient  de  se  réfugier  au  milieu  des 
troupes  *  :  «  Nous  sommes  bien  reconnaissants 
envers  votre  général,  répondait-elle,  mais  ce 
qu'il  y  aurait  de  mieux  pour  nous,  c'est  d'être 
enfermés  trois  mois  dans  une  tour.  »  L'infa- 
tuation  de  la  cour  au  milieu  d'intrigues  obscures 
était  inimaginable  ;  La  Fayette  va  jusqu'à  af- 
firmer qu'au  moment  même  où  il  offrait  le  seul 
moyen  de  salut  qui  lui  restât,  une  partie  des 
libelles  destinés  à  le  diffamer  journellement 
était  payée  par  la  liste  civile. 

Il  serait  trop  long  d'exposer  toutes  les  vio- 
lences des  Jacobins  et  même  des  Girondins 
contre  La  Fayette;  Brissot,  longtemps  son  ami, 
s'écrie  dans  une  séance  du  club  des  Jacobins  : 
«  Cet  homme  a  levé  le  masque;  égaré  par  une 
aveugle  ambition,  il  s'érige  en  protecteur.  Cette 
audace  le  perdra  ;  que  dis-je  !  Elle  l'a  déjà 
perdu.  »  —  «  Unissons-nous,  dit  à  son  tour 
Robespierre,   pour  accuser  La  Fayette.  »    Des 

1.  Mémoires,  t.  IV,  p.  347. 


r.  A  .1 1. 1  .\  i:  s  s  i;  u  i;  i,  a  i-  a  y  i:  i  r  i; .  ;j'.)3 

pétitions  inspirées  par  lui  et  Danton  deman- 
dent contre  le  général  un  exemple  terrible.  Un 
attrou[)eiiieMt  se  forme  devant  sa  maison,  les 
plus  forcenés  brûlent  un  arbie  de  la  liberté, 
planté  devant  la  porte.  Les  diffamations,  dans 
les  journaux,  comme  le  Patriote  et  la  Chronique, 
étaient  portées  aux  plus  honteux  excès. 

Ce[)endant  le  Comité  extraordinaire  des 
Douze,  auquel  l'Assemblée  avait  renvoyé  la 
lettre  de  La  Fayette,  avait  dressé  un  j)remier 
rapport;  la  discussion  en  lut  l'envoyée  après  la 
lète  de  la  Fédération,  mais  l'arrivée  de  Luckner 
à  Paris  ])ai'ut  aux  Jac(jbins  une  occasion  de 
recourir  à  de  nouvelles  calomnies  :  la  députa- 
li(jn  des  fédérés  de  Marseille  le  i6  juillet, 
arguant  de  la  déclaration  des  dangers  de  la 
Pallie,  était  venue  à  la  barre  de  l'Assemblée  de- 
mander la  mise  en  accusation  de  La  Fayette,  les 
violents  n'avaient  pu  enlever  le  vote  par  entraîne- 
ment, ni  l'arrachera  la  majorité  par  la  crainte. 
On  résolut  alors  de  faire  appeler  Luckner 
devant  le  Comité  des  Douze.  H  s'y  présenta  le 
1^>  juillet  avec  un  de  ses  aides  de  camp,  Ma- 


394         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

thieu  de  Montmorency  ;  le  général  Mathieu 
Dumas  assistait  à  la  séance  comme  membre  du 
comité  ^  Guadet,  un  des  ennemis  acharnés  de 
La  Fayette,  interrogea  le  vieux  maréchal  sur 
la  question  de  savoir  s'il  avait  eu  connaissan(îe 
de  la  résolution  prise  par  son  collègue  de 
se  rendre  à  Paris  et  si  cette  démarche  avait 
reçu  son  approbation.  Luckner  parut  embar- 
rassé et  répondit  vaguement;  vivement  pressé 
par  ceux  qui  cherchaient  à  lui  arracher  quelque 
aveu  compromettant,  il  dit  <(  qu'il  ne  se  mêlait 
pas  de  toutes  ces  intrigues  ». 

Cette  réponse  inconsidérée  de  Luckner  était 
plus  qu'une  inadvertance,  elle  parut  un  manque 
de  foi  à  Mathieu  Dumas  qui  était  un  des  audi- 
teurs. Les  ennemis  de  La  Fa3'ette  ne  pouvaient 
laisser  passer  de  pareilles  expressions  sans  les 
retenir;  aussi  Mathieu  de  Montmorency  fut-il 
très  affecté  de  cette  attitude  et  il  dit  très  noble- 
ment au  maréchal  : 

«  D'après  ce  qui  vient  de  se  passer,  je  vous 

1.  Souvenirs  de  Mathieu  Dumas,  t.  II,  p.  375j 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         39b 

prie  de  me  dispenser  à  l'avenir  de  faire  auprès 
de  vous  le  service  d'aide  de  camp.  » 

Un  souper  fut  offert  à  Luckner  par  Gobel, 
l'évêque  constitutionnel  de  Paris  ;  il  y  but 
beaucoup  et  y  parla  davantage.  Six  députés 
jacobins  qui  étaient  au  nombre  des  convives, 
déclarèrent  le  lendemain  à  l'Assemblée  que, 
d'après  les  aveux  du  maréchal,  l'objet  de  la 
dernière  mission  du  colonel  Bureaux  de  Puzy 
auprès  de  lui  avait  été  de  l'engager  à  marcher 
avec  La  Fayette  à  la  tête  de  leurs  deux  armées 
contre  la  capitale.  Sur  cette  dénonciation, 
l'Assemblée  se  crut  obligée  de  demander  des 
explications  aux  deux  généraux  et  de  mander 
Bureaux  de  Puzy  à  sa  barre  pour  rendre 
compte  de  sa  mission. 

Tous  les  moyens  étaient  bons  pour  frapper 
La  Fayette.  Un  nouveau  rapport  des  Comités 
fait  le  45  juillet  concluait  à  l'interdiction  aux 
généraux  du  droit  de  pétition  ;  Bazire  demanda 
au  lieu  de  cette  loi  nouvelle,  un  décret  pur  et 
simple  d'accusation.  L'Assemblée,  sur  la  pro- 
position de  Quinette,  avait  ajourné  la  discussion 


396  LA   JELWESSi;   DE   LA   FAYETTE. 

jusqu'au  moment  où  le  Comité  aurait  présenté 
un  rapport  particulier  sur  la  conduite  de 
La  Fayette;  ce  fut  le  19  que  Muraire  déposa 
le  rapport  sur  la  tribune.  Il  déclarait  que  la 
conduite  de  La  Fayette  n'avait  paru  contraire 
à  aucune  loi. 

La  discussion  sérieuse  et  h  fond  s'entama  ; 
les  tribunes  huaient  les  orateurs  qui,  comme 
Limousin,  défendaient  le  général.  Pour  la 
populace,  les  attaques  les  plus  diffamatoires, 
les  déclarations  politiques  les  plus  creuses 
deviennent  vite  des  vérités  concrètes.  Lorsque 
le  président  Lafîon-Ladébat  voulut  faire  sortir 
les  fédérés  qui  proféraient  des  insultes  et  des 
menaces,  ses  ordres  furent  méprisés  ;  les  offi- 
ciers qu'il  envoya  pour  mettre  de  l'ordre  furent 
repoussés  avec  violence.  Le  girondin  Lasource 
commença  son  discours  par  ces  mots  :  «  Je 
veux  renverser  une  idole.  »  Dumolard  s'était 
chargé  de  lui  répondre  ;  fréquemment  inter- 
rompu par  des  sarcasmes,  par  des  menaces, 
il  affronta  courageusement  les  tempêtes  et  dé- 
roula le  tableau  «  des  intrigues  secrètes  de  la 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         1^)97 

faction  qui  dissolvait   tous  les  liens  du  corps 
social  ». 

C'est  alors  que  Guadet  (séance  du  21  juillet) 
monta  à  la  tribune  pour  appuyer  la  nouvelle 
dénonciation  arrêtée  par  les  convives  de  l'é- 
vêque  Gobel.  Girardin  somma  Guadet  de  signer 
cette  pièce  et  de  la  déposer  sur  le  bureau.  La 
Fayette  à  qui  la  dénonciation  fut  signifiée  ré- 
pondit le  26  juillet  du  camp  de  Longwy  : 

«  Je  suis  interpellé  sur  un  fait  :  ai-je  proposé 
à  M.  le  maréchal  Luckner  de  marcher  avec 
nos  armées  sur  Paris  ?  A  quoi  je  réponds  en 
quatre  mots  fort  courts  :  Gela  n'est  pas  vrai.  » 

La  réponse  de  Luckner  fut  également  néga- 
tive ;  il  la  communiqua  à  La  Faj^ette  et  l'aver- 
tit des  intrigues  qu'il  avait  enfin  aperçues, 
et  il  avouait  que  c  Paris  lui  faisait  horreur  ». 
Mais  ce  fut  le  colonel  Bureaux  de  Puzy,  chef 
d'état-major,  qui  défendit  le  plus  noblement 
et  le  plus  vaillamment  La  Fayette. 

Mandé  à  la  barre,  il  s'y  rendit  dans  la  séance 


398         LA  JEUNESSE  DE  F.A  FAYETTE. 

du  29  juillet  ;  le  discours  qu'il  prononça  est 
un  des  documents  les  plus  instructifs  de  cette 
douloureuse  époque,  non  seulement  parce 
qu'il  rétablit  la  vérité  des  faits,  mais  encore 
parce  qu'il  signale  à  tous  les  hommes  de  bonne 
foi  les  pièges  que  l'esprit  de  parti  tend  à  l'hon- 
nêteté et  au  patriotisme  dans  les  heures  oîi  la 
conscience  est  troublée.  JVous  ne  pouvons  don- 
ner cette  longue  défense  de  La  Fayette  qui 
fait  le  plus  grand  honneur  au  courage  de  celui 
qui  devait  être  son  compagnon  de  prison,  en 
même  temps  qu'elle  fait  ressortir  ses  vigou- 
reuses qualités  d'esprit.  Voici  quelques  extraits  : 

a  Telle  est  la  douloureuse  extrémité  oià  je 
me  trouve  réduit,  que  pour  éviter  d'être  com- 
promis par  une  fausse  imputation,  dont  cha- 
cun peut  aisément  calculer  l'importance  et  le 
danger,  je  suis  obligé  de  convaincre  d'impos- 
ture, qui?  des  législateurs  qu'on  devrait  dis- 
tinguer des  autres  citoyens  à  leur  modération, 
à  leur  justice,  à  leur  amour  pour  la  vérité  ; 
ou,  un  général  d'armée,  un  vieillard  vénérable 


LA  JEINESSE  DE  LA  FAYETTE.         399 

(le  maréchal  Luckner)  dont  la  gloire  a  mar- 
qué la  carrière  ;  des  hommes  publics  enfin 
entre  les  mains  desquels  sont  déposés  les  plus 
grands  intérêts  de  l'État,  à  qui  la  confiance 
de  la  nation  est  nécessaire  et  qu'il  serait  à 
désirer   de   voir  entourés  de  son  estime.  » 

Il  donnait  ensuite  les  plus  amples  expli- 
cations sur  les  mouvements  militaires  de 
La  Fayette,  sur  la  mission  qu'il  lui  avait 
confiée  auprès  de  Luckner,  démontrait  l'absur- 
dité des  propos  allégués,  en  s'appuyant  sur  des 
pièces  probantes;  et  en  terminant  son  discours, 
il  portait  le  défi  à  ses  calomniateurs  de  résister 
aux  arguments  qu'il  venait  d'exposer. 

«  Sans  autres  armes  que  la  vérité,  dit-il,  je 
les  poursuivrai  avec  elle  seule,  et  après  les 
avoir  dépouillés  du  manteau  hypocrite  de  pro- 
bité et  de  patriotisme  sous  lequel  ils  se  dé- 
guisent, je  les  livrerai,  dans  toute  leur  diffor- 
mité, à  l'indignation  des  gens  de  bien.  » 

L'éloquence  toute  militaire  de  Bureaux  de 
Puzy   avait  produit   une  vive   impression  sur 


400         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

l'Assemblée.  Admis  aux  honneurs  de  la  séance, 
il  entendit  les  violentes  répliques  de  Lasource 
et  de  Guadet. 

Vaublanc  leur  répondit  au  nom  des  modé- 
rés et  appuya  le  renvoi  à  la  commission.  La 
discussion  fut  reprise  le  8  août  et  Vaublanc 
insista  de  nouveau,  en  entrant  dans  les  détails, 
sur  l'importance  des  mouvements  stratégiques 
des  armées  de  La  Fayette  et  de  Luckner  et  il 
termina  son  discours  par  ces  mots  : 

«  Pour  rester  libre,  il  faut  un  gouvernement. 
Un  peuple  qui  ne  veut  point  être  gouverné 
selon  ses  lois,  est  un  peuple  mutin  et  non  un 
peuple  libre.  » 

L'impression  de  ce  discours  fut  votée  malgré 
l'opposition  des  Girondins  et  des  Jacobins  et 
malgré  les  huées  des  tribunes. 

Ce  fut  Brissot  qui  demanda  formellement  la 
mise  en  accusation  de  La  Fayette.  «  Il  veut  être 
à  tout  prix,  dit-il,  le  modérateur,  voilà  sa  pas- 
sion favorite;  voilà  la  clef  de  toute  sa  conduite. « 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         401 

Était-ce  donc  un  crime?  L'Assemblée  ne  le 
pensa  pas.  On  demanda  l'appel  nominal  et 
406  voix  contre  :224,  repoussèrent  la  mise  en 
accusation.  La  fureur  des  Jacobins  dépassa 
toutes  les  bornes.  Les  députés  qui  avaient  été 
les  défenseurs  de  La  Fayette  furent  insultés, 
attaqués,  poursuivis  hors  de  l'enceinte  de  la 
salle.  Dumolard,  Yaublanc,  Daverhout,  Quatre- 
mère,  Froudière  se  réfugièrent  avec  peine  dans 
le  corps  de  garde  de  la  cour  du  Palais-Royal 
et  ne  purent  se  soustraire  aux  violences  popu- 
laires qu'en  s'évadant  par  une  fenêtre ^  Mathieu 
Dumas  eut  aussi  sa  part  de  mauvais  traite- 
ments :  il  sortait  par  le  passage  qui  communi- 
quait de  la  salle  au  couvent  des  Capucins, 
lorsqu'il  fut  entouré  par  une  bande  de  trico- 
teuses, conduites  par  un  forcené;  foulé  aux 
pieds;  il  eût  péri  si  Girardin  qui  le  suivait 
n'eût  appelé  au  secours  deux  huissiers  de  l'As- 
semblée. Ils  traînèrent  Dumas  par  les  jambes 
au  dedans  du  corridor,  et  il  put  se  réfugier  au 

1 .  Souvenirs  de  Mathieu  Dumas,  t.  II,  p.  451 . 

26 


402         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

dépôt  de  la  Guerre^  dont  il  était  encore  le  di- 
recteur. 

Le  surlendemain  était  le  10  Août, 

Un  aide  de  camp  de  La  Fayette,  M.  deRohan- 
Chabot,  avait  passé  deux  jours  et  deux  nuits  à 
la  porte  du  roi,  en  costume  de  garde  national. 
Reconnu  et  arrêté,  il  fut  jeté  dans  la  prison 
de  l'Abbaye  qui  ne  s'ouvrit  qu'aux  assassins 
de  Septembre. 

L'armée  commandée  par  des  généraux  cons- 
titutionnels, reçut  avec  stupeur  la  nouvelle  du 
renversement  de  la  constitution;  mais  l'arrivée 
des  commissaires  de  l'Assemblée  devait  la  faire 
changer  rapidement  d'attitude.  La  faculté  d'es- 
pérer, parfois  disproportionnée  aux  circons- 
tances, persistait  chez  La  Fayette;  si  elle  était 
un  instant  contenue,  elle  reprenait  les  devants 
au  moindre  jour  qui  s'ouvrait;  seul  de  tous  les 
généraux,  il  prit  une  attitude  politique. 

Il  comptait  sur  son  état-major,  sur  l'affection 
des  soldats,  sur  leur  serment  d'obéissance;  il 
espérait  rallier  à  la  constitution  de  1791,  les 
soixante-quinze  départements  qui  avaient  adhéré 


LA   JELTNESSF.   DE   LA   FAYETTE.  -'lOS 

à  sa  lettre  du  16  juin  demandant  la  fermeture 
du  club  des  Jacobins.  Il  consulta  sa  conscience 
qui  était  droite  et  elle  lui  dit  que  le  10  Août 
marquait  le  passage  de  la  révolution  constitu- 
tionnelle à  l'ère  de  la  terreur,  que  c'était  le 
commencement  de  la  démoralisation  politique 
de  la  France;  qu'il  avait  approuvé  et  servi  une 
révolution  dont  le  but  était  la  conquête  et  la  dé- 
fense des  droits  de  Tliomme,  tandis  que  «  main- 
tenant un  petit  nombre  de  factieux  organisés 
voulaient  faire  plier  la  nation  devant  eux  et 
la  contraindre  de  penser  comme  eux  ».  Il 
résolut  donc  de  défendre  la  liberté  et  l'égalité. 
Trois  commissaires  avaient  été,  dès  le  pre- 
mier moment,  envoyés  vers  lui  :  Kersaint,  An- 
tonelli  et  Peraldi.  Ils  lui  firent  savoir  qu'il  ne 
tenait  qu'à  lui  d'obtenir  un  grand  pouvoir  et 
de  jouer  le  premier  rôle  dans  cette  révolution 
nouvelle.  C'était  bien  peu  le  connaître. 

«  A  quel  signe,  écrit-il,  le  chet  d'une  doc- 
trine de  liberté  présentée  à  l'humanité  entière 
aurait-il  pu  faire  distinguer  cette  liberté  sainte, 


404         LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE. 

de  la  révolte,  de  la  licence,  de  l'anarchie,  des 
attentats  de  la  plus  coupable  tjrannie,  si,  tan- 
dis que  les  despotes  et  les  aristocrates  de  l'em- 
pire s'efîorçaient  de  discréditer  ces  principes 
par  leurs  calomnies,  et  en  même  temps  que 
les  Jacobins  les  déshonoraient  par  leurs  ac- 
tions, il  avait  éteint  lui-même  le  flambeau 
qu'il  s'était  chargé  de  tenir  constamment  élevé, 
afin  qu'au  milieu  de  tant  de  profanations,  les 
vérités  éternelles  de  la  liberté  ne  pussent  ja- 
mais être  méconnues.  » 

Il  ne  voulut  donc  conclure  aucun  pacte  avec 
les  hommes  qui  avaient  renversé  par  la  force 
la  constitution  de  91;  mais  aussi  il  regardait 
comme  un  devoir  plus  sacré  de  ne  point  com- 
promettre la  défense  du  territoire  et  de  ne  pro- 
curer aucun  avantage  aux  armées  étrangères. 

Le  général  chercha  donc  un  moyen  cons- 
titutionnel de  ne  point  se  soumettre  à  un 
pouvoir  qu'il  considérait  comme  usurpé. 
Son  quartier  général  étant  à  Sedan,  il  avisa 
que   la  seule  autorité  légale  à  laquelle  il  dût 


LA  JEUNESSE  DE  LA  EAYETTE.         403 

obéissance  était  l'administration  départemen- 
tale des  Ardennes,  et  qu'en  ce  moment  elle 
était  pour  lui  le  souverain.  Sous  son  inspira- 
tion, les  autorités  municipales  arrêtèrent  les 
trois  commissaires  de  l'Assemblée;  il  fit 
prendre  les  armes  à  la  garde  nationale  de  la 
ville  et  aux  troupes  du  camp,  sous  les  ordres 
du  général  Latour-Maubourg,  pour  renouveler 
solennellement  la  prestation  du  serment  ci- 
vique', 11  donna,  pour  employer  son  expres- 
sion :  Pexemple  d'une  sainte  résistance  à  Voppres- 
sion. 

Il  se  fiait  à  l'esprit  et  à  l'organisation  des 
administrations  départementales  pour  le  réta- 
blissement de  la  constitution  :  *  La  France, 
disait-il,  n'eut  pas  été  associée  aux  crimes 
commis  dans  la  capitale,  la  liberté  eût  été 
préservée  des  souillures  qui  ont  retardé  son 
triomphe,  et  les  frontières  auraient  été  mieux 
défendues  par  le  pur  enthousiasme  des  ci- 
toyens que   par  les  indignes   moyens  de  ler- 

1,   Mémoires,  t.  III,  p.  3':)7. 


406  LA  jelnessï:  de  la  i  ayette. 

reur  qui  ont  amené  plus  tard  de  si  terribles 
déchirements.  » 

Les  illusions  de  La  Fayette  durèrent  peu. 
Luckner  fit  en  pleurant  sa  soumission;  Biron, 
l'intime  ami  du  duc  d'Orléans,  qui  comman- 
dait sur  le  Rhin,  céda;  en  Flandre,  Arthur 
Dillon,  ro^-aliste  d'opinion,  s'entendit  avec 
Dumouriez.  Seuls  à  Strasbourg,  Diétrich,  Ga- 
farelli,  Victor  de  Broglie  et  quelques  autres 
résistèrent  avec  énergie  à  la  violation  de  la 
constitution. 

Tous  les  moyens  d'intrigue  et  de  corruption 
étaient  employés  par  de  nouveaux  émissaires 
jacobins  *  envoyés  de  Paris  pour  ébranler  les  dis- 
positions  de  l'armée  fidèle  à  La  Fayette.  Le  mo- 
ment approchait  où  la  résistance  ne  pourrait 
plus  se  continuer,  sans  mettre  aux  prises  «  les 
troupes  fidèles  à  la  loi  avec  les  troupes  déjà 
séduites;  divisions  cruelles,  dit  La  Fayette, 
dont  les  ennemis  n'auraient  pas  manqué  de 
profiter  ».  L'enthousiasme  })Our  lui  s'assoupis- 

1.  Mémoires,  \.  III  p.  400. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         407 

sait;  déjà  les  canonniers  avaient  refusé  de 
s'associer  à  sa  protestation  ;  une  revue  qu'il 
passa  lui  révéla  des  dispositions  de  plus  en 
plus  hostiles.  D'autres  défections,  l'opposition 
formelle  du  département  de  l'Aisne  sur  lequel 
il  comptait,  les  imprécations  des  clubs  de  la 
capitale,  dont  les  échos  arrivaient  jusqu'à  lui, 
rendaient  sa  situation  de  plus  en  plus  pré- 
caire. Destitué  par  l'Assemblée,  décrété  d'ac- 
cusation le  19,  il  sentit  que  la  fortune  l'aban- 
donnait, que  sa  popularité  était  vaincue,  que 
la  Révolution  lui  échappait  et  allait  se  retourner 
contre  lui.  Il  se  condamna  lui-même  à  l'ostra- 
cisme et  résolut  de  chercher  un  asile  en  pays 
neutre,  pour  soustraire  aux  bourreaux  sa 
tête  proscrite,  dans  l'espoir  qu'il  pourrait  un 
jour  servir  encore  la  liberté  et  la  France. 

Son  principal  souci  fut  d'empêcher  que  son 
départ  ne  nuisît  à  la  sûreté  de  l'armée  et  de 
la  frontière  ;  il  adressa  une  lettre  d'adieux  à 
la  municipalité  de  Sedan,  lettre  qui  se  termi- 
nait par  ces  mots  :  «  Pénétré  de  douleur  de  ne 
pouvoir  plus,  en  ce  moment,  être  utile  à   la 


408  LA    .irUNESSE    DE   LA    FAYETTE. 

patrie,  je  ne  me  consolerai  qu'en  faisant  des 
vœux  pour  que  la  cause  sacrée  de  la  liberté  et 
de  l'égalité,  profanée,  si  elle  pouvait  l'être  par 
les  crimes  d'une  faction,  ne  soit  pas,  du 
moins,  pour  longtemps  asservie  et  en  renou- 
velant le  serment,  dans  les  mains  d'une  Com- 
mune vraiment  patriote,  d'être  fidèle  aux  prin- 
cipes qui  ont  animé  ma  vie  entière.  » 


Si  personne  n'écoula  la  voix  de  La  Fayette, 
s'il  fit  de  la  liberté  «  un  parti  abstrait  qui  ne 
se  trouvait  nulle  part  »,  ce  fut  la  chimère 
d'une  grande  âme. 

11  quitta  la  France  le  20  août  ;  quinze  ofïi- 
ciers  de  divers  grades  l'accompagnaient  ;  dans 
le  nombre  étaient  les  trois  Latour-Maubourg, 
les  trois  Romeuf,  ses  compatriotes;  La  Colombe, 
Bureaux  de  Puzy. 

Alexandre  de  Lameth,  qui  commandait  à 
Mézières,  aussi  décrété  d'accusation,  vint  le 
rejoindre  avec  cinq  autres  officiers.  Plusieurs 
rentrèrent  successivement  en  France. 


LA  JEUNESSE  DE  LA  FAYETTE.         409 

Tel  fut  le  rôle  de  La  Fayette  pendant  la 
Révolution,  rôle  difficile,  ingrat,  très  vite  im- 
populaire, comme  celui  des  modérés  dans  les 
temps  où  les  passions  sont  déchaînées,  mais 
rôle  qui  joué  par  une  âme  à  la  fois  douce  et 
bien  trempée,  met  au  jour  et  développe  les 
plus  hautes  qualités  morales. 

La  Fayette  n'était  pas  au  bout  de  ses  épreuves. 


i.MPni.M.CRiE  cii.ux,  nuE  uergi;re,  20,   l'.uus.  —  2053-2-92. 


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